13 juin 2010, 7 heures du matin, on frappe à la porte de ma chambre.
L’adolescent boutonneux que je suis ouvre les yeux, encore rouges de la nuit passée sur mon écran d’ordinateur. Trois personnes me fixent, accompagnées de mes parents. Je comprends rapidement ; mes géniteurs ne m’ont pas vendu à des esclavagistes, ce sont des flics en civil et ils sont là pour moi.
La surprise est encore plus grande de leur côté : ils ne s’attendaient pas à tomber face à un gosse de 15 ans, administrateur d’un serveur illégal de Dofus nommé Arkanic, ayant engrangé la somme de 100 000 €.
Cette histoire est la mienne et je vais vous la conter.
Les prémices d’Arkanic
Lors de mon adolescence, j’étais ce que l’on pourrait considérer comme un geek. Branleur du fond de la classe qui n’en foutait pas une, et dévoreur de jeux vidéo la nuit. En rentrant du collège, mes devoirs passaient à la trappe comme les 100 000 euros de Claude Dartois lors de l’édition Les Légendes de Koh-Lanta. Je sautais sur le PC où j’apprenais l’informatique et je passais mon temps à jouer, notamment à celui qui est au cœur de notre sujet : Dofus.
Dofus était à l’époque le MMORPG francophone le plus populaire et, que ce soit dans mon entourage ou au collège, il était rare de ne pas trouver quelqu’un qui n’y jouait pas ou qui n’en avait au moins jamais entendu parler. C’était un RPG permettant d’évoluer dans un monde ouvert, dans un univers médiéval-fantastique, où l’on pouvait à la fois se confronter à d’autres joueurs, combattre des monstres et participer à une économie libre.

La refonte de Dofus
Ankama, la société éditrice du jeu, prévoyait depuis un moment de remodeler son enfant : mécaniques de jeu, fonctionnalités et aspects graphiques étaient au cœur des préoccupations. Et ce qui devait arriver arriva. Presque du jour au lendemain, les fans de la première heure furent forcés de passer à cette version jugée corrompue et ayant perdu sa saveur.
C’était comme se coucher à côté de Brigitte Bardot en 1970 et se réveiller à côté d’elle en 2022 : le charme n’était plus. Il ne me restait plus qu’à me résigner et à faire une croix sur le jeu qui avait bercé mon adolescence.
Quelque temps plus tard, pris de nostalgie et de frustration, je me renseignai sur l’éventuelle existence de serveurs privés Dofus sous l’ancienne version. Mon sourire revint : il en existait. Néanmoins, ce sourire disparut aussi vite que les nouveaux millionnaires du Squid Game Token. Ma déception fut énorme en les essayant : truffés de bugs, un lore modifié ou inexistant, pas de monstres à combattre. La version officielle n’était plus, et les versions non officielles n’en étaient que de pâles copies.
C’est de là que m’est venue l’idée de lancer mon propre serveur. Le serveur Arkanic naîtrait bientôt. Je n’ai pas hésité longtemps avant d’entamer des recherches pour savoir comment créer mon propre serveur et surtout comment le personnaliser pour qu’il soit meilleur que ceux déjà présents.
La rencontre
J’ai alors commencé à créer tout ce qui allait tourner autour de ce nouveau serveur : son nom, Arkanic, son site web, son forum et les fonctionnalités proposées. Mais il me manquait le plus important : le jeu.
Et c’est là que la chance décida de taper à ma porte.
Internet est un faiseur de rencontres ; on peut y trouver son futur conjoint, des amis, du divertissement, la fortune et, dans mon cas, mon « partner in crime ». C’est sur un forum que je suis tombé sur un certain Maxou, un amateur de Dofus de mon âge qui proposait depuis peu un émulateur Dofus.
Son œuvre m’a tout de suite bluffé : cet émulateur était à des années-lumière de ce que proposaient les serveurs privés que j’avais pu tester auparavant. J’ai donc décidé de le contacter afin que nous travaillions ensemble. Il accepta.
Les semaines passèrent, les choses avancèrent. Le nom fut trouvé, le site mis sur pied, un émulateur exclusif créé pour l’occasion. Ainsi naquit, dans l’obscurité où il aurait pu rester, un énième serveur privé du jeu Dofus : Arkanic.

L’explosion d’Arkanic
Le début se fit timidement. Le serveur, bien qu’accessible à tous, n’amassait pas foule. Forcément, il n’était connu que de notre équipe et de nos amis proches.
Néanmoins, le bouche-à-oreille fut aussi explosif que le port de Beyrouth en 2020. De quelques dizaines de joueurs à son lancement, nous sommes passés à pas moins de 200 000 joueurs actifs au bout de cinq mois, jusqu’à 10 000 joueurs connectés simultanément et 70 000 visites uniques par jour sur notre site.
L’attrait se voulait cosmopolite : Espagnols, Allemands, Italiens et bien d’autres se ruaient sur notre création.

Nous nous délections de notre réussite. Malheureusement, nous contrôlions de moins en moins le monstre de Frankenstein que nous venions de créer. Du haut de nos 15 ans, nous manquions cruellement de connaissances et de compétences pour entretenir une telle machine. Serveurs qui plantaient, bugs divers et variés, fonctionnalités défaillantes étaient notre quotidien. Pour autant, nous étions aux anges de gérer notre création. Notre passion nous faisait même nous voir en créateurs de jeux vidéo, bien que nous n’en fussions que des usurpateurs.
Le summum de mon ivresse vint d’un ami au collège qui, ne connaissant pas mon statut, me demanda si je connaissais ce serveur. Il eut bien du mal à me croire lorsque je lui révélai que j’en étais le créateur, au point que je dus lui en fournir de multiples preuves.
Le jour, j’étais un collégien qui n’en foutait pas une. La nuit, j’étais le créateur du plus gros serveur privé Dofus.
La boutique et la chute
Une telle myriade de joueurs nécessitait de grands moyens pour les accueillir, c’est-à-dire des serveurs dédiés coûtant une fortune pour de jeunes adolescents sans le sou. Un serveur nous coûtait jusqu’à 800 € par mois et, au pic de notre aventure, nous en avions sept.
Devant l’afflux de factures venant d’OVH que nous ne pouvions régler, une idée nous vint : créer une boutique permettant d’acheter des objets en jeu contre de l’argent réel.
Cette boutique utilisait un système de micropaiement via Webopass : il suffisait d’envoyer un SMS ou de passer un appel à quelques euros pour recevoir des Arcanes, la monnaie de notre serveur, dérivée de son nom : Arkanic.
Ce salut plus que bienvenu deviendrait aussi notre tombeau.
La boutique généra une somme plus que conséquente, entre 80 000 et 100 000 euros. Elle nous attira dans l’œil du cyclone jusqu’à ce que l’épée de Damoclès nous tombe dessus un certain 13 juin 2010.
Conséquences
Suite à mon arrestation, de multiples articles racontèrent notre aventure. La plupart étaient loin de la réalité ou très succincts, mais ils me permirent de mesurer l’ampleur de ce que nous avions créé.
Trois ans plus tard, je fus jugé à Roubaix, siège de la société éditrice Ankama. Ce tribunal me donna la possibilité de rencontrer pour la première fois en personne le créateur du jeu dont j’étais fan, mais aussi et surtout le co-créateur d’Arkanic : Maxou.
Les conséquences furent financièrement importantes : le montant des dommages et intérêts fut porté à 50 000 €. Pour le péquin moyen qui aurait flambé l’argent des gains de son serveur en voitures, femmes de joie, drogues et autres futilités, cela aurait été fatidique. Pour nous, jeunes adolescents passionnés de code et de jeux vidéo, ce ne fut pas le cas.
La boutique nous permit de couvrir la somme demandée et de tourner la page sans séquelles majeures. Le reste de nos gains ayant servi à payer les serveurs, il ne nous restait rien.
En 2019, face à la demande grandissante, Ankama décida de lancer Dofus Retro : des serveurs Dofus sous la toute première version, plus ou moins similaire à celle que nous avions lancée.
Les serveurs explosèrent.
La boucle était bouclée.