Narrateur : Jessy
Milieu d’après-midi dans un Bangkok étouffant, je suis complètement oxy par la soirée de la veille. Mon corps ne répond plus, j’ai l’impression d’être Vincent Lambert. Je suis allongé dans un sofa dans un centre commercial de Bangkok quand mon téléphone sonne. Un appel sur Messenger de Daz, qu’est-ce qu’il a pété chez moi, ce con ?
— Oui ?
— Salut Jessy, la forme ?
— Pourquoi tu m’appelles, mec, t’as pété un truc dans la maison ?
— Non, non, du tout !
— Franchement, je n’ai pas besoin de ça, Daz, je vis ma meilleure vie là, donc si c’est pour ça que tu m’appelles, raccroche tout de suite, ça nous fera gagner du temps.
— Mais non, mec, je te jure ! Je veux juste avoir de tes nouvelles.
— Ah… OK, désolé vieux. Je suis un peu paranoïaque.
Je reste sceptique, mais pourquoi pas, laissons-lui le bénéfice du doute.
— T’inquiète, y a pas de problème, je sais déjà que tu n’as aucune confiance en moi, me répond-il sarcastiquement.
— Sinon, tu vas bien ?
— Oui, super, j’ai décroché un entretien d’embauche, c’est demain.
— Ah, génial ! C’est quoi comme taf ?
— Téléprospection, mais en vrai je t’appelle pour pas trop penser à ça. T’as eu Eren ?
— Oui, on s’est arrangé, pas terrible comme situation.
— Non, il était dans un état lamentable. Complètement dépressif, au fond du trou.
Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Il est sympa, Eren, mais je ne le connais pas plus que ça et j’ai déjà été sympa de lui redonner son argent, bon courage à lui pour le reste. Je ne réponds rien à Daz.
— Pour bifurquer sur un sujet plus joyeux, c’est sympa, la Thaïlande ?
— Ouais, c’est plutôt génial. Je ne pense pas que je vais en survivre.
— Hein ? C’est-à-dire ?
— Bah, je bois beaucoup trop, mec. Je me mets dans des situations foireuses. À la fois, c’est top, mais d’un autre côté, j’ai l’impression que j’ai autant de chances de survivre à mes soirées qu’un amateur de wingsuit d’un saut. Hier soir, c’était vraiment l’abus.
— Une bonne cuite des familles ?
— Ouais, une bonne cuite des familles, comme tu dis. Avec Benjamin, on s’est décidé à aller sur Khao San Road, c’est un peu la rue des backpackers, si tu veux. Bref, on a enchaîné les shots de tequila avant d’aller s’amuser en bar dansant. Rien de très intéressant jusque-là, après quelques verres, je me retrouve à tchatcher quelques Japonaises. Discussion fort agréable du peu que je me souvienne.
— Es-tu allé plus loin qu’une simple discussion ?
— Ah, j’allais y venir. Cet abruti de Benjamin, ce dernier qui est à côté de moi, me regarde alors, fait un scandale au milieu de la piste de danse. Je le vois et je m’approche de lui, il commence à s’embrouiller avec un autre type, un petit Asiatique d’un mètre soixante-dix. Je me dis qu’il fait peut-être du kung-fu, le Jackie Chan, du coup je fonce sur Benjamin pour le calmer.
— C’est un peu raciste, ça, Jessy.
— Excuse-moi, chéri ! C’était ma pensée du moment, quand tu es bourré, tes pensées ne sont pas forcément un havre de tolérance.
— Et que s’est-il passé ?
— Boarf… de la merde. Un videur s’est ramené et, par je ne sais quel hasard, j’ai pris son coup de poing dans la tête.
« Ouais, ce n’est pas vraiment ça, l’histoire », rétorque Benjamin. « Ferme-la » est la seule réponse que je puisse lui administrer tout en restant correct, je ne souhaite pas me lancer dans un débat sur qui a tort ou raison.
— Son coup de poing ?
— Je veux dire… il y avait deux connards qui allaient se battre, je vais pour les séparer, on est trois en face de lui, il va asséner son coup de poing au seul type pacifique de l’histoire.
— C’est un peu l’histoire de notre monde.
— Carrément, du coup on s’est fait virer de la boîte ! J’étais en train de gueuler comme un fou en disant en français que j’allais décapiter cet enfoiré de videur puis lui chier dessus, enfin bref, des jolis mots.
— Heureusement que tu sais pas parler thaïlandais.
— C’est sûr.
— Ça s’arrête là ? C’est pas terrible comme histoire, à vrai dire.
— Non, on chope un taxi à la sortie de ce bordel qu’on appelle Khao San Road. On fait la route jusqu’à notre rue, une dizaine de minutes. Personnellement, je suis out, mais Benjamin garde encore un peu de lucidité. Le chauffeur nous amène à bon port, mais quand vient le tarif, celui-ci est exorbitant, quatre cent cinquante bahts, soit une quinzaine d’euros. Je n’en avais rien à foutre qu’il nous la mette, mais Benjamin est devenu dingue. Il a insulté le chauffeur de taxi, lui a dit d’aller se faire voir et m’a fait signe de sortir, ce que j’ai fait sans broncher. En sortant, Benjamin place un gros coup de pied dans le pare-chocs du taxi. Le chauffeur, devant sa virulence, ne bronche pas. On est à l’extérieur du taxi et un groupe de personnes rentre dedans pour une nouvelle course. Tu vois, là, on a gagné, on n’a pas payé la course et on s’est fait respecter par un escroc. Pourtant, Benjamin avait toujours la haine. Cet abruti a décidé de remettre un coup de latte au pare-chocs de la voiture alors que le chauffeur était en train de partir avec ses nouveaux pigeons.
— Hahaha, il est taré ton pote !
— Oui, en effet. Heureusement qu’il court vite, ce con.
Benjamin arbore un grand sourire empli de fierté. « Le Usain Bolt français », me lance-t-il. Je reprends ma discussion.
— Aussitôt le coup envoyé, le chauffeur est sorti de son taxi avec un morceau de journal à la main pour frapper Benjamin. Ce dernier a piqué le cent mètres de sa vie devant la dangerosité de l’arme brandie par son assaillant.
— Et toi ?
— Bah, moi, je perdais mon souffle à force de rire. Finalement, le chauffeur revint à son véhicule. Je me dis que Forest Gump a réussi à le semer et qu’il est temps de rentrer. C’est à ce moment-là que me revient en tête que j’ai un sens de l’orientation minable. Mon idée pour combler ce défaut ? Hurler « BENJAMIN ». Après moult essais infructueux, une voix sourde me renvoie la balle : « JESSY ». Je lâche un nouveau revers fond de court, « BENJAMIN », et me voilà à faire un câlin à un Benjamin.
— Du coup, l’histoire s’arrête là ?
— Eh bien non. Car je me suis dit que malgré mon sens de l’orientation pourri, je ne pouvais m’arrêter là sans avoir ajouté une conquête thaïe à mon palmarès.
— Je te reconnais bien là.
— C’est là que j’abandonne Benjamin. Malgré la proximité de mon hôtel et la promesse d’une bonne nuit de repos, je décide, en grand aventurier que je suis, que je ne peux répudier mon instinct. Il me faut baiser une demoiselle thaïlandaise, car, comme me l’a dit mon vieux beauf de pote Jérôme, « Ne pas baiser une gonzesse à Bangkok, c’est comme ne pas visiter la tour Eiffel à Paris ». Étant un touriste de qualité, mon cerveau imbibé d’alcool m’assène de ne pas lâcher l’affaire. Il est environ deux heures du matin à ce moment-là, je suis dans un autre monde, mais je sais que je ne dois pas abandonner.
— T’as pas mal cogité pour aller baiser une pute.
— JE NE BAISE PAS DE PUTE, hurlé-je dans le combiné. De nombreuses personnes posent leur regard sur moi, je suis encore saoul et je n’en ai rien à faire. Bref, revenons à mon superbe récit. Je gamberge dans les rues, ou je ne sais trop où. Un chauffeur de taxi me récupère. Je ne comprends pas trop ce qu’il me raconte, mais il veut m’emmener dans un endroit qu’il connaît bien. Surprise ! On se retrouve dans un bar à femmes de joie. Je suis raide éclaté, je ne comprends pas trop ce qui se passe.
— J’ai compris que tu comprenais pas grand-chose.
— J’ai une vodka Red Bull dans la main droite, on est assis à une table. Une musique affreuse couvre mes pensées. Au bout de quelques minutes de cette cacophonie assourdissante, le chauffeur de taxi me prend par le bras et m’emmène devant une table où se trouvent une dizaine de demoiselles. Faut savoir que la table est pas grande, c’est genre la table ronde classique dans toutes les boîtes de nuit.
— Ouais, la table ronde classique des boîtes de nuit, je vois ce que tu veux dire.
Je sens que Daz se moque de moi, j’entre dans son jeu et en rajoute.
— Donc tu imagines dix gonzesses autour de la table ronde classique de boîte de nuit.
— Ouais, ça devait être étroit autour de cette table ronde classique de boîte de nuit.
— Ouais, c’était étroit. Et moi qui vois double, en plus.
— Elles étaient cinq, du coup ?
— Non, vingt !
— Le truc de fou ! Et qu’est-ce que t’as foutu ensuite ? T’as chopé une des jumelles que tu avais dans le viseur ?
— Bah, j’étais trop bourré, je me souviens de rien. J’imagine que le chauffeur de taxi m’a dit d’en choisir une. Sauf que mon flash suivant, c’est celui de zigzaguer dans la rue.
— Bizarre.
— Le pire, c’est que je n’ai plus rien sur moi. Plus de thunes, plus de téléphone, plus de clopes, il me reste juste ma carte d’identité.
— T’as été drogué ?
— Peut-être, franchement, aucun souvenir. Du coup, je vagabonde, et je ne sais pas trop comment je fais, mais je me retrouve à galocher une gonzesse dans une arrière-cour, à tripoter ses seins et descendre mes mains vers ses parties intimes.
— Y a aucune cohérence dans ton récit, tu t’en rends compte ?
— Totalement, mais là n’est pas le sujet. Je la chauffe de dingue, ça a son effet malgré le fait que je sois un foutu zombie sorti tout droit d’un film de George Romero. Elle me dit qu’il faut cent bahts pour une chambre.
— T’as plus une thune, comment t’as fait ?
— Bah, je lui dis que j’ai plus rien. Et l’honnêteté paie, je l’ai tellement allumée qu’elle fait signe à sa copine de trottoir qu’elle part.
— C’était une pute ?
— Oui, je pense, enfin je n’en suis pas sûr.
— T’as pas dit que tu ne couchais pas avec des prostituées.
— Si on ne paye pas, ce n’est pas vraiment une prostituée. On prend un taxi, on fait une trentaine de minutes de route durant lesquelles je m’amuse avec son corps.
— C’est le début d’un scénario porno, ça. Le chauffeur de taxi s’est joint à vous ?
— Non, n’exagérons rien. On arrive finalement vers chez elle, je n’arrive pas à saisir dans quel coin perdu de Bangkok je me suis fourré. C’est lorsqu’on traverse un petit pont en bambou de quelques mètres au-dessus d’un cours d’eau que je me dis que l’alcool est un pourvoyeur d’aventures et que je ne vais pas être dans la merde pour rentrer à l’hôtel le lendemain. Enfin, pour être honnête, à ce moment-là, je ne pensais pas vraiment à ça. Il fait nuit noire, j’ai une trique de taureau, je suis ma conquête du soir et je ne pense qu’à une chose : décharger. On arrive chez elle. Son appartement comporte deux pièces, la pièce principale d’une dizaine de mètres carrés ne comporte quasiment aucun meuble. Une cuisine composée d’un frigo et d’une gazinière, un futon en guise de lit et de multiples bouteilles d’eau qui sont apposées contre tous les murs.
— Hein ? Des bouteilles d’eau ?
— Cherche pas, je n’ai pas pensé à lui demander le pourquoi du comment. On commence notre affaire. Problème : avec tout l’alcool qui inonde mon corps, mon sexe n’arrive pas à se mettre en action. C’est alors que la jeune femme me sort une poudre blanche qu’elle me met sur le gland. Magique, réaction directe, j’aurais pu imaginer que j’allais baiser un de mes semblables zombies en décomposition que j’aurais continué de bander. On a baisé toute la nuit, enfin, ce qu’il en restait.
— Wow, super soirée, donc ?
— Bah, j’en sais trop rien. À vrai dire, je n’arrivais pas à atteindre l’orgasme. Je l’ai baisée durant deux ou trois heures, j’étais assommé, mais incapable de décharger.
— T’as fini par y arriver ?
— Après une branlette d’une vingtaine de minutes au cours de laquelle elle a dû se fouler le poignet, je lâche la sauce, il n’y a pas de mouchoirs ou de sopalin, du coup j’essuie mon foutre sur ses draps.
— Quel connard !
— Ouais, je sais ! Je suis un immonde fils de pute ! Cette fille était mignonne comme tout. Après ça, elle me dit que ce n’est pas grave tout en ayant une mine légèrement vexée, puis me donne son numéro de téléphone sur un bout de papier, avec son nom que je ne connaissais toujours pas : Cassy. Ça sonne plus prostituée que thaïlandais, mais tant pis. Je l’embrasse une dernière fois, sors de chez elle puis perds son numéro de téléphone quelques mètres après m’être échappé de son appartement. Mes yeux sont éblouis par la lumière, fort heureusement, un léger brouillard de pollution emplit le ciel, protégeant mon regard de l’aveuglement. C’est la seconde fois que je vois la lumière du jour le matin.
— Ça ne fait pas deux semaines que tu y es ?
— Si, une vie de débauche, mon ami.
C’est totalement vrai. Mon corps est à l’agonie. Je suis ici depuis quinze jours et n’ai dû voir la lumière naturelle qu’une dizaine d’heures depuis mon arrivée. L’alcool a remplacé l’eau dans mon organisme. À mon réveil, je prends une douche puis me saoule au plus vite afin de réhabituer mon corps à l’alcool et combler le manque. Je suis dans un état épouvantable.
— T’as fait comment pour rentrer sans argent ?
— J’ai levé mon pouce, le premier taxi s’est arrêté, on a un peu déconné sur ma nuit. On a mis deux heures à trouver mon hôtel, je pense que cet enfoiré en faisait exprès, car je lui ai bien dit le nom de la rue et le nom de mon hôtel. J’aurais bien changé de taxi en cours de route, mais je n’avais pas d’argent pour le régler.
En vérité, lors d’une pause toilette de mon conducteur, je me suis enfui du taxi. Il m’a retrouvé et m’a forcé à le payer le double du prix convenu une fois arrivé à l’hôtel. Bizarrement, il a trouvé l’hôtel très rapidement après ma tentative d’évasion. Je ne le mentionne pas à Daz, car j’en ai un peu honte.
— Finalement, on arrive à l’hôtel, je n’ai pas de pass, pas de clé. Je prends l’ascenseur et arrive à la chambre que je partage avec Benjamin. Je frappe, pas de réponse, je frappe plus fort, pas de réponse, je frappe encore plus fort, toujours pas de réponse. J’attends quelques minutes, je me remets à frapper en continu. Au bout d’une dizaine de minutes de lutte acharnée, j’entends des bruits venir de la chambre. J’ai réussi à tirer Benjamin de ses songes pour que je puisse le racketter de quelques billets. J’explique brièvement la situation, il me lâche une liasse. Je redescends et paie le chauffeur avant d’aller finir ma nuit… pendant une heure, car on devait quitter l’hôtel à midi, il était onze heures.
— Et t’es rendu où, là ?
— Là ? On est dans une grande surface à attendre dix-huit heures pour qu’un bus nous emmène à Phuket.
— Stylé, ça donne envie en tout cas.
— Oui ! Bon, là, je suis en PLS et mon corps a plus de toxines qu’un punk à chien le lendemain d’une rave party, mais ça en valait la peine. Sur ce, je te laisse, Daz, garde bien la maison, bon courage pour ton entretien d’embauche et à dans deux semaines.
— Salut vieux, fais gaffe à toi.
Je raccroche et me rallonge dans le sofa, m’endormant jusqu’à ce que Benjamin me réveille pour notre prochaine étape.