Narrateur : Jessy
Le soleil est rayonnant en ce second samedi du mois d’avril, comme tous les autres jours de la semaine, mais plus particulièrement en ce sixième jour. Il est temps de me mettre la tête à l’envers. Ma pote Angie va débarquer d’une minute à l’autre pour aller à une soirée d’alcoolisation. Je ne sais pas qui est l’hôte ni à quoi ressemble notre futur lieu de débauche, mais tant que le doux cocktail alcool-cannabis est de la partie, l’inquiétude n’est pas au programme.
L’anxiété n’est d’ailleurs jamais au programme de mon existence, et ce depuis maintenant une année et le début de mon inactivité au sein de notre société. J’avais un poste stable mais j’ai pris ma démission. La raison en est la suivante : mon team leader m’a fait miroiter pendant plusieurs mois une promotion ; lors de l’entretien, il m’en proposait bien une, mais sans le salaire qui allait avec. Ce nouveau concept ne me convenant pas, je l’ai fait savoir de manière virulente. S’ensuivit une réunion avec mon cher team leader et la CHO de l’entreprise.
La Chief Happiness Officer, m’a sorti un baragouin pour justifier cette promotion sans augmentation.
— Je trouve que tout ramener au salaire, c’est très subjectif. Car tu peux trouver la richesse en toi, dans ton épanouissement avec cette promotion. Je trouve donc que tu es bien aveugle, car tu rates une élévation spirituelle qui n’a pas de prix. Tu devrais insister sur les séances de méditation et de sylvothérapie pour ouvrir ton esprit et accueillir ce cadeau que te donne la vie en te détachant des considérations purement matérielles. C’est égoïste de ta part, car tu prives tes futurs collègues d’un phare dans leur vie professionnelle. Je désapprouve fermement ta position et regrette ton esprit narrow-minded. Te priver de cette expérience de vie, c’est tourner le dos à toi-même. Crois-moi, plus tard, tu regretteras d’avoir refusé ce challenge libérateur et disrupteur.
Mon cerveau bout. Je n’ai jamais entendu un tel méandre au cours de mon existence. À l’image de son poste, sa réponse était du bullshit. D’ailleurs, qu’est-ce que ce poste à la con ? Un « chef du bonheur de bureau » ? Quel est son rôle ? Gommer toutes les aspérités ? A-t-on encore le droit d’être déprimé dans une entreprise ou est-ce devenu un privilège ? Nous devrions être heureux en permanence, car notre CHO nous assure que l’on est dans une entreprise super sympa et que l’on travaille entre copains avec un team building construit autour d’activités ludiques comme le bowling, le paintball et l’escape game. On ne peut même plus exprimer son mécontentement, montrer que l’on n’est pas dupe et que les petits avantages – si l’on peut les appeler comme ça – que sont les barbecues, la bière du mercredi soir ou les activités x ou y ne compensent pas le salaire en deçà de la réalité du marché du travail, les heures supplémentaires non payées ou les divers droits du travail bafoués. Nous arrivons dans l’ère de l’injonction au bonheur. Une ère d’une violence inouïe, celle où la tristesse ne nous est plus accordée, l’ultime stade du management ultralibéral.
Ma réponse fut de déposer ma démission. Une année plus tard, je ne regrette pas mon choix. Ma vie est maintenant partagée entre défonce, voyage, alcool, femmes et branlette. Que demande le peuple ? Rien de plus.
La sonnette retentit. J’ouvre. Angie est là, scintillante comme à son habitude. Elle me fait un câlin avant de m’embrasser sur les deux joues. Ses yeux bleu turquoise, son sourire radieux, ses formes généreuses et ses cheveux d’un rouge éclatant en font une femme magnifique. Si ce n’était pas ma meilleure amie et qu’elle ne parlait pas comme un camionneur, je l’aurais déjà demandée en mariage.
Elle ouvre le bal :
— T’as une bière ?
— Oui, bien sûr, elle est sur la table du salon. Le joint t’attend aussi.
— Merveilleux. Par contre, t’es sérieux, là ?
— De quoi ? lui réponds-je, étonné.
Elle tourne autour d’elle en agitant les bras.
— Mais c’est un bordel sans nom !
— C’est vrai que je n’ai pas fait le ménage depuis quelque temps.
— Depuis très longtemps, oui ! C’est quoi, ça ?! me dit-elle en pointant du doigt une montagne de cadavres de bières trônant dans un coin du salon. Et ça ?!
Le spectacle continue longtemps. Après avoir fait l’inventaire des produits ne devant pas se trouver sur le sol de mon salon, elle s’attaque à la cuisine, qui se trouve dans la même pièce. Les plaques sont couvertes de graisse, le frigo regorge de produits périmés, les étagères ont une couche de poussière plus épaisse que celle du maquillage dont se recouvre une jeune Anglaise qui sort en boîte de nuit. Non contente d’avoir fait l’état des lieux de la salle de vie, elle s’attaque maintenant aux autres pièces.
Cette cinglée revient dans le couloir d’entrée et ouvre une première porte. C’est un débarras.
— Quel capharnaüm ! s’écrie-t-elle.
Elle ne s’attarde pas et la referme. Elle va vers la seconde, c’est un autre débarras.
— Encore du bordel !
Elle ne s’y attarde pas et vogue vers celle qui fait face à la dernière. C’est ma chambre.
— C’est encore pire que les deux autres pièces !
Elle exagère à peine. Tout en me regardant d’un air défiant, Angie part vers la terrasse. Pour s’y rendre, elle passe de nouveau par le salon-cuisine. Arrivée sur la terrasse, elle voit trôner mon bang au milieu de plusieurs bouteilles vides de Jack Daniel’s et de canettes de Coca-Cola.
— Je ne suis pas venue depuis combien de temps, Jessy ? m’interroge-t-elle, exaspérée.
— Je ne sais pas, deux mois ?
— C’est encore pire que la dernière fois. Et je ne parle même pas du jardin.
La terrasse est montée sur pilotis, comme toute la maison d’ailleurs. Elle surplombe mon jardin et offre une vue parfaite sur le bazar qui règne ; personnellement, j’adore, les visiteurs un peu moins.
Un petit pont mène vers une seconde maison, plus modeste, composée de deux pièces. L’une est supposée me servir d’abri de jardin, mais est un bric-à-brac. La seconde, que j’envisage de transformer en chambre ou en salle de jeu, est à l’heure actuelle… un gros bordel.
Après avoir fait le tour du propriétaire, Angie me lance :
— Tu sais, tu devrais prendre un majordome, me dit-elle, hilare.
— Comme si j’avais les moyens, rétorqué-je, blasé.
Pour être franc, j’ai les moyens de me prendre une femme de ménage, mais je ne sais pas s’il en existe pour les toxicos alcooliques et je ne souhaite pas le savoir. Comme à son habitude, quand elle n’est pas venue depuis quelques semaines ou quelques mois, Angie prend un malin plaisir à faire la revue des pièces de ma demeure pour me faire culpabiliser. Cette fois encore, je n’ai pas échappé à la règle.
On revient dans le salon et l’on se pose dans le canapé pour commencer la pré-soirée. On aime bien débarquer légèrement attaqués en soirée, rien de très violent bien entendu, mais je trouve les débuts de réunions festives ennuyeux. Les gens se cherchent, l’alcool n’a pas encore été attaqué, on discute de son boulot, du dernier appartement acheté, de sa bagnole ou, pire encore, de ses gosses. Des sujets dont je n’en ai rien à foutre. À vrai dire, je ne comprends pas pourquoi l’on s’attarde sur ces sujets, comme si l’on en avait quelque chose à branler que Jean soit plombier, que son gosse joue au foot et que la dernière Dacia offre un rapport qualité-prix imbattable. Bref, je ne vais pas poursuivre cette réflexion, car cela serait tout aussi chiant que d’écouter quelqu’un parler de son boulot, de sa maison en banlieue pavillonnaire achetée avec un crédit sur vingt ans, de sa caisse et de ses mioches.
Après quelques bières, deux joints supplémentaires, Angie commence à se lancer sur un sujet qu’elle aime aborder autant qu’elle en méprise le contenu : les pervers en soirée.
— Ça me gonfle, tous ces gros porcs en soirées techno, on est aux antipodes de la mentalité de ce type de soirée. Sérieusement, ça devient de pire en pire. Tu te dis que, même dans les endroits safe, tu risques d’avoir un type qui va venir frotter sa bite contre toi.
— C’est pénible, en effet.
— Pénible ?! Désolée, Jessy, mais ce n’est pas juste pénible, sans vouloir faire mon hystérique. Une femme se fait harceler sexuellement au cours de son existence autant de fois que Jean-Paul Delevoye ne cumule de fonctions ou que Christian Quesada a de téraoctets de vidéos pornographiques infantiles sur son disque dur, des chiffres difficilement mesurables tant ils sont importants. Quatre-vingt-six pour cent des Françaises ont déjà vécu une situation de harcèlement sexuel ; penser que seules les femmes ayant un physique de déesse sont agressées, dans un monde où les publicitaires sont capables de rendre baisable le cadavre de ma grand-mère, est une utopie.
— Je suis totalement d’accord avec toi. Maintenant, quelles sont les solutions ? Éduquer les masses ? Tu sais très bien que les personnes ayant un problème de libido existeront toujours. On ne juge pas un livre à sa couverture comme on ne juge pas une paire de seins à son décolleté ; ce n’est pas pour autant qu’il faut aller arracher ce top qui nous gâche la vue. J’en ai conscience, ce n’est malheureusement pas le cas de tous.
— Mais même si tu arraches ce top, regarde les soirées techno, les filles se mettent seins nus, qu’est-ce qu’on s’en fout ? On a sexualisé notre corps ; pourtant, un sein ne devrait pas être vu en premier lieu comme un atout sexuel, mais simplement comme un attribut que la nature nous a offert. Une jeune femme se baladant les fesses à l’air n’a pas forcément le feu aux fesses ; il se peut qu’elle ait besoin d’aérer cette hémorroïde qui la démange.
— J’ai toujours admiré ta grâce, Angie. Quelle solution préconiserais-tu ? Mettre du poil à gratter sur vos fringues pour éviter les frotteurs ? Exporter nos pervers ?
— Non, la solution n’est pas de mettre du poil à gratter sur les vêtements des dames pour éviter les frotteurs et autres garnements ayant des problèmes de libido. Non, exporter la perversité vers d’autres pays ne résout rien, comme c’est le cas avec la pédophilie en Asie du Sud-Est ; les prédateurs restent actifs à toute heure, à tout moment et en tout lieu, comme nous le démontre, dans le cas de la pédophilie, tout le microcosme des écrivains amateurs de voyages et de fruits verts.
— Ça passe par l’éducation et la prise de conscience collective, donc ?
— Oui, je pense. La meilleure solution serait que tous se protègent les uns les autres de ces connards. Et sinon, on peut toujours couper les testicules de tous les criminels sexuels pour s’en servir de sacs de frappe dans les clubs de self-défense.
J’ai profité de cette discussion pour contacter un Uber afin de rejoindre notre soirée. Il est vingt et une heures trente, notre arrivée est programmée vers vingt-deux heures.
Notre Uber nous dépose devant une propriété, ma foi fort sympathique, située à Saint-Sébastien-sur-Loire. Notre hôte, Stéphanie, habite en colocation avec deux amis, absents en ce soir de débauche. La demeure possède trois chambres, un grand salon, une terrasse et un jardin de vingt mètres carrés, une surface importante pour la périphérie nantaise.
Nous nous dirigeons vers l’entrée, une bouteille de rhum dans la main droite, une de Coca-Cola dans celle de gauche et un pochon de skunk dans la poche droite. Ne jamais venir les mains vides est ma devise, c’est le minimum de respect à avoir envers celui qui sacrifie son domicile. On sonne. Stéphanie ouvre la porte. Une jeune femme, au milieu de la vingtaine, blonde, de jolies formes et au regard pétillant, trahissant la consommation de plusieurs verres d’alcool. Elle porte un top jaune pétant qui offre une vision parfaite sur sa poitrine d’une taille correcte — entendez par là un bonnet C avec un tour de poitrine de quatre-vingt-cinq — et un pantalon en cuir qui, ma foi, ne me laisse pas non plus indifférent — entendez par là que je commence à avoir une demi-molle.
— Angie ! Ma beauté ! hurle-t-elle en enlaçant sa pauvre victime.
— Comment vas-tu, mon chat ? lui répond-elle. Tu m’as l’air en forme !
— Oui, oui, oui ! Je suis en pleine forme. Et qui est ce charmant invité ? dit-elle en me fixant du regard.
— Jessy, mon meilleur ami.
— Oh ! C’est un plaisir ! s’écrie-t-elle en me lâchant son plus beau sourire avant de me faire une bise baveuse, non pour me déplaire.
— Partagé, enchanté de faire ta connaissance.
Après cette exquise entrée en matière, il nous reste maintenant le plat de résistance, c’est-à-dire saluer la totalité des invités déjà présents, un exercice qui m’horripile au plus haut point. À mon soulagement, seule une dizaine de personnes sont présentes dans la propriété ; ce ne sera pas trop dur. Parmi elles, une gothique, un jeune rasta blanc ayant l’air encore plus défoncé que moi, une jeune femme sortie tout droit de la ZAD de NDDL, deux types ressemblant à des VRP et j’en passe. Mais bon, avec mes yeux rouges et lubriques, mon teint pâle et mon style de perché, qui suis-je pour juger ? Discutons, socialisons, insérons-nous.
La répartition des invités se divise entre fumeurs et non-fumeurs. À l’extérieur, les fumeurs squattent la terrasse. Je rejoins ces derniers après m’être servi un premier verre pour consommer un petit joint. Le doux parfum de ma weed attire des vautours ; c’est ainsi que je fais connaissance avec Daz, le rasta blanc, et Fabien, l’un des deux VRP de notre soirée. Deux styles totalement opposés. Daz est habillé comme un sac : un sweat trop grand, un futal tombant et des baskets blanches couvertes de taches. Fabien porte un costume minable qui le taille mal et des mocassins. Malgré son style de clodo sponsorisé par Emmaüs, Daz me fait meilleure impression. Quelle espèce de fils de pute porte un costard Kiabi en soirée ?
Après quelques taffes et la présentation de chacun, la discussion en vient à ma situation actuelle.
— Non, là, je cherche plutôt un complément sans avoir à le déclarer tout en ayant un revenu sûr, annoncé-je à mes deux auditeurs.
— T’as pensé à louer un compte Uber Eats ? me demande Fabien. J’ai un pote qui fait ça. Il loue son compte Uber Eats à des immigrés et récupère soixante pour cent dessus. Il se fait son billet et aide des types dans le besoin.
— Sérieusement ?!
— Ouais, ouais, un super plan.
— Non, je disais pas ça dans ce sens. C’est complètement en dehors des lois, ce qu’il fait, sans parler du côté amoral d’exploiter des gens dans le besoin.
— Bah, c’est comme ça que marche le monde, mec.
Je m’arme d’une faucille et d’un marteau, prêt à entrer dans une joute verbale seul quand, soudain, Daz me vient en aide.
— C’est dégueulasse, oser faire travailler des prolétaires en dehors de la législation française. Plus sérieusement, ton pote est une sacrée ordure pour profiter de la misère humaine afin de se faire du fric.
— Ouais, ce n’est pas vraiment un pote, plus une connaissance.
— Ça a vite changé, lui fis-je remarquer.
— Oh, mec, c’est pour t’aider que je t’ai dit ça, reste chill.
— Ouais, mais des fois l’aide peut être néfaste. Je pense que tu connais l’expression « cadeau empoisonné ». Tant pis pour ce nouveau marché, je préfère garder une once d’humanité.
Fabien se lève et va vers un autre groupe de personnes.
Daz pouffe de rire et me regarde.
— Quel con, il a vite changé d’avis quand tu lui as sorti ça. Tu le connais ?
— Vite fait. Du peu que je connais de lui, c’est en effet un gros con me répond-il.
Heureux de m’être fait un nouvel ami, je lui propose de fumer un second joint ensemble. Après quelques taffes, on part sur des sujets plus sérieux que nos emplois respectifs et la tronche de mioches que nous n’avons pas.
— Tu bois quoi, mon gars ? lui dis-je à la vue de la couleur rose pétante de sa boisson.
— Gin tonic Tagada, c’est une boisson de gonzesse, j’en conviens. Néanmoins, chaque gorgée est un tel récital que l’on croirait que le p’tit Jésus me pisse dans la bouche.
— Bah mec, y a pas vraiment de boisson de gonzesse, à mon avis. Y a simplement des boissons que t’apprécies et d’autres non. Le problème vient des abrutis qui associent une couleur ou un produit à un genre ou à une sexualité. Si tu veux foutre des Tagada dans ton verre, chier des arcs-en-ciel et chevaucher des licornes, grand bien t’en fasse.
— Merci, mec.
— Y a pas de quoi, ça vient du cœur.
Le silence règne pendant une petite minute tandis que nous sirotons nos cocktails respectifs.
— Tu ne penses pas qu’il y a une faille pour ne plus avoir à acheter ni produire de bouffe ? me questionne Daz.
Je ne comprends pas pourquoi il rompt le silence qui s’est installé pour me demander cela. Il poursuit sa réflexion.
— Ouais, tu vois, il suffit d’être deux. Chaque jour, tu grailles un morceau de ton pote et lui, il graille un morceau de toi. Tous les jours, tu manges juste assez de ton pote pour que ton corps puisse régénérer ce que ton pote a bouffé de toi et vice-versa. C’est infini, la boucle de la vie, mec.
— Tu viens de résoudre la faim dans le monde ! C’est encore plus fort que dans le film Soleil vert. Mais tu sais quoi ? J’ai mieux encore ! Pour ça, il faudrait avoir un copain handicapé mental. Comme ça, en plus de la viande, tu manges du légume : un régime sain.
— Le problème serait le cannibalisme, en fait. Apparemment, ça rend un peu baisé du crâne.
— Ouais, enfin y a pas eu d’études très poussées sur le sujet.
Nous finissons le joint, nos verres respectifs et retournons à l’intérieur. Nous théoriserons plus tard sur notre future batterie d’élevage pour handicapés mentaux. Six personnes, dont Angie, sont affalées autour d’une table et jouent au jeu d’alcool la pyramide – qui est, optionnellement, un jeu de cartes –, les verres descendent à vitesse grand V. C’est ma chance, j’ai grand soif. Je m’inscris pour la prochaine partie et m’installe à côté d’Angie.
Petite explication sur le jeu auquel je m’apprête à jouer. La pyramide est un jeu d’alcool se jouant avec des cartes, dont le but est de saouler la gueule de ses adversaires. On commence par un premier tour où l’on récupère quatre cartes chacun. À la première carte, nous devons deviner sa couleur. Si l’on se trompe, on boit une gorgée ; si l’on a bon, on en distribue une. À la deuxième carte, nous devons deviner si elle est supérieure ou inférieure à la première carte. Si l’on se trompe, on boit deux gorgées ; si l’on a bon, on en distribue deux. À la troisième carte, nous devons deviner si elle est entre les deux premières cartes ou à l’extérieur. Si l’on se trompe, on boit trois gorgées ; si l’on a bon, on en distribue trois. À la quatrième carte, nous devons deviner le symbole de la carte. Si l’on se trompe, on boit quatre gorgées ; si l’on a bon, on en distribue quatre. À la suite de ça, on fait une pyramide avec les cartes non distribuées. Chaque fois qu’une carte sortant de la pyramide est l’une des quatre en notre possession, on distribue des gorgées. Les gorgées à distribuer sont déterminées par l’étape de la pyramide : première étape, une gorgée ; deuxième, deux ; troisième, trois ; quatrième, quatre ; dernière, cul sec. L’art de ce jeu, si l’on en suit les règles à la lettre, est de rendre saoul très rapidement tout protagoniste. Et comme tout le monde le sait, se bourrer la gueule est le meilleur moyen de créer des liens, bien plus qu’un stupide escape game ou tout autre team building.
À la table, nous sommes cinq ; trois joueurs de la précédente partie se sont évaporés vers l’extérieur. Les participants sont moi-même, Angie, Stéphanie, le second VRP, qui s’appelle Corentin, et la gothique Emma. J’ai légèrement exagéré pour le côté gothique d’Emma : elle a les yeux entourés d’un maquillage noir, des habits sombres, mais rien de si marqué. La partie débute. Stéphanie commence, elle gagne, elle me distribue une gorgée. Angie suit, elle gagne, elle me distribue une gorgée. Je perds, je bois une gorgée. Corentin joue ensuite, il perd, il boit une gorgée. Emma joue ensuite, elle perd, elle boit une gorgée. Stéphanie joue pour le second tour, elle gagne, elle me distribue deux gorgées. Angie suit, elle gagne, elle me distribue deux gorgées.
Je perds, je bois deux gorgées, mon premier verre est fini.
— Vous êtes sérieuses, là, à vous acharner sur moi ?
Les deux pestes me répondent par un rire provocateur. Je prends un air lassé, accepte ma sentence et me ressers un verre de rhum-cola qui ne vivra pas plus longtemps que son prédécesseur. La partie se transforme en une bataille entre moi et les deux jeunes femmes ; Emma et Corentin ne servent que de figurants et s’envoient mutuellement les gorgées qu’ils ont à distribuer. Je soupçonne Angie et Stéphanie de me saouler pour faire de moi une proie plus facile pour la jeune blonde nous servant d’hôte ce soir. Peut-être me fais-je des films, mais j’accepterais volontiers d’être son dîner.
La bataille se poursuit et nous arrivons à la deuxième partie du jeu. Mes cartes sont deux rois, un as et un sept. Quatrième étape de la pyramide, le stress monte, ma frustration aussi. J’ai déjà consommé quatre verres depuis le début de la partie, aucune de mes cartes n’est encore sortie, il ne reste qu’une seule carte à venir sur cette étape avant la dernière et ultime phase qui nous offrira un cul sec et un grand gagnant. Les cartes se retournent, un roi sort ! Les dieux me bénissent, j’en ai deux. Je distribue quatre gorgées à chacun des monstres qui ont fait monter mon grammage. Je jubile, tandis qu’Angie et Stéphanie grognent. Cette dernière se ressaisit et s’apprête à retourner la dernière carte, mon souffle se coupe. Un as de trèfle sort ! Je saute du canapé, m’esclaffe et pointe Stéphanie du doigt.
— C’est pour toi, cocotte ! Vendetta ! je hurle, fou de joie.
Mon plus beau sourire orne mon visage. Un petit rire s’échappe de ma bouche tandis que je m’affale de nouveau dans le canapé. Quand, soudain, j’entends une petite voix aiguë faire son apparition.
— Deux culs secs pour Jessy.
— Hein ?
Je tourne la tête pour observer l’auteur de cette sortie. Mon corps s’immobilise. L’une des figurantes vient de me tuer. Toute l’assistance est hilare. Emma en ajoute au drame lorsqu’elle me montre ses deux as sans attendre que je ne le lui demande pour vérification.
— Bon bah, c’est pour toi, coco. On trinque ? me lance Stéphanie en me faisant un clin d’œil.
— Allez… soyons bon joueur, dis-je en m’envoyant les deux verres dans le gosier coup sur coup, non sans tirer une grimace.
Après cette partie ô combien sympathique, mes sens commencent à s’éparpiller, il me faut retrouver un second souffle. Je pars aux toilettes. Les chiottes font bien six mètres carrés et ne contiennent qu’un WC et un lavabo ; on pourrait carrément y caler un pieu, ça ferait une chambre de taulard plutôt confortable. Je pisse puis me dirige vers le lavabo afin de me laver les mains. Je m’observe dans le miroir. Me reviennent en mémoire de multiples scènes de films cultes : Taxi Driver, La Haine, Pulp Fiction. Je me rince la gueule et me regarde dans le blanc des yeux.
— T’es pas bourré, hein ? Hein, t’es pas bourré ? dis-je à mon clone dans le miroir d’un ton agressif tout en me mettant des petites claques. T’as pas intérêt à être bourré ! T’es là, tu fais le mec, tu roules des mécaniques et, en un tour d’un stupide jeu, tu décèdes à la Sean Bean. Bravo !
Je me rapproche alors du miroir, pratiquement collé à lui.
— Non, je suis pas bourré !!! Non, non, non ! Je vais sortir de ces chiottes, mon gars, je vais aller scotcher Stéphanie et tu vas voir si je suis bourré !
Je remonte alors mon froc en m’amusant de ma débilité et sors des toilettes. Dieu merci, personne n’attendait derrière la porte des chiottes et la musique couvrait mes dires. J’arrive dans le salon. Angie, Stéphanie et quelques autres fêtards sont au centre de la salle, la musique m’explose les tympans. Je me sers un nouveau verre et m’assieds dans mon coin, observant la scène. Je n’ai jamais été un grand fan de danse et encore moins de musique populaire. Après une vingtaine de minutes à regarder les gens chanter des tubes affreux – Les Démons de minuit, Les Lacs du Connemara, pour ne citer que les plus grands crus –, je décide de sortir m’en griller un. Je passe par la case remplissage de verre avant. La bouteille de rhum est proche de rendre son dernier souffle ; à défaut d’avoir pu culbuter Stéphanie, j’aurai au moins fait tomber le Captain Morgan ce soir.
Je sors. Daz discute avec Emma sur le canapé. Je me fourre dedans et me joins à la conversation. J’apprends que Daz est dans une situation galère. En résumé, il s’est fait virer de chez sa mère car il n’en foutait pas une. Il squatte actuellement chez des amis à droite et à gauche. En ce moment, il habite chez Emma, qui a l’air d’essayer de lui faire comprendre qu’elle en a assez d’avoir un squatteur chez elle.
— Je suis désolée, Daz, mais il va falloir que tu trouves une autre solution rapidement. Je ne peux pas t’accueillir éternellement comme ça, ça fait déjà quinze jours et mon copain revient après-demain. Je ne veux pas te jeter dehors, mais je n’en ai pas le choix.
— Oui, je comprends.
— Tu as une solution de repli ?
— Là, tout de suite, non. Je vais aller implorer ma mère dans le pire des cas, elle ne va pas me laisser finir à la rue… enfin, j’espère, dit-il d’une voix faible.
— Oui, je te le souhaite. Tu es une belle personne, Daz : gentil, humble, drôle, mais ta fainéantise est une plaie.
— Tu lui jettes des fleurs avec le pot, dis-je en craquant mon pétard.
— Belle expression, je la reprendrai, me répond Emma en riant. Néanmoins, je le pense sincèrement. Je ne vais pas faire un procès à Daz, mais si même sa mère ne le supporte plus, c’est qu’il y a une raison à cela.
— Tu ne peux pas dire ça ! s’énerve Daz. J’ai fait un choix différent du tien, c’en est certain, mais je ne pouvais pas aller dans la direction que m’offrait ma mère. J’ai fait le choix de ne pas emprunter le chemin le plus simple. J’ai décidé de ne pas vivre de la manière dont elle le souhaite. Quel en aurait été l’objectif ? Suivre un chemin pour qu’elle soit heureuse alors que je serais malheureux ? Je sais que je vais trimer, enchaîner les boulots de merde, gratter de l’argent durant de nombreuses années, avoir un futur incertain, mais c’est aussi lui qui va m’offrir une liberté. Celle de ne pas avoir de chaînes, de ne pas avoir d’attache invisible à notre système et à notre société. Je souhaite être libre, selon ma définition. À quoi cela rimerait-il que je me lance dans une carrière qui n’a de fin que celle que les autres décident, dans un milieu qui ne me plairait pas, dans un monde qui me dégoûte et qui est en perdition ? Oui, demain je serai peut-être à la rue, je ferai partie des marginaux, des épouvantails de notre société capitaliste, pourtant ce futur m’effraie moins que celui de n’être qu’un rouage d’un système qui me dégoûte.
— Il serait temps de grandir, Daz, lui répond Emma placidement.
— Ne résumons pas cela à une question de maturité. Ce n’est pas parce que je ne pense pas de la même manière que vous que je ne suis pas mature. Pour notre société, l’âge de la maturité correspond au moment où l’esprit de son porteur est bien formaté. Il n’est plus question de spiritualité, de culture ou de connaissance de la vie, mais de connaître les réalités du monde capitaliste et de savoir où est sa place ; voilà la maturité. S’il en est ainsi, je préfère rester un Peter Pan et croire en un nouveau monde.
Les paroles de Daz m’ont touché. Malgré son côté gauchiste à l’eau de rose, je trouvais une certaine forme d’intelligence dans ses propos. L’envie de l’aider me vient naturellement, telle une érection face à une belle croupe.
— À vrai dire, Daz, moi, je peux te proposer quelque chose. J’ai quelques merdes à faire dans mon jardin, je te lâche un lit contre ça, le temps de quelques jours si tu veux.
Un grand sourire s’affiche sur son visage. Il me répond qu’il est plus qu’intéressé. Ce seront là mes dernières paroles avant que mon esprit ne m’abandonne.
Mes paupières s’ouvrent difficilement. Je me suis encore endormi dans une position inconfortable, blotti sur le canapé de la terrasse. Je commence à m’étirer. Il fait encore nuit, tant mieux. Je regarde mon téléphone, il affiche six heures du matin. J’ai carrément abusé de la weed et du rhum. Mes idées s’éclaircissent peu à peu. La musique est encore allumée. Je distingue Blow du groupe Ghinzu. De la bonne musique ; les cerveaux des survivants ne sont pas encore totalement déconfits.
Je me lève et erre un peu dans la demeure. Je passe devant Fabien et la zadiste, dont je ne me souviens plus du prénom, qui se cherchent. Ils n’ont pas un regard pour moi, je n’en ai pas un pour eux. J’arrive dans la cuisine, j’enlève mes lunettes de soleil, me rince la gueule et bois quelques gorgées. Un souvenir me revient : ai-je dit au rasta blanc que je l’accueillais chez moi ? Je n’en suis plus certain. Est-ce un rêve ou une réalité ? Le meilleur moyen de le savoir est de retrouver ce jeune enfant sauvage pour le lui demander.