Chapitre 1


Mai 2022.

Voilà maintenant sept mois que j’ai quitté mon boulot, une sorte de rôle de secrétaire dans une boîte de transport routier. Un job d’esclave de 8 h à 17 h, avec les collègues classiques qui parlent de foot, se plaignent de leur boulot médiocre, de leurs mioches et de leur vie de golems.

J’ai supporté ma situation pendant une année et demie avant de claquer la porte et de pointer au saint chômage, m’offrant une liberté pour les vingt-deux prochains mois de ma vie et une rente de 33,15 € par jour. Je décide de rendre mon appartement et de rentrer vivre chez mes parents afin de faire de fortes économies. Qu’allais-je pouvoir faire de tout ce temps libre ? De nombreuses idées me vinrent en tête : finir mon roman, poursuivre mon apprentissage de l’espagnol, apprendre à coder, faire du sport, partir vivre dans un pays lointain et me fabriquer un corps à peu près correct. Tant de bonnes résolutions qui se verront anéanties par mes démons : l’alcool et la fainéantise.

Après plus d’une demi-année d’un régime à base de 1664 et d’un paquet de 30 g de tabac tous les deux jours, mon corps est devenu pâteux. Je ne sors plus que pour boire et je n’arrive pas à passer plus de quarante-huit heures sans une goutte. Le besoin devient physiologique, c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive. Mes mains tremblent lorsque je suis en manque. Nous sommes le 28 mai et il me faut sortir de la spirale qui m’entraîne vers le fond. Tandis que je sirote une canette de 1664 et que je boucle sur LoL, une énième défaite sur la faille me fait prendre conscience de ma médiocrité. J’observe autour de moi et vois un bureau digne d’un Untermensch, du tabac répandu partout et une trentaine de canettes vides autour de moi, un paysage qui sent le RSA et la déchéance.

Le krach du marché des cryptomonnaies a fini de m’achever, moi et le peu de considération que je daignais encore m’offrir.

Il est temps de remédier à ma médiocrité et de redevenir un homme. Le premier pas ne me demande que quelques clics. Alors que je suis éclaté, mes sens me mènent sur Skyscanner, où je réserve un billet pour les Philippines et sa capitale, Manille, un pays où se mêlent chaleur, typhons, jolies filles et plages paradisiaques. Quelques clics supplémentaires m’emmènent vers mon premier hôtel, une résidence à Pasay, un hôtel explosé au sol à cinq euros la nuit. Je ne regarde ni les avis ni quels lieux arpenter dans la capitale. Mon alcoolémie ne durera pas ad vitam aeternam et je pourrai revenir sur mon éclair de lucidité. Les réservations sont effectuées, pas de possibilité de rétractation. C’est fait : dans quatre mois, je suis aux Philippines.

Quelques mois plus tard, la gueule de bois est bien passée. Je suis à la veille de mon départ et l’excitation est à son comble. Nous sommes début septembre, jour de mon anniversaire. Je n’ai rien organisé pour la célébration de ma vingt-huitième année d’existence. Seuls deux de mes potes me souhaitent un joyeux anniversaire. La plupart ne s’en souviennent pas, ne l’indiquant pas sur Facebook je n’en suis pas surpris. Ce n’est pas que cela me tienne à cœur, mais cela réchauffe toujours l’âme de savoir que certains êtres humains ont une certaine considération pour vous. Pour moi, il n’en existe plus beaucoup.

Je fêterai mon vingt-huitième anniversaire au casino, à jouer au blackjack en me saoulant avec mon meilleur pote, ressortant des lieux avec un billet de cinquante en poche. Je rentre chez moi, m’ouvre une canette de bière et retourne boucler sur LoL. C’est déjà sur la faille que j’avais conclu mon précédent réveillon de Noël, mais aussi celui du Nouvel An. La boucle continue. Non pas que je n’aie pas d’amis ou de famille, mais l’éloignement et les chemins de vie font que nous n’avons plus les mêmes rythmes.

Le lendemain, je m’éveille. Nul mal de crâne. Je ne ressens plus tellement les effets de la gueule de bois, mais seulement ceux du manque. Un ennui constant, des membres faibles, un tremblement continu. Il est 16 heures. Mon père est devant les infos. Je prends un verre d’eau et une banane. Il ouvre la discussion :

— Et tu vas faire quoi aux Philippines, t’as des idées ?
— Je n’en sais rien, pour être honnête. Je veux juste voir autre chose.
— Et quand tu vas rentrer ?
— Je n’y ai pas pensé. Je ne veux pas forcément rentrer.
— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je sais pas… Y a rien pour moi ici. Je m’ennuie.

Mon daron est quelque peu attristé. Il faut savoir qu’il a soixante et onze ans au compteur, que ses poumons sont plus noirs que les femmes qu’il culbutait lorsqu’il travaillait en Afrique dans sa vingtaine, et qu’il n’attend plus qu’une chose depuis que mon oncle a passé l’arme à gauche il y a une quinzaine d’années : crever. Alors quand le fils qui ressemble à son frère trépassé lui dit qu’il se barre sans objectif de retour, ça lui fout un coup dans la gueule.

Pour ma mère, le choc est moins important. Elle se drogue aux séries toute la journée depuis sa retraite, ça lui passe le temps. Puis le soir, elle s’oublie dans les méandres de l’alcool avec mon père à coups de cubis de rouge bon marché de chez Lidl, Chevalier de Fauvert pour ceux qui connaissent. Un charmant chevalier qui est venu bien souvent à ma rescousse au cours de cette année passée. Lorsque les canettes étaient vidées et que mon taux d’alcoolémie n’était pas assez élevé, il était mon héros, ou mon destructeur selon le point de vue, et me permettait de finir ma soirée sans souvenir. Il faut croire que l’alcoolisme est génétique.

Il n’empêche que l’inquiétude de mon père n’est pas sans fondement. Qu’est-ce que l’évolution de son liquide séminal allait faire aux Philippines ? Je n’en avais pas la moindre idée, si ce n’est fuir un quotidien qui ne pouvait que me mener au fou du village dream. Je n’avais pas envie de finir comme tous les alcooliques du lieu qui m’avait vu grandir.

Afin de rejoindre les Philippines, quelques conditions sont nécessaires sur le plan sanitaire. Soit avoir deux doses plus un booster, soit être doublement vacciné et avoir un PCR négatif de moins de quarante-huit heures.

N’étant qu’un golem doublement dosé, il m’a fallu faire un test PCR puis remplir le Health Pass sur un site digne des années quatre-vingt-dix. Vous ne pouvez remplir ce pass qu’après avoir reçu votre résultat.

Test effectué à 11 h 30 la veille du départ. Mon stress était à son comble le soir même, en attente du résultat qui devait normalement arriver aux alentours de 18 heures. À 18 h 30, n’ayant toujours rien reçu, je décide donc d’aller boire quelques bières au bar du coin avec un pote pour fêter mon départ. Bien m’en a pris : je ne recevrai mon résultat qu’à minuit. J’ouvre le mail : négatif. Mon taux d’alcoolémie, lui, est plus que positif. À sa réception, je m’empresse de remplir mon Health Pass. Il est 0 h 30. Je suis prêt pour le grand saut.

Ma première étape, Manille, ne me fait guère rêver, mais la seconde, elle, m’offre tellement de questionnements : Siargao. Une île de surfeurs, où je me vois déjà enchaîner les take-offs, puis observer les planchistes plus expérimentés en buvant une bière sur la plage après ma session quotidienne. Un mois de ce régime dans un petit hôtel bien noté. Mon excitation est à son comble. Mon insomnie m’empêche de toute manière de ne pas m’y projeter.

Je n’avais pas dormi la veille du test. Je ne dormirai pas la veille du départ. Néanmoins, j’étais fin prêt à prendre mon CDI pour l’Asie du Sud-Est.

Le réveil sonne à 5 h 30. Je prends mon sac de quatre kilos, ma sacoche avec mon ordinateur portable, et me voilà sur le pas de la porte de la maison familiale. Mes parents me déposent à la gare. Une bise à chacun.

— Tu reviens bientôt, hein ? me demande mon père.
— Oui, oui, dans quelques mois.
— Pas trop quand même.

La Bretagne m’offre une fraîche brise matinale et un léger crachin pour me dire au revoir. Mon TER est là. Il est temps d’embarquer.

Introduction

Chapitre 2