Chapitre 12 — Evolution

Novembre 2022

Je suis de retour à Manille. La ville m’avait séduit lors de mon premier passage, il n’en sera rien lors du second. J’ai décidé de me faire plaisir et de prendre un Airbnb situé entre Pasay — le lieu le plus crappy de Manille selon moi — et Makati, là où l’on fait la fête si l’on excepte BGC, davantage réservé aux riches et aux expats. Ma chambre donne sur une rue un peu miteuse. Ça ne me dérange pas, je me sens dans mon élément.

J’arrive aux alentours de quinze heures, un lundi. Je contacte May, qui me répond assez froidement. Je lui demande si elle souhaite que l’on se voie, elle n’en a aucune envie. Elle ne me le dit pas frontalement, mais il ne m’est pas difficile de le comprendre. J’ai raté ma chance. Inutile de m’enfoncer davantage dans ce bourbier, je ne la reverrai jamais. Je contacte également Reina, une jeune femme rencontrée à Siargao. Cette dernière est bien plus réceptive mais n’est disponible que le week-end. Je recontacte Lei : même problème. Nous sommes lundi, je sens déjà le traquenard venir et l’ennui faire son nid.

Je réinstalle Tinder.

Ma semaine jusqu’au week-end se constitue donc d’un long mélange entre écriture, cuites solitaires, sexe sporadique avec des inconnues et Sekiro. Après chaque session de sexe, je me sens légèrement sale, avec l’impression d’être une femme de joie. Je ne ressens aucune connexion et cela finit par me peser de plus en plus. En particulier en sachant que je vais retrouver, ce week-end, deux filles que j’apprécie : Lei le vendredi puis Reina le samedi.

Le week-end arrive. Je rejoins Lei dans un restaurant mexicain près de Makati. On picole, on enchaîne les bières et je commence rapidement à être un peu bourré. Avant même de la rejoindre, j’avais déjà bu deux canettes. J’aime bien arriver légèrement éméché à mes rendez-vous galants pour deux raisons : premièrement, je suis assez introverti et l’alcool me permet d’être plus ouvert, plus à l’aise et probablement plus drôle ; deuxièmement, et c’est le point le plus important, je souffre d’un tremblement essentiel qui devient particulièrement pénible lorsque je suis stressé, ce qui est bien souvent le cas lors d’un date. L’alcool met mes tremblements sous silence.

Nous continuons à boire jusqu’à ce que revienne l’éternelle question : que faire après avoir bu et mangé ?

Du sexe, pardi.

Cependant, une petite surprise m’attend. Moi qui pensais avoir été une bête de sexe lors de notre première rencontre, il s’avère que ce n’était qu’à moitié vrai. Ma compagne du soir m’apprend que je m’étais endormi alors que je la prenais en levrette. Je ne peux m’empêcher d’exploser de rire devant l’ampleur de ma performance. Cette fois-ci, je me révèle bien plus vaillant et lui offre plusieurs sessions sans jamais faillir. Je découvre que je ne suis peut-être pas une bête de sexe, mais au moins un amant tout à fait correct. Je ne serai probablement jamais Rocco Siffredi, mais je peux m’enorgueillir d’être capable de satisfaire une demoiselle et ses besoins sexuels.

Il faut savoir que cette capacité à donner du plaisir à une femme m’avait longtemps stressé, au point d’avoir eu recours par le passé à des stratagèmes tels que le Viagra pour être certain de performer. Une bien mauvaise idée puisque je n’en avais absolument pas besoin. Une panne survenue dans ma vie antérieure m’avait bloqué pendant quelque temps. La peur, le stress, puis la peur d’avoir de nouveau peur : un merveilleux cercle vicieux capable de vous persuader que vous êtes incapable alors que votre corps fonctionne parfaitement.

Ce soir-là, je comprends surtout que ce démon-là ne m’effraie plus. Je ne suis plus le mâle eunuque. Je suis une machine de guerre. Enfin, j’essaye de m’en convaincre.

Le samedi se lève. Lei vient de me quitter, mes bourses sont vides et mon corps en basse tension. L’alcool, lui, ne me fait presque plus rien. Les gueules de bois sont devenues mon quotidien et une journée sans boire ne fait plus vraiment partie de mes habitudes. Je ne sais pas comment décrire ce besoin permanent, cette impression de ne faire qu’un avec le poison et que l’ennui de la vie vous attaque dès qu’il disparaît. Quelle que soit mon activité, mon meilleur pote se doit d’être présent. Qu’importe la fièvre, les tremblements, les maux de tête, la fatigue ou la diarrhée, il est à la fois mon tortionnaire et mon remède. Je ne crois plus qu’en lui pour rendre ma vie meilleure.

Je l’aime, bien qu’il me déteste.

J’ai un nouveau rendez-vous avec une femme qui hante mes rêves : Reina. Cette Philippine de vingt-neuf ans avait attiré mon attention lors de mon séjour à Siargao. Elle séjournait elle aussi à Ilakai, mais je ne la voyais que de temps à autre, car ce n’était pas une femme de la nuit.

Reina me donne rendez-vous vers Makati Poblacion, le quartier des mille et un plaisirs, que je découvrirai par la suite bien plus profondément. J’arrive aux alentours de vingt et une heures. J’ai bu, comme à mon habitude, deux canettes avant de la rejoindre. Malheureusement pour moi, les Philippins ne sont pas toujours très stricts concernant les horaires. Je végète pendant plus d’une heure, jouant aux échecs sur mon téléphone dans un coin de ruelle sombre en attendant son arrivée. Mon alcoolémie commence à me quitter lorsque la demoiselle me rejoint et son statut de déesse fond aussi vite qu’une banquise face au réchauffement climatique. J’ai l’impression d’être un consommable, mon temps n’ayant visiblement pas beaucoup d’importance pour celle que j’imaginais potentiellement comme une future petite amie.

La soirée reste pourtant agréable. Après l’arrivée de cette jolie brune, pourvue d’un bonnet C selon mon œil avisé, nous partons vers un bar quelque peu clandestin où le prix de la bière rivalise avec celui d’un établissement parisien. Makati a cela de surprenant que le coût de la fête n’y est pas spécialement inférieur à celui de la France. Ses amis, Lausanne et Mike, en couple, ne cessent de me répéter que Manille est dangereuse et qu’il faut se méfier. Tous leurs avertissements tombent dans l’oreille d’un sourd. Nous buvons jusqu’à plus soif puis Reina et moi prenons un chemin différent de celui de nos deux camarades.

Direction mon Airbnb. Vous commencez à me connaître : cela devrait être le prélude à une soirée de sexe. Il n’en sera pourtant rien.

Nous ne faisons que discuter. Pourtant, cette discussion m’apporte davantage de plaisir que les trois parties de jambes en l’air offertes par cette merveilleuse application qu’est Tinder au cours de la semaine. Je découvre une femme cultivée, raffinée, artiste, trahie par plusieurs amoureux au cours de son existence. Peu à peu, je vois en elle davantage que de simples formes capables d’offrir quelques sensations à mon entrejambe.

Nous sommes tous les deux sur le lit, habillés, à nous dévisager. Je n’ose pas l’embrasser et elle non plus. Il n’y aura rien de plus que le partage de nos existences. J’en apprends probablement davantage sur elle ainsi que je ne l’aurais fait si elle s’était dénudée. Aux environs de quatre heures, je la prends dans mes bras. Un long câlin qui ne s’arrête qu’après une bonne minute. Elle me quitte avec la promesse que l’on se reverra.

Qu’en sera-t-il ? Je n’en ai cure. Les bras de Morphée m’emportent ensuite.

Le dimanche s’éveille et me sort de ma torpeur. Je fais mes cent pompes quotidiennes. Je sais déjà que la semaine suivante ressemblera à la précédente et je n’ai aucune envie de la revivre. Je me balade sur Instagram et aperçois Laura en compagnie d’un visage qui m’est familier : She. Je ne comprends pas spécialement. She était à Siargao et Laura s’est envolée ailleurs. Après quelques messages, j’apprends que Laura, née en 1994 comme moi, est devenue très amie avec ma proie d’un soir. Elles voyagent ensemble du côté de Moalboal, un lieu réputé pour ses cascades et ses spots de plongée. Laura m’apprend qu’elle part ensuite au Vietnam.

Je m’engouffre dans la brèche et lui demande si cela la dérangerait que je l’accompagne dans cette nouvelle aventure. Je n’en peux plus de Manille. Il me faut autre chose. Laura accepte.

Je prends mon visa pour le Vietnam et, trois jours plus tard, me voilà à l’aéroport de Manille. Nous sommes le 22 novembre. Mon vol est prévu pour le 23. Je suis tellement bête que je suis venu un jour trop tôt.

Il ne me reste plus qu’à rebrousser chemin vers mon hôtel, où je retrouve mon pire ennemi : l’ennui. Il me faut encore le combler pendant cette dernière journée à Manille.

Retour sur Tinder. Une nouvelle femme : Bianca, avec qui j’ai discuté la veille. Une erreur de plus.

Sur son profil, cette femme n’est pas laide. Dans la réalité, elle est ce que l’on qualifierait volontiers de catfish : belle en photo, beaucoup moins à mon goût une fois devant moi. Je la rencontre devant le mall situé près de mon appartement. Nous discutons. Enfin, elle discute. Un tic me prend. Bien que je sois légèrement éméché, comme à mon habitude, mon cerveau bloque sur un détail : elle a une dent à quatre-vingt-dix degrés.

Le genre de détail que l’on ne peut plus ignorer une fois qu’on l’a remarqué.

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas le courage de lui dire de rebrousser chemin et de rentrer chez elle. Je la conduis donc jusqu’à mon appartement, non sans m’arrêter au 7-Eleven pour acheter quelques bières supplémentaires afin de me donner force et courage. Lever une femme avec une dent perpendiculaire ne m’aurait posé aucun problème trois mois plus tôt, tant mon entrejambe était couvert de toiles d’araignée. Cela me semble désormais bien plus compliqué.

Et ce sera trop compliqué. Nous ne faisons que discuter. Je n’ai aucune attirance pour elle.

Il est trois heures du matin. Une femme qui ne me plaît ni mentalement ni physiquement me fait face. Il est temps pour moi de quitter ces lieux, de partir sous un autre ciel et d’arrêter de tourner en rond. Nous prenons un taxi. Je l’abandonne, elle et cette parenthèse, devant l’aéroport de Manille.

Enfin, je quitte ce paradis au goût de charbon.

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