Chapitre 13 — En apesanteur

Je passe tranquillement les frontières, attendant dans la file pour montrer patte blanche et mon passeport. Je vois une jolie blonde au visage décrépi rejoindre les rangs. Plus elle approche, plus je la reconnais. N’est-ce pas cette agréable Laura ? Une dégaine de punk à chien, une tronche qui dit merde au monde et pourtant un visage angélique. Le rayonnement m’éblouit et il ne me faut pas trois secondes pour la reconnaître et me jeter dessus.

— LAURA !!!
— Oh Marlou !

Oui, une relation romantique, sans sexe, sans bisou, mais avec un merveilleux câlin. Voilà ce qu’il en sera de notre prochain mois ensemble. La tronche de déterrée de Laura s’explique rapidement. La jeune Néerlandaise a oublié de prolonger son visa et celui-ci est expiré depuis un jour. La douane philippine ne rigole pas : cent euros dans sa gueule. Peu après nos retrouvailles, son visage s’adoucit et le voyage s’annonce déjà plus agréable. Bien qu’il ne commence pas sous les meilleurs auspices, ce trip se doit de s’améliorer.

Je ne connais rien du Vietnam. Absolument rien. Habitué aux Philippins et à leur anglais merveilleux, je comprends rapidement qu’il va m’être plus difficile de m’acclimater aux Vietnamiens et à leur maîtrise beaucoup plus aléatoire de la langue de Shakespeare. Dès mon arrivée, je sens que ce pays ne m’offrira pas les mêmes plaisirs que la vie philippine.

Nous arrivons à Hanoï et prenons place dans une auberge de jeunesse merveilleuse : quatre personnes par dortoir pour cinq euros la nuit, bière gratuite de dix-neuf à vingt heures, de quoi se foutre en l’air assez rapidement. Malheureusement, je ne pense pas que mes nuits aient été suffisamment mémorables pour les raconter. Mon esprit s’est embué et Hanoï ne m’a point offert de folle régalade capable de survivre durablement dans ma mémoire. Quelques nuits agréables, des concerts, moult bánh mì, de la vinasse et des bribes de soirées passées à se défoncer la gueule jusqu’à plus soif. Rien qui mérite un chapitre entier.

Hanoï est pourtant une ville fort agréable. Contrairement à Manille, elle reste à dimension humaine et il est possible d’y conduire sans immédiatement envisager la rédaction de son testament. Les trottoirs semblent surtout exister pour exposer des marchandises en tout genre et la vie nocturne me paraît légèrement moins violente. Un sentiment parfaitement subjectif : j’ai passé près de deux mois à Manille contre seulement quatre jours ici.

Nous nous enfuyons ensuite vers la deuxième étape de ce voyage et probablement l’une des plus grandes expériences touristiques qu’il m’ait été donné de vivre : la Ha Giang Loop. Après quelques heures de bus, nous arrivons à destination. Notre chauffeur nous dépose devant notre hôtel. Après vérification : ce n’est pas notre hôtel. Radins que nous sommes, nous n’avons pas pris de carte SIM et sommes donc dépourvus d’Internet pour nous guider. Il nous faut errer dans la ville à la recherche d’un Wi-Fi afin de contacter notre véritable hôtel sur WhatsApp. Après une bonne trentaine de minutes, une jeune femme nommée Lia vient nous chercher en 4×4 pour nous emmener vers notre lieu de vie.

Nous sommes à la fin du mois de novembre et le nord du Vietnam est frais en cette saison. Pourtant, l’excitation est au maximum. J’ai appris à conduire un scooter à Siargao mais je ne suis encore qu’un poussin dans la maîtrise d’un deux-roues. La Ha Giang Loop nécessite une moto manuelle ou, à défaut, semi-automatique. J’opte pour la seconde.

La plupart des voyageurs préfèrent rejoindre un groupe organisé et payer plein pot. Pour ma part, je hais les groupes. À mes yeux, ce sont des petits sexes qui n’ont pas les tripes de partir à l’aventure. Internet, les blogs, les cartes et les milliers de guides disponibles ont déjà suffisamment balisé le monde ; si, en plus de cela, il faut suivre vingt autres touristes et un guide dans les montagnes, quelle tristesse. Je n’en veux pas. Laura, de son côté, envisageait initialement de partir avec un groupe. Je lui expose ma position et elle décide finalement de se joindre à moi.

Le climat étant primordial pour apprécier la boucle, notre première journée se déroule sous la pluie et ne nous donne aucune envie de prendre la route. Je passe donc la soirée au billard à affronter les habitués du bar où nous squatteons. Je ne suis pas un monstre, mais j’ai l’art de me mettre au niveau de mes adversaires. Un don qui me poursuit dans à peu près tous les jeux auxquels je joue, en particulier ceux où la ruse a son importance.

Après deux jours de flotte et d’attente, il est finalement temps pour Laura et moi de partir. Nos motos semi-automatiques nous attendent. Ni elle ni moi n’en avons encore conduit, mais la prise en main est rapide. En ville, nous restons principalement en troisième et quatrième ; la deuxième permet davantage de reprise. La première, elle, ne sert presque à rien, comme moi en France. Pour être honnête, le véhicule est très simple à prendre en main et mes inquiétudes concernant la conduite d’une semi-automatique se révèlent largement infondées.

Nous quittons Ha Giang. Pas de flics. On roule, on roule, on roule. Je suis démoli par le froid. Il faut savoir que je suis parti de France sans aucun vêtement d’hiver, ni même d’automne, ni même vraiment de printemps. Je n’ai pas de pull, pas de chaussettes adaptées, pas de veste. Je me les gèle. Après vingt kilomètres, je suis déjà en train de crever et il nous reste encore des centaines de bornes, à des altitudes bien supérieures. Que vais-je pouvoir faire, si ce n’est abandonner mon cadavre sur le sommet d’une montagne ? Rassurez-vous, je trouve lors de notre première étape un shop ignoble où, après une négociation rondement menée, je récupère une veste allemande doublée en Kevlar. Suis-je allemand ? Non. Ai-je froid ? Oui. Me voilà représentant du pays d’Angela pour cinq euros.

La violence du décor est difficile à retranscrire. La liberté offerte par le deux-roues, en particulier lorsque vous venez à peine de découvrir ce moyen de transport, vous rend complètement fou. La route s’ouvre devant vous, le moteur gueule, votre collègue est aussi tarée que vous et vous ne souhaitez plus vous arrêter. Nous doublons les cortèges des circuits organisés, probablement l’un de mes plaisirs préférés du séjour.

Puis le vide vous rattrape. Il suffit de regarder sur le côté : des centaines de mètres sous vos roues. Un virage mal négocié et la montagne vous expédie directement vers un autre plan d’existence. La mort vous chope par le colbac et, paradoxalement, je me sens terriblement vivant. Pour le dépressif accro à l’adrénaline que je suis alors, difficile d’imaginer meilleur carburant.

Chaque virage semble escarpé. Je me sens dans un jeu vidéo. Mario Kart n’est rien à côté de ça. Accélération, pointe à plus de cent kilomètres à l’heure, dépassement d’un cortège, voiture qui surgit dans le sens opposé au détour d’un virage, freinage, puis quelques minutes plus tard un arrêt au milieu de montagnes culminant à plus de deux mille mètres. Une cigarette, une photo et nous repartons. Cela dure trois jours. Avec Laura, nous dormons dans des lieux parfois complètement pourris. Auberges perdues entre les montagnes, chambres sommaires après des centaines de virages : le plaisir est incommensurable.

Le voyage n’est pas spécialement éprouvant jusqu’au troisième jour. Une pluie torrentielle s’abat sur nous et nous n’avons pas réellement d’autre choix que d’avancer. La petite moto de Laura ouvre la voie et m’indique les trajectoires jusqu’au moment où la route se divise. La carte nous propose un chemin. Laura choisit de ne pas suivre Maps.me. Moi, je suis Maps.me.

Après une demi-heure durant laquelle je ne croise quasiment que des locaux et du brouillard, je commence à penser que Laura a peut-être eu raison. Je continue malgré tout pendant encore près d’une heure avant de comprendre que, oui, je suis un guignol. Sur Maps.me apparaît finalement une indication : Cette route ne mène à rien. Trop de boue, impossible de la pratiquer.

Je suis un énorme connard.

Il ne me reste plus qu’à rebrousser chemin. Le retour sera le pire trajet de toute la boucle. Boue, gadoue, pluie, gravier, chemins de traverse. Je croise deux personnes qui se sont déjà explosées et parcours une trentaine de kilomètres sur des pistes où j’ai constamment l’impression que la moto peut partir sous moi. Je n’ai presque aucune expérience de la route ni des deux-roues et dois, pour une fois dans mon existence, faire preuve d’un minimum de prudence. Alors je roule. Je n’ai jamais autant regretté que les essuie-glaces pour lunettes n’existent pas.

Puis les cumulonimbus finissent par rendre les armes. Le ciel se dégage et les montagnes réapparaissent, encore plus belles qu’avant. Je descends dans la vallée sur mon deux-roues, découvre une sensation que je n’avais jamais connue et des paysages que je n’avais jamais vus. C’est aussi bon qu’une première sous MDMA : le genre d’impression neuve que l’on pensait ne plus pouvoir ressentir passé un certain âge.

Après des kilomètres que j’aurais aimé voir durer éternellement, je rejoins notre auberge. Laura est déjà présente. Le lieu ressemble à un refuge pouvant accueillir une vingtaine d’âmes. Les propriétaires nous proposent de participer au repas du soir et nous acceptons avec plaisir. Je sympathise avec un Slovaque dont j’ai oublié le nom. Ce soir-là, la France joue contre la Pologne. Je n’en ai presque rien à foutre. Apparemment, nos hôtes servent de l’alcool de feu et cette information m’intéresse infiniment plus que Kylian Mbappé. Mon nouveau camarade partage mes priorités.

Je me saoule donc comme l’alcoolique que je suis tout en vantant les mérites d’Olivier Giroud qui, selon ma personne après une dizaine de shots d’happy water, est tout simplement le plus grand joueur que l’équipe de France ait jamais connu.

Le lendemain est compliqué pour moi et ma ganache de poivrot. À mon réveil, nous ne sommes plus que Laura et moi. Par chance, ma camarade aime prendre son temps. Nous devons arriver avant dix-sept heures. Il est dix heures et nous n’avons que deux ou trois heures de route. Nous réglons notre note, qui s’avère assez salée pour le poivrot qui a enchaîné les bières la veille. Il est temps de remonter sur mon destrier.

Après une petite heure de route, nous prenons un café avant de nous retrouver face à deux axes. Je choisis la gauche, Laura la droite. Comme la veille, bien lui en prend et mal m’en prend.

Je roule comme un flingué jusqu’à atteindre un petit village. Une pluie fine nous honore et quelques travaux sont en cours sur la chaussée. Au milieu du village se trouve un énorme banc de boue couvrant une portion de route endommagée. N’ayant toujours pas de cerveau, je ralentis à peine à l’approche de l’obstacle. La roue avant glisse. Par réflexe, je freine. La moto part en vrille et je me retrouve au sol.

Par chance, ma chute se termine dans la boue et je suis correctement protégé. Je n’y gagne qu’une douleur au thorax et une nouvelle démonstration de ma débilité. La moto, à mes yeux, n’a rien. Je me relève, inspecte rapidement mon corps : un peu de boue, rien de plus. Les Vietnamiens témoins de la scène me regardent avec des yeux qui semblent demander : Yo bro, what the heck ? Personnellement, je suis surtout heureux d’être encore entier. Je remonte sur la moto et repars.

Une heure plus tard, Ha Giang réapparaît. Il n’est même pas quatorze heures lorsque je rejoins notre hôtel. Lia est à l’accueil.

— Hey Marlou, comment vas-tu ?
— Ça va nickel, je vous ramène la moto.
— Tu t’es ramassé ? Y a de la boue sur ton fut.
— Ouais, petite chute à l’arrêt, rien de méchant.
— Hummm… OK, pas de problème. Bon bah, on va vérifier la moto.

Lia s’approche de la bécane et remarque que l’un des leviers de frein est complètement plié. Je n’avais absolument rien vu.

— Marlou, le frein est mort, là.
— Ah ouais ?!
— Bah regarde.

Elle m’observe, dubitative, probablement persuadée que je suis un menteur.

— Oh ! Désolé, j’avais vraiment pas cramé.

J’avais vraiment pas cramé.

— OK. Bon, je vais voir combien ça coûte, mais une partie de ta caution va sûrement sauter.
— Ouais, je comprends. Pas de souci.

Laura nous rejoint un peu plus tard. Je suis attablé à bosser et l’après-midi passe tranquillement. Lia finit par m’apprendre que la réparation du frein me coûtera l’équivalent de trois euros. Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.

La Ha Giang Loop est terminée. J’ai un petit chagrin. Je viens de vivre quelque chose dont je ne sais même pas si je retrouverai un jour l’équivalent.

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