Je passe les frontières tranquillement, attendant dans la file pour montrer patte blanche et mon passeport. Je vois une jolie blonde au visage décrépi rejoindre les rangs. Plus elle approche, plus je la reconnais. N’est-ce pas cette agréable Laura ?
Une dégaine de punk à chien, une tronche qui dit merde au monde et pourtant un visage angélique, le rayonnement m’éblouit et il ne me faut pas trois secondes pour la reconnaître et me jeter dessus.
— LAURA !!!
— Oh Marlou !
Oui, une relation romantique, sans sexe, sans bisou mais avec un merveilleux câlin. Voilà ce qu’il en sera de notre prochain mois ensemble. La tronche de déterrée de Laura s’explique. La jeune Néerlandaise a oublié de prolonger son visa et il était expiré d’un jour. La douane philippine ne rigole pas, 100 euros dans sa gueule. Peu après ma rencontre, son visage s’adoucit et le voyage s’annonce plus agréable. Bien qu’il ne commence pas sous les meilleurs auspices, ce trip se doit de s’améliorer.
Je ne connais rien du Vietnam, absolument rien. Habitué aux Philippins et à leur anglais merveilleux, il va m’être difficile de m’acclimater aux Viets et à leur anglais qui n’existe que peu ou pas. Je comprends vite après mon arrivée que ce pays ne m’offrira pas les mêmes plaisirs que la vie philippine.
Nous arrivons dans la ville de Hanoï et dans une auberge de jeunesse merveilleuse, quatre par dortoir pour 5 euros par nuit, bière gratuite de 19 à 20 heures, de quoi se foutre en l’air assez rapidement. Malheureusement, je ne pense pas que mes nuits aient été assez folles pour pouvoir les compter. Mon esprit s’est embué et Hanoï ne m’a point offert de folle régalade suffisante pour pouvoir m’en souvenir. Ce furent quelques nuits agréables, avec des concerts de nuit et de multiples banh mi. Ne m’en restent que des bribes de souvenirs de folles nuits à se défoncer la gueule et boire jusqu’à plus de raison, rien qui ne mérite d’être raconté.
Hanoï est une ville fort agréable. Au contraire de Manille, elle est à dimension humaine et il est possible de conduire en son sein, ce qui est fortement déconseillé pour un Européen à Manille. La ville est sympathique, bien que les trottoirs n’existent que pour exposer des marchandises en tout genre. La vie de nuit est un peu moins violente, ce sentiment restant subjectif, ayant passé deux mois à Manille et seulement quatre jours à Hanoï.
Nous nous enfuyons de cet endroit pour la deuxième étape de ce voyage et sûrement la plus grande expérience touristique qu’il m’ait été donnée de vivre : Ha Giang Loop.
Après un voyage en bus de quelques heures, nous arrivons à destination. Notre bus nous dépose devant notre hôtel. Après vérification : ce n’est pas notre hôtel. Radins que nous sommes, nous n’avons point pris de SIM, nous n’avons donc pas Internet pour nous guider. Il nous faudra donc errer dans la ville afin de trouver du wifi afin de contacter l’hôtel qui doit nous recevoir via WhatsApp. Après une bonne trentaine de minutes, une jeune femme, Lia, vient nous chercher en 4×4 pour nous emmener vers notre lieu de vie.
Nous sommes au mois de novembre. Le Vietnam et particulièrement le nord du Vietnam est frais en cette saison. Pourtant, l’excitation est au maximum. J’ai appris à conduire un scooter à Siargao mais je ne suis encore qu’un poussin dans la maîtrise d’un véhicule à deux roues. La Ha Giang Loop nécessite de prendre une manuelle ou à défaut une semi-auto, ce pour quoi j’opterai. Pour faire cette loop, la plupart des personnes souhaitent rejoindre un groupe et payer plein pot. Pour ma part, je hais les groupes, pour moi ils ne sont que des petits sexes qui n’ont pas les tripes de partir en aventure. Il n’y a que peu d’aventures aujourd’hui en ce monde de par Internet et tous les guides que l’on peut trouver sur le World Wide Web, alors en plus d’être assistés à ce point, certains souhaitent être guidés dans les montagnes solitaires, quelle tristesse. Je n’en veux pas, de son côté, Laura souhaite partir avec un groupe. Je lui fais connaître ma position et elle décide de se joindre à moi. Le climat étant important pour apprécier la boucle, notre première journée se passe sous la pluie, ce qui ne nous donne point envie de partir. Je passe la soirée au billard où j’affronte des habitués du bar où l’on squatte. Je ne suis pas un monstre mais j’ai l’art de me mettre au niveau de mes adversaires. Un don qui me poursuit sur à peu près tous les jeux intellectuels auxquels je joue (oui le billard est un jeu où l’intellect a une forte importance), en particulier ceux où la ruse est importante.
Après deux jours de flotte et d’attente, il est finalement temps pour moi et Laura de partir. Notre moto semi-auto nous attend, que nous n’avons pas encore conduite, moi comme la Néerlandaise. Il sera rapide de prendre la main sur ces petits bolides. En fait, en ville vous restez sur la trois et la quatrième vitesse, sinon vous tapez la deux pour péter des accélérations. La première vitesse ne sert à rien, comme moi en France. Pour être honnête, ce véhicule est très simple à prendre en main, mes inquiétudes autour de la conduite d’un véhicule semi-automatique étaient infondées.
Bref, nous sortons de la première ville, pas de flic, on roule, on roule, on roule, je suis démoli par le froid. Il faut savoir que je suis parti de France sans aucun vêtement d’hiver, ou même d’automne, ou même de printemps. Je n’ai pas de pull, pas de chaussettes, pas de veste, je me les gèle. Je suis littéralement en train de crever après 20 kilomètres, il nous en reste à peu près 40 fois ça, et sur des altitudes bien plus élevées. Que vais-je pouvoir faire si ce n’est laisser mon cadavre en haut de ces collines ? Eh bien, rassurez-vous, j’ai trouvé un shop ignoble lors de notre première étape, négociation bien négociée et me voilà avec une veste double kevlar de l’Allemagne. Suis-je allemand ? Non. Ai-je froid ? Oui. Me voilà représentant du pays d’Angela pour 5 euros.
La violence du décor est assez incroyable, la liberté que vous offre le deux-roues, en particulier si vous n’en avez jamais conduit comme moi, vous rend complètement fou. Ce n’est pas possible autrement. La route s’offre à vous, votre moto explose les tours, votre collègue est aussi taré, vous ne vous arrêtez pas, vous roulez à une vitesse dingue, vous doublez tous les cortèges qui font un tour guidé, peut-être la meilleure partie. La vitesse ne vous fait plus rien mais le vide vous rattrape parfois, lorsque vous regardez en bas de vous, la dinguerie vous attaque à la gueule, la mort vous chope par le colbac, un seul mauvais mouvement et vous êtes morts ; c’est génial, pour un dépressif accroc à l’adrénaline comme moi il n’y a rien de mieux pour se sentir vivant. Chaque virage est escarpé, si vous vous ratez c’est un vol direct et pourtant, rien ne vous vient en tête si ce n’est admirer le paysage. Je me sens dans un jeu vidéo, Mario Kart n’est rien à côté de cela. Accélération à 110, doublement d’une vingtaine de personnes, esquive d’une voiture qui vous arrive en face dans un virage, arrêt dans un spot au milieu de montagnes qui culminent à plus de deux kilomètres du sol, petite cigarette, petite photo et on repart vers la mort au tournant. Cela continuera durant trois jours. Nous dormirons dans des lieux pourris avec Laura jusqu’à la dernière soirée. Auberge de jeunesse perdue dans les roches, après de multiples kilomètres dans les hautes montagnes, le plaisir est incommensurable.
Le voyage ne fut pas éprouvant si ce n’est le troisième jour. Une pluie torrentielle s’abat sur nous, nous n’avons pas d’autre choix que d’avancer. La petite moto de Laura avance devant moi et m’offre toutes les trajectoires qu’il y a à prendre, pourtant, nous arrivons à un lieu où la carte nous divise, Laura décide de ne pas suivre Maps.me, je décide de suivre Maps.me. Après une petite demi-heure de trajet où je ne croise que des locaux et du brouillard, je commence à penser que Laura a eu raison, je continuerai ma route encore une heure avant de comprendre que oui, je suis un guignol. Sur la carte de Maps.me s’inscrit une indication :
« Cette route ne mène à rien, trop de boue il est impossible de la pratiquer »
Je suis un énorme connard. Il ne me reste alors qu’à rebrousser chemin. Chemin qui sera le pire de toutes ces journées, boue, gadoue, pluie, chemin de traverse, je croiserai sur ma route deux personnes qui se sont explosées, j’aurai passé une trentaine de kilomètres sur des routes de boue/gravier ignobles où à tout moment je me voyais partir ailleurs, sans expérience de la route ni des deux-roues il me faut faire preuve de prudence, chose dont je n’ai jamais été capable au cours de mon existence. Alors, sans réflexion, je roulerai, je n’aurai jamais souhaité autant de la vie que des essuie-glaces existent pour les lunettes. Malgré le danger, la folie, le plaisir fut d’autant plus immense lorsque les cumulonimbus se décidèrent à stopper leur combat, un ciel se dégagea et les montagnes m’apparurent encore plus belles. Descendre d’une vallée, à 100 km/h sur un deux-roues, une sensation que vous n’avez jamais goûtée avant tout en goûtant à des paysages inconnus est aussi bon qu’une première sous MDMA, la retrouvaille de sensations que l’on n’a plus connues depuis belle lurette.
Après plusieurs kilomètres que l’on souhaite être infinis, je rejoins mon auberge où Laura est déjà présente. L’auberge est un refuge où peuvent séjourner une vingtaine d’âmes. Les propriétaires nous proposent de participer à un repas ensuite, que nous acceptons avec plaisir. Je sympathise avec un Slovaque dont j’ai oublié le nom. Ce soir-là, la France joue contre la Pologne, je n’ai que faire de ce match, apparemment nos hôtes offrent de l’alcool de feu, je suis bien plus intéressé par cet alcool que par Kylian Mbappé, il en est de même pour mon nouveau camarade. Je me saoulerai comme l’alcoolique que je suis tout en vantant les mérites d’Olivier Giroud, qui selon ma personne après une dizaine de shots d’happy water est le plus grand joueur que l’équipe de France n’ait jamais connu.
Le lendemain sera compliqué pour moi et ma ganache de poivrot. Au réveil, nous ne sommes plus que moi et Laura, par chance ma camarade aime prendre son temps. Nous devons arriver avant cinq heures de l’après-midi, il est dix heures du matin et nous n’avons que deux à trois heures de route.
Nous réglons notre note, qui s’est avérée assez salée pour moi qui ai enchaîné les bières. Il est temps de monter mon destrier pour repartir à l’aventure. Après une petite heure de route, nous prenons un petit café avant de nous retrouver face à deux axes, je choisis la gauche, Laura la droite ; comme le jour d’avant, bien lui en a pris, mal m’en a pris.
Je roule comme un flingué, jusqu’à ce que j’arrive à un petit village, une pluie fine nous honore en cette journée, où quelques travaux sur la route sont en train d’être effectués, dans ce village séjourne un gros banc de boue pour couvrir une portion de route endommagée, n’ayant pas de cerveau je ralentis à peine à l’approche de cet obstacle, erreur qui ne sera pas pardonnée, la roue avant glisse et comme un abruti je freine, énorme bourde de la part du pilote français, la moto part en vrille et je me retrouve au sol. Par chance ma chute a lieu sur la boue et je suis assez bien protégé, je n’aurai qu’une douleur au thorax en récompense de ma débilité. La moto elle, à mes yeux, n’a rien. Je me relève, regarde mon corps, il n’a rien si ce n’est un peu de boue, les Viets témoins de l’accident sont en mode : yo bro what the heck ?! Perso, je suis en mode yolo, je suis encore en vie, c’est reparti et ça repart. Quand vous chutez, ne réfléchissez pas, retentez votre chance tout de suite.
Après une heure de route supplémentaire, je retourne vers Ha Giang, la ville est en approche, il n’est pas deux heures de l’après-midi. Je reviens à notre hôtel, Lia est à l’accueil.
— Hey Marlou, comment vas-tu ?
— Ça va nickel, je vous ramène la moto.
— Tu t’es ramassé ? Y a de la boue sur ton fut.
— Ouais, petite chute à l’arrêt, rien de méchant.
— Hummm, ok ok, pas de problème, bon bah on va vérifier la moto.
La petite Lia s’approche de la moto et remarque que l’un des déclencheurs de frein est complètement plié, je n’en avais absolument rien remarqué.
— Marlou, le frein est mort là.
— Ah ouais ?!
— Bah regarde, m’observe-t-elle, dubitative et se disant probablement que je suis un menteur.
— Oh ! Désolé, j’avais vraiment pas cramé (j’avais vraiment pas cramé).
— Ok, bon, je vais voir combien ça coûte mais une partie de ta caution va sûrement sauter.
— Ouais, je comprends, pas de souci.
Laura nous rejoint un peu plus tard, je suis attablé à bosser, l’après-midi passe tranquillement, Lia m’apprend ensuite qu’elle prendra l’équivalent de trois euros pour réparer le frein, ça m’en touche un sans faire bouger l’autre.
La Ha Giang Loop est terminée, j’ai un petit chagrin, je n’ai et ne goûterai probablement jamais de nouveau à quelque chose d’aussi incroyable.