Chapitre 14 — Vadrouille

L’étape suivante nous mène à Sapa, petite ville montagneuse fort sympathique. Nous y passons deux jours, le temps d’un trek à l’arrache, de quelques paysages de rizières particulièrement réussis et d’un peu d’alcool partagé avec des locaux, une sorte d’eau-de-vie capable de vous découper en deux. Nous logeons dans un hôtel plus que quali pour moins de cinq euros la nuit. Je pourrais vous décrire les montagnes, les rizières et le froid pendant trois pages, mais je n’en ai rien à raconter. La plupart des voyageurs viennent ici pour faire des treks organisés avec des femmes du coin. Ça a l’air très cool, mais Laura et moi sommes deux gros crevards : à part la drogue et l’alcool, peu de choses semblent mériter que l’on sorte le portefeuille.

Nous partons ensuite vers la baie d’Ha Long. Les hôtels sont quasiment donnés en cette période de l’année et c’est un plaisir de séjourner dans des établissements presque luxueux pour moins de dix euros. Nous devons passer deux jours dans la ville d’Ha Long, totalement déserte en hiver. L’abruti que je suis pensais que les saisons étaient inversées. Absolument pas.

En arpentant la ville, je tombe pourtant sur un immense complexe où une multitude de personnes répètent un spectacle. Militaires, étudiants, danseuses : chacun travaille sa prestation dans son coin. J’essaye de comprendre ce qui se prépare en interrogeant plusieurs personnes, sans parvenir à trouver quelqu’un capable d’aligner plus de trois mots d’anglais. Peu importe. À mon retour, je raconte ma découverte à Laura et la tanne pour que nous retournions voir ça le soir même.

Grand bien m’en prend. En haut du complexe se trouve un petit marché rempli de street food et, surtout, de vendeurs de bières. Nous en descendons quelques-unes avant qu’un grondement énorme ne s’échappe du théâtre. Le spectacle commence et, Dieu m’en garde, ce n’est pas une petite kermesse. De ce que nous comprenons, le show retrace une partie de l’histoire du Vietnam : une trentaine de types aux tambours, des danseuses, des acteurs, une fanfare, des musiciens, un écran gigantesque. J’en ai la chair de poule. Pendant près de deux heures, Laura et moi nous relayons pour aller chercher des tournées tout en regardant le spectacle.

Rien ne laissait présager que nous tomberions là-dessus. Nous sommes d’ailleurs les deux seuls Caucasiens du site et devenons rapidement une petite attraction dans l’attraction. Sur le chemin du retour, nous traversons une ville morte. De grandes façades aux airs haussmanniens bordent les rues, comme dans certains quartiers chics parisiens, sauf qu’une bonne partie des bâtiments sont entièrement vides. Pas seulement vides d’habitants : pas de meubles, pas de peinture, parfois même pas vraiment d’intérieur achevé. Derrière les façades, du béton. Étrange sentiment que de traverser ces rues fantômes après un spectacle réunissant quelques heures plus tôt des centaines de personnes.

Le lendemain, le maître d’hôtel nous propose un rendez-vous pour présenter les différentes croisières dans la baie. Ça ne me tente absolument pas, mais puisqu’il offre du thé et un petit gâteau, nous acceptons. Les tarifs comportant trois chiffres, Laura et moi passons rapidement notre tour et optons pour Cat Ba, tout aussi jolie et beaucoup moins coûteuse.

Nous y séjournons deux jours dans un motel miteux au prix dérisoire. Laura découvre cependant qu’un hostel de backpackers relativement cher offre des bières gratuites entre vingt et vingt et une heures à ses résidents. Seul prérequis : dormir sur place. Ce qui n’est absolument pas notre cas. Heureusement, mentir ne nous pose aucun problème lorsque de l’alcool gratuit se trouve au bout du mensonge. Personne ne vérifie les numéros de chambre. Nous buvons donc gratuitement avec les autres voyageurs, Laura enchaîne les ballons remplis d’un gaz dont j’ignore encore la nature exacte, et moi je drague à peu près toutes les femmes susceptibles de m’adresser la parole.

Je finis la nuit avec une Britannique. Pas spécialement belle à mes yeux, un peu grassouillette, mais fort agréable au lit. Une solide cinq sur dix. Peu importe : une Britannique saoule reste probablement l’une des plus grandes folies que la vie puisse vous offrir.

Le lendemain, il me faut tout de même apprécier la baie de Cat Ba. Le fiasco ne vient pas des paysages, magnifiques, mais de l’horreur absolue qu’est pour moi la vie en groupe. Je hais les tours organisés et cette journée ne fait que confirmer ma haine. Attendre les autres, discuter parce qu’il faut discuter, suivre un horaire, rejoindre la masse, monter quand on vous dit de monter, repartir quand on vous dit de repartir. J’ai quitté mon travail, ma famille, mes amis et mon rythme quotidien pour me retrouver à suivre une petite troupe avec un badge imaginaire autour du cou. Cinq heures me paraissent en durer quinze.

La seule partie qui m’intéresse vraiment est la visite des fermes piscicoles. D’énormes poissons, parfois plus lourds que moi, nagent sous des pontons bricolés sur lesquels nous nous déplaçons. Le guide les nourrit tandis que nous avançons entre les bassins. Des chiens vivent sur place pour prévenir les vols la nuit : certains de ces bestiaux valent apparemment suffisamment cher pour justifier une surveillance permanente. Pour une fois, quelque chose dans cette visite organisée réussit à réveiller mon cerveau.

Dès la fin du tour, nous prenons le premier bus vers une nouvelle localité : Ninh Binh. Nous arrivons de nuit et la beauté du lieu ne m’apparaît évidemment pas dans l’obscurité. À vrai dire, je n’en ai rien à foutre. L’alcool me manque, la nuit me manque, la folie me manque. Le Vietnam est beau, le voyage est agréable, je vois des endroits dont je rêvais probablement quelques années plus tôt et pourtant quelque chose manque en permanence. Les paysages m’occupent ; la nuit, elle, m’aspire.

Le lendemain, Laura et moi nous séparons pour la journée. Elle souhaite visiter les environs à vélo ; je suis beaucoup trop fainéant pour me livrer à une telle activité et adopte pour compagnon un scooter éclaté au sol affichant près de quatre-vingt mille kilomètres. Le lieu est merveilleux. Je visite temples, collines et rizières, puis m’enfonce dans des endroits où les êtres humains semblent avoir décidé de ne plus exister. C’est évidemment à cet instant que ma merveille mécanique décide de m’abandonner.

J’ai beau lui envoyer moult coups de kick tels un Doumbé contre Baki, rien n’y fait. Internet ne fonctionne pas. En réalité, je n’ai tout simplement pas de carte SIM, dix euros me paraissant jusque-là une dépense totalement indécente. Je commence légèrement à regretter cette brillante économie. Ne restent plus que moi et mon destrier fumant au milieu de nulle part. Mais n’est-ce pas dans l’adversité que naissent les grands hommes ? Après plusieurs tentatives, je finis par trouver le subterfuge permettant de réveiller la bête et repars vers la civilisation.

Le lendemain, nos routes se séparent pour de bon. Laura souhaite descendre vers Da Nang. Je préfère retourner à Hanoï retrouver Josh et Eric avant de partir vers Hô Chi Minh-Ville. C’est la fin de notre aventure commune. Un mois sans sexe, sans romance véritable, mais rempli de câlins, de motos, de kilomètres, d’alcool et d’une quantité correcte de conneries. Je suis content de l’avoir vécu, mais je sens aussi revenir cette envie de nuits qui dérapent et de rencontres imprévues.

Ma première soirée sans elle m’amène vers Juan, un Argentin fort sympathique avec qui il est difficile de converser mais extrêmement simple d’enchaîner les Tiger. Dans quelques jours, son pays vaincra le mien en finale de Coupe du monde ; pour l’instant, nous buvons ensemble sans le savoir. Le lendemain, avant mon départ, Juan discute pendant des plombes avec un Italien tandis que je joue au football avec des gamins. Loin de moi l’idée de me prendre pour Messi, mais je leur montre malgré tout pourquoi leur pays ne participera probablement pas à la prochaine Coupe du monde. Un pur régal.

Je sympathise ensuite avec Antonio, l’Italien, avec qui je fume un petit joint avant de monter dans le train. Il voyage lui aussi dans la même direction, mais les places étant assignées, notre grande amitié internationale s’arrête presque aussitôt qu’elle commence.

Le train est agréable sans plus, loin de l’horreur ferroviaire indienne mais à des années-lumière du confort chinois. Trois heures après mon embarquement, me voilà de retour à Hanoï. Il est dix-neuf heures et mon avion décolle à quatre heures du matin. Je rejoins l’hôtel de Josh et Eric pour nous foutre une petite race sans violence, jouer au billard et nous raconter nos péripéties du mois écoulé. Rien de fou. La folie attendra encore. À minuit, je quitte mes camarades pour l’aéroport au terme d’un trajet d’une cinquantaine de minutes en scooter qui me démolit le fessier.

Hô Chi Minh-Ville ne m’offre d’abord qu’une déplaisante surprise : le logement que j’ai réservé semble ne correspondre à rien. Pas d’accueil, personne sur place et le numéro indiqué ne répond pas. Il est huit heures du matin, je n’ai pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures, je suis mort debout et j’ai envie de chier. Me voilà donc au milieu de la rue de la soif de Saïgon, un café à la main, tentant de gratter du Wi-Fi pour ouvrir Agoda et joindre le tenancier fantôme. Il n’en sera rien. J’obtiens finalement un remboursement et pars vers une petite auberge où je ne rencontre presque personne, à l’exception de quelques vieux Japonais plutôt chill.

Je passe les trois jours suivants à visiter la ville avant de finir régulièrement avec des joints et des canettes dans un parc proche de mon auberge. Une immense artère passe juste devant et m’offre le spectacle des bancs de scooters les plus impressionnants que j’aie jamais vus. Des centaines de deux-roues coulent devant moi comme une rivière mécanique. Bien défoncé et quelque peu bourré, il me faut mobiliser les quelques neurones encore opérationnels pour traverser les rues sans me faire pulvériser.

Au quatrième jour, je compte initialement partir visiter le Mékong. Seulement, le soir se joue la finale de la Coupe du monde. N’ayant sympathisé avec absolument personne, je considère un instant l’option de regarder France-Argentine seul dans mon lit. Perspective particulièrement misérable. Je finis donc dans la rue de la soif avec l’intention de boire et, éventuellement, de trouver quelques compatriotes.

La chance me sourit. Je termine avec un lascar d’une quarantaine d’années et deux gamins de dix-sept ans étudiant dans une école internationale. Ces derniers sont nettement plus intéressés par les ballons de gaz qu’ils ne cessent d’aspirer que par Kylian Mbappé. Je ne sais pas à combien s’élèvera leur ardoise, mais elle doit être a minima à trois chiffres, ce qui n’est probablement plus le cas de leur QI. Le match, lui, me passionne étonnamment peu. Notre télévision possède un temps de latence suffisamment important pour que les cris de toute la rue nous annoncent chaque action avant qu’elle n’apparaisse sur l’écran. Impossible d’entrer réellement dedans.

Je suis las. La France perd. Je n’en ai presque rien à foutre. Je rentre à mon appartement, fume le dernier joint qu’il me reste et m’endors. Le lendemain, je peux quitter Hô Chi Minh-Ville sans le moindre regret.

Je loue un scooter et pars vers le Mékong. D’abord Can Tho, puis plus vraiment de destination précise. Je souhaite simplement rouler bêtement, choisir une route, m’arrêter dans des endroits improbables et repartir lorsqu’ils cessent de m’intéresser. Quatre jours plus tard, je n’en retiens pourtant presque rien : quelques bouffées de THC sur la route, quelques verres partagés avec des Vietnamiens qui ne comprennent pas un traître mot de ce que je raconte, une rivière, des villages et des paysages que je sais beaux sans parvenir à m’en émerveiller.

Je suis lassé. Il est temps de changer une nouvelle fois de décor.

Je prends un appartement jusqu’au 29 décembre dans la banlieue de Bangkok et réserve mon billet pour la Thaïlande. Là-bas m’attend enfin un plaisir qui m’a été interdit pendant tout ce voyage.

Le 22 décembre 2022, je m’envole vers un pays où je vais pouvoir fumer un joint en toute légalité.

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