Chapitre 18 — Résilience

 — Chiang Rai n’aura pas été très violent : découverte de quelques temples, discussions avec des paumés. J’y séjournerai quelques jours avant de rentrer à Chiang Mai et de recevoir un message du soldat Eric :
— Yo Marlou, t’es toujours sur Chiang Mai ? Je suis avec Josh, on est à l’hostel Hidden Garden dans le centre, ça te dit de venir nous voir ? On va se foutre une cuite pour fêter ça si t’es là !

Je suis là.

Et c’est ainsi que débute une nouvelle aventure de débauche. Le rendez-vous est pris avec mes camarades, mon cerveau atrophié au cannabis ne fonctionne plus. Mes tremblements sont de moins en moins contrôlables, mes capacités à socialiser sont nulles, mais je ne dis jamais non à l’alcool.

Je rejoins mes amis qui ont rencontré de nouvelles gonzesses et deux autres types : un Chinois dont je ne me souviens plus du nom et Léo, dont je me souviens du nom, mais pas pour les bonnes raisons. Léo, c’est ce genre de petit fils de pute qui, pour une raison qui m’échappe, se décide à devenir passif-agressif et à s’attaquer à l’un des membres du groupe pour se sentir grandir. Malheureusement pour moi, avec mon physique de skinny fat et ma tronche de nerd, je serai cette victime.

La première soirée est plutôt cool : picole, rigolade, et l’on va à une soirée où les hommes doivent se déguiser en femmes, les femmes en hommes. Je ne me sens pas trop à ma place. Léo dégaine sa première petite pique, comme quoi je n’ai pas plus de dégaine en homme qu’en femme, la graine est plantée.

La deuxième journée, nous partons pour Pai. Le soir, nous fumons de la weed sous un cabanon avec le Chinois et Léo. Eric me fait une vanne sur le fait que je ressemble à John Wick avec mes longs cheveux, ça me fait marrer, la blague est bonne. Léo en rajoute, dit que c’est une super blague trois fois, puis en balance une autre sur John Weak, et d’autres merdes. Là, je le sais, il m’a pris pour cible. Lorsque quelqu’un commence à t’envoyer pique sur pique sous couvert d’humour alors que tu ne le connais pas et qu’il n’y a aucune tentative de complicité, ce n’est pas bon enfant.

Le lendemain, je découvre ce dont tout le monde parle ici sans vraiment l’expliquer : le tipsy tubing de Pai. Je ne sais pas du tout ce que c’est, on me dit juste que c’est une descente en bouée dans une rivière. Je comprends encore moins lorsqu’Eric et Josh font un stop dans un 7-Eleven et m’invitent à acheter du soju et des canettes, nani ?

Et là, je comprends un peu mieux. Le concept est simple, presque débile sur le papier. Tu prends une grosse bouée, tu te laisses porter par la rivière et tu te noies dans l’alcool.

Dès le départ, l’ambiance est donnée. Des groupes de voyageurs, souvent déjà bien entamés, s’agglutinent autour du point de mise à l’eau. Ça parle toutes les langues, ça rigole fort, ça crie un peu pour rien. La musique résonne depuis les enceintes des backpackers enivrés dès la mi-journée. Je me laisse glisser sur l’eau, tranquille au début. Le courant est doux, le paysage est magnifique — montagnes, jungle, ciel ouvert — presque trop calme pour ce qui m’attend.

Une bonne demi-heure, une heure de descente alcoolisée, jusqu’à ce que l’on arrive à un spot : volley-ball et bar nous attendent. Je discute pendant un petit quart d’heure avec une jeune femme du nom de Carla. Je suis bien trop éclaté pour être intéressant, enfin c’est ce que je me dis, cette malheureuse habitude de me rabaisser. Je me roule un énorme cône, mon collègue Eric est à côté de moi. Dans l’eau, il y a deux gamins qui se maravent la gueule sur un tronc d’arbre : ils sont assis dessus et se foutent des coups. Je regarde Eric, Eric me regarde, nous sommes maintenant sur le tronc d’arbre, des gants de boxe aux bras.

— We go cool cool french boy
— Ok America !

Cet enfoiré n’est pas du tout allé cool cool, il m’a explosé la gueule, j’ai chuté comme une merde.

Deuxième round, je suis moins con. Je laisse cet abruti me foncer dessus et je recule mon corps afin d’esquiver, son coup le déséquilibre, il chute dans l’eau ; ma plus grande force face à lui est mon cerveau, pas mes poings. Le gros Américain me chope la jambe et me fait chuter dans l’eau. Le troisième round débute : plus de tronc d’arbre, plus de pause. Les coups pleuvent, j’en prends trois pour un rendu, je morfle mais je ne lâche rien. Je le fais noyer, lui fous un hit dans les couilles, l’ancien soldat me lâche, je repars à l’assaut, reprends un coup au foie, en renvoie comme je peux. Pour un geek au corps de lâche nourri à la bière et au cannabis, je me débrouille bien. Le combat se termine, j’ai perdu, c’est sûr, mais je n’ai pas été ridicule.

Eric propose au gosse de 12 ans de se battre contre lui. Il accepte. Pendant ce temps, je retourne vers le bar. Léo est là, et alors qu’Eric explose le gamin et que Josh lui dit de se calmer, un autre match va avoir lieu.

— Hahaha, comment tu t’es fait exploser au premier round.
— Oui, en effet, mais au second j’ai gagné.
— Ouais, il t’a juste raté quoi.
— Ouais, c’est vrai, mais j’ai utilisé mon cerveau.
— En même temps, tu peux pas utiliser autre chose.

— Bon, mec, ça fait trois jours que tu me pètes les couilles et que j’ai la décence de ne pas le mentionner.
— Hein ? Faut pas prendre la mouche.
— Je prends pas la mouche, les connards comme toi, je les connais, j’y ai déjà eu affaire. Tu prends le plus faible du groupe et tu te prends pour un cador. T’as pas de burnes, alors arrête de faire le fou.
— Hou là là, on commence à se prendre pour un caïd ?
— Je me prends pas pour un caïd, je te remets en place, espèce de connard. Et si tu veux, on fout les gants et je vais te calmer très vite.
— Ok ok, ça va ça va.
— Ouais, me parle plus jamais, merci.

Je suis rouge pivoine, les nerfs sont là, mes poings sont serrés, je suis prêt à aller l’exploser. Ce genre de fils de pute m’ont dégoûté dans ma jeunesse. Un certain Peter me revient en tête, un sombre excrément qui me disait des petits mots dans l’oreille pour niquer ma confiance en moi mais qui, dès qu’il était en groupe, était doux comme un agneau avec moi. Thibault, l’ami d’un pote d’enfance, qui ne cessait de me faire des micro-agressions invisibles pour les autres pour s’imposer dans notre groupe. Le père d’une soi-disant “amie” qui m’a dit d’aller me suicider, de me jeter dans un lac alors qu’un de nos potes est décédé de la sorte. Je connais ce genre de saloperie et je ne me laisserai plus jamais baiser par eux. PLUS JAMAIS, cet Untermensch de Léo est mal tombé.

Ce genre de pervers, tu ne les remarques pas tout de suite. Pas les grandes gueules, pas ceux qui prennent toute la place. Non, eux, ils sont plus discrets, presque propres. Ils n’attaquent jamais frontalement, ils observent, ils choisissent. Toujours une cible safe : le nouveau, le plus calme, le binoclard, le maigrichon, celui qui ne va pas faire de vague, j’en suis le profil type. Et ça commence doucement, presque rien. Une remarque glissée comme ça, une blague qui passe mal mais pas assez pour être relevée, un regard, un ton. Toujours assez flou pour pouvoir dire “je rigole”, mais jamais vraiment innocent. Et petit à petit, sans bruit, il m’a grignoté. Pas pour détruire complètement, non, juste assez pour exister un peu plus que l’autre. Ils construisent leur place comme ça, en baissant légèrement celle de quelqu’un d’autre. Parce qu’au fond, ils ne cherchent pas à être forts. Ils cherchent juste à ne pas être les plus faibles. Et dans un groupe, ça suffit souvent. Des prédateurs sociaux à bas bruit. Invisibles pour presque tout le monde. Sauf pour celui qui les subit. Ça en dit bien plus long sur eux que sur celui qui en est la victime. Ne soyez pas un Léo.

Chapitre 17

Chapitre 19