Après ces retrouvailles avec mes camarades Josh et Eric, il est temps de rejoindre deux amis d’enfance dont la dégénérescence constitue une bonne partie du ciment de notre amitié. Au programme, tout ce que le Français m’as-tu-vu moyen ferait : Khao San Road, Phuket, Koh Phi Phi, la Full Moon Party de Koh Pha Ngan, puis Koh Samui. J’ai déjà envie de gerber, mais je vais tenter un effort d’acclimatation aux vacances du péquin normal, histoire de ne pas passer pour un connard auprès de mes amis : Jérôme et Gabin.
Jérôme incarne ce paradoxe irritant : un fils de pute sympathique. Bien foutu, sûr de lui, grande gueule, doté d’une confiance presque obscène, probablement indexée sur la taille de son sexe qui avoisine la vingtaine de centimètres et qu’il exhibe un peu partout. Il a un avis sur tout, mais reste profondément loyal envers les siens.
Gabin, lui, c’est un géant de deux mètres avec un peu d’embonpoint, comptable le jour, dégénéré la nuit, un doux mélange. Mais surtout, c’est probablement l’un des types les plus fiables que je connaisse. Sa sympathie est à peu près proportionnelle à sa taille. Calme, allergique au conflit, jamais dans les grandes déclarations, il appartient à cette catégorie assez rare de personnes à qui tu pourrais confier ta vie sans même penser à vérifier derrière. J’ai passé avec lui plus de nuits dans un lit qu’avec n’importe quelle femme, après six mois de road trip en Australie, et je sais qu’en cas de merde il sera là.
Je les rejoins à Phuket. Après une petite après-midi à la plage, nous voilà à arpenter les rues de Patong. Au programme : des putes, des putes, des putes, des ladyboys et encore des putes. Je n’ai rien contre les femmes de rue, mais je n’en suis pas consommateur, donc les lieux tels que Patong, Soi Cowboy ou le Bois de Boulogne ne m’intéressent guère. J’ai beau être un être décadent, mes tares s’arrêtent à l’alcool, la drogue, le jeu et la luxure ; le sexe tarifé, lui, ne m’a jamais vraiment attiré. J’y ai sombré un soir, en Thaïlande, mais cela m’a davantage donné l’impression de me dégrader que de me soulager d’un poids. Ça, ou peut-être le fait que je sois un rat. Mon dégoût relève-t-il de la morale ou simplement de l’avarice ? Je ne saurais moi-même le dire.
Bref, notre premier arrêt se fait dans un bar à putes, où une catin et une péripatéticienne nous proposent de jouer au Puissance 4 et à quelques autres jeux. Nous refusons poliment. La soirée se poursuit par un enchaînement de bars plus médiocres les uns que les autres, jusqu’à ce que nous finissions en boîte de nuit. Après plusieurs vodkas Red Bull, je préfère abandonner mes amis : les boîtes de nuit ne sont pas chères à mon cœur. De retour à l’hôtel, je me roule un énorme cône avant de lancer Sekiro. Après m’être fait poutrer moult et moult fois par la Chouette, un autre animal nocturne entre dans ma pièce de vie. Celui-ci est à moitié éméché et tient une proie dans ses bras.
— La chasse a été bonne ?
— Plutôt ! T’aurais dû rester, mon gars, c’était incroyable !
Il décroche un rire de hyène à la fin de sa phrase.
— Pas mon délire. Il est encore en vie, Gabin ?
— Je crois. Pas sûr, ça fait longtemps que je l’ai pas vu. On verra demain.
— Ça marche, amuse-toi bien.
Gabin réapparaît le lendemain après une soirée mouvementée avec une jeune femme thaïlandaise. Enfin, c’est ce qu’il nous raconte. Je découvrirai quelques mois plus tard que la vérité était tout autre et qu’il s’était en réalité fait exploser la rondelle par un ladyboy.
Cette soirée devient en quelque sorte le prototype des jours suivants. Bien qu’amoureux de la fête, de la folie et de la décadence, j’ai une sainte horreur des lieux qui les organisent aux dépens d’autres êtres humains. La Thaïlande, bien que sublime, possède des recoins où les femmes pauvres de l’Isan semblent faire partie du menu. Mes amis ne sont pas consommateurs de prostituées, mais le décor en est rempli et il devient assez difficile de fermer les yeux lorsque l’on passe ses soirées dans un quartier rouge.
Avant notre dernière soirée ensemble, nous faisons un arrêt par Koh Phi Phi et son Reggae Bar. Pour moi, c’est l’un des bars les plus incroyables du monde. Le principe ? Un ring de boxe au milieu de l’établissement où l’on invite les consommateurs à venir se foutre sur la gueule entre eux. L’organisateur essaie ensuite d’opposer des combattants de poids à peu près similaires. En récompense : un bucket et une médaille pour le vainqueur, un bucket et le déshonneur pour le perdant.
Nous parvenons à convaincre Jérôme d’aller combattre. Esquive, frappe, tout y est. Il l’emporte sans véritable difficulté et permet à Gabin et moi de terminer la soirée avec quelques grammes supplémentaires dans le sang.
Le lendemain, nous partons pour Koh Pha Ngan et sa célèbre Full Moon Party, organisée, comme son nom le laisse deviner, les soirs de pleine lune.
Cette soirée est un condensé de tout ce qui se fait de pire. Une sorte de spring break américain où la faune, principalement âgée de dix-huit à trente ans, ne semble avoir que deux missions : se saouler la gueule et forniquer. Tout le monde pisse dans l’eau, il y a des déchets partout, la musique est médiocre, voire atroce. Il n’y a pas de culture, si ce n’est quelques cracheurs de feu ; pas de beauté, si ce n’est des backpackeuses à moitié à poil, à deux doigts de se vomir dessus ; pas de mélodie, si ce n’est des sound systems dégueulant des décibels.
À mon retour à l’Airbnb, Jérôme me propose sa dulcinée et un plan à trois pour conclure cette magnifique soirée, avant de poser sa conquête sur mon lit. Je refuse pour deux raisons. La première : Jérôme possède un sexe qui fait cinq centimètres de plus que le mien, il me semble donc compliqué de passer après. La seconde : je le soupçonne de tendances homosexuelles suffisamment prononcées pour ne pas avoir la moindre envie de vérifier ma théorie.
C’est pourtant au milieu de tout ça que quelque chose commence à me déranger. Pas réellement chez eux. Chez moi.
Avec Eric, je peux toujours me raconter une histoire. Il est américain, ancien soldat, vient d’un autre milieu, possède d’autres codes et semble parfois avoir été assemblé avec des pièces qui ne figurent pas dans mon manuel. Avec lui, je peux faire n’importe quoi et considérer que cela appartient au voyage.
Jérôme et Gabin, eux, viennent du même endroit que moi. Ils connaissent le mec que j’étais avant de partir. Ils partagent mes souvenirs, une partie de mes valeurs et suffisamment de mon passé pour que je ne puisse pas faire semblant. Les regarder lâcher les chevaux me renvoie donc une image beaucoup moins confortable : la mienne. Pendant quelques jours, j’ai l’impression d’observer de l’extérieur ce que devient un type lorsqu’on lui retire presque tous ses freins.
Le miroir n’est pas particulièrement flatteur.
La suite du parcours doit nous amener à Koh Samui, mais pour moi, elle s’arrête là. J’abandonne mes deux camarades, prends un billet pour Manille et réserve une chambre pour quatre jours à Bangkok. Je veux retourner vers mon voyage, celui que je considère encore comme un voyage de découverte. Cette escapade avec mon passé m’a donné l’impression de comprendre vers quoi je ne voulais pas aller. Après plusieurs jours à observer la débauche des autres, je crois même avoir pris un peu de hauteur.
Il me faudra environ quarante-huit heures pour démontrer que cette hauteur n’existe absolument pas.
À mon deuxième jour dans la capitale du vice, je craque et le schéma classique se remet en place :
Marlou a les couilles pleines.
Marlou installe Tinder.
Marlou matche tout et n’importe quoi.
Marlou va voir la première meuf possible.
Marlou part à vingt-trois heures en scooter.
Marlou se souvient qu’il n’a pris ni son permis national ni son permis international.
Marlou rencontre la femme. Elle est plus grosse et moins belle qu’en photo. Peu importe.
Marlou copule avec la femme. Trente secondes. Une baise horrible, inutile et oubliable.
Marlou se retrouve bloqué pendant trente minutes supplémentaires à faire des câlins, les yeux plantés dans le plafond de cet appartement miteux, pendant que le post-nut détruit peu à peu le peu d’estime qu’il lui reste.
Marlou finit par se barrer et reprend son scooter.
Marlou voit un contrôle de police et s’arrête dans la ruelle juste avant.
Marlou attend dans la rue en écoutant le match du Stade Rennais sur Radio Armorique.
Marlou, après deux heures d’attente et alors qu’il est désormais trois heures du matin, commande un Grab pour rentrer chez lui. Le contrôle de police ne bouge pas.
Marlou, une fois arrivé, récupère ses permis et demande au Grab de le ramener à son scooter.
Marlou récupère son scooter et repart.
Marlou passe devant les flics. Ils ne contrôlent pas ses permis et se contentent de le faire souffler.
Marlou est négatif et peut enfin rentrer chez lui.
Marlou est un abruti.