Mars 2023
Mon retour aux Philippines est doux et agréable. Je retrouve l’horrible Manille et ses soirées, revois plusieurs amis perdus de vue au cours des derniers mois et profite tranquillement de la vie. Mon retour à Siargao, où j’ai rendez-vous avec les cancres Josh et Eric, est prévu pour la fin du mois de mars. Avant cela, je ne compte rester qu’à Manille afin de travailler en ligne, écrire et me ressourcer.
Je revois Lei, une jolie petite parenthèse. Lei, c’est un cas un peu spécial : elle est drôle, plutôt jolie, assez sympa, mais nous n’avons pas spécialement les mêmes projets de vie. On s’adore, tout en sachant qu’un futur ensemble est à peu près impossible. Elle veut vivre toute sa vie à Manille, j’exècre cette ville ; elle ne veut pas d’enfant, j’aimerais bien en avoir un jour ; elle possède un projet de carrière parfaitement ficelé, j’ai déjà exercé cinquante métiers différents et ne compte pas m’arrêter là. Nous sommes le jour et la nuit, mais cela ne nous empêche pas d’aspirer à un bonheur éphémère.
Après nos retrouvailles à Manille, je lui confie mon envie d’aller à Baguio, ville recommandée par des amis philippins de tous horizons. Baguio se trouve dans les montagnes et va complètement à l’encontre de l’image que l’on se fait généralement des Philippines. Le climat y est tempéré, la ville plus calme que le reste du pays et la majorité des touristes sont des Philippins venus principalement pour goûter au froid. Ne nous méprenons pas : nous ne sommes pas non plus dans les Alpes. Le temps y est simplement plus clément que dans les îles tropicales et nous n’y verrons jamais tomber la neige.
Lei n’étant pas particulièrement fan de Baguio mais ne manquant pas de ressources, elle me propose plutôt un séjour à La Union, spot de surf situé sur le chemin. Amateur de ce sport de glisse, je me laisse tenter et nous voilà partis pour un week-end entre amoureux de passage. Ces trois journées sont délicieuses : sexe au réveil, farniente sur la plage pendant la journée, cuite le soir, discussions jusqu’à pas d’heure, sexe avant le coucher, puis rebelote. Après ce court séjour, nous nous quittons sans savoir s’il s’agit d’un simple au revoir ou d’un adieu.
Concernant Baguio, je n’ai que peu de choses à raconter. Je n’aime pas du tout cette ville : froide, peu accueillante, hostile aux fumeurs — interdiction de fumer dans toute la cité — et, comble de l’horreur, je ne trouve aucun scooter en trois jours, ce qui me force à marcher et m’empêche de circuler librement comme je l’aurais souhaité. Je retourne donc à Manille, comblé par La Union et beaucoup moins charmé par Baguio. Ma prochaine étape : Siargao.
Mon vol est programmé pour le 28 mars, mais un changement de plan vient frapper à ma porte sur Messenger sous la forme d’une ex-romance dont j’avais eu la chance de briser l’innocence. Cette jeune femme se prénomme Yike, une petite Chinoise d’un mètre cinquante, un cul plat mais une poitrine incroyable : 85D, les plus beaux seins que Dieu m’ait donnés à voir, vérité qui tient encore au moment où je vous conte ce récit.
Yike m’apprend qu’elle vient aux Philippines afin de passer un examen certifiant son niveau d’anglais, l’épreuve étant plus simple à passer dans mon pays d’accueil que dans la dictature de Winnie l’ourson. Elle me propose de nous retrouver sur une île afin de la visiter ensemble. Mon itinéraire est déjà ficelé, mais je ne peux rien lui refuser. Elle a été, en quelque sorte, la première femme que j’ai aimée et qui m’a aimé, même si cela n’a duré qu’un petit mois. Nous nous fixons donc rendez-vous le 27 mars sur l’île de Bohol pour un petit séjour entre ex-tourtereaux et choisissons la dégénérescence du Mad Monkey comme nid douillet.
J’arrive pour ma part le 25 et décide de visiter tranquillement l’île sans passer par ses attractions principales afin de pouvoir les découvrir avec Yike : les Chocolate Hills et le Philippine Tarsier Sanctuary, où vivent ces étranges petits primates aux yeux gigantesques. Le 27, je me rends au Mad Monkey et attends son message avant de partir la chercher à l’aéroport. Son message arrive, mais pas pour la bonne raison : elle a raté son avion.
Cette idiote — il n’y a pas d’autre mot — a décidé d’aller faire du shopping après son examen alors que je l’avais prévenue que le trafic à Manille comptait parmi les pires d’Asie du Sud-Est. Elle prend donc un nouveau vol pour le lendemain matin. Je fais connaissance avec une Belge et un Anglais le soir même, joue au billard et m’enivre de quelques Red Horse avec mes nouveaux amis éphémères.
Le lendemain, je vais la chercher à l’aéroport. Nous passons l’après-midi à la plage, puis discutons de nos vies respectives au cours de la soirée. Elle est toujours professeure d’anglais à Shanghai. Ces quelques heures avec elle ne ravivent absolument pas la flamme. Je la trouve niaise, peu intéressante et franchement peu ouverte sur le monde. Il faut croire que les années m’ont fait gagner un peu en maturité et qu’une jeune femme qui ne connaît rien à la vie ne m’attire plus autant. Ses gros seins ne suffisent plus à me rendre aveugle.
Le lendemain, notre programme est celui du touriste lambda : Chocolate Hills, puis Philippine Tarsier Sanctuary. J’ai loué un scooter, pas une machine de guerre mais largement suffisant pour ce périple de quelques heures. Après une heure de route, Yike me demande de conduire. Je suis quelque peu perplexe. Elle mesure un mètre cinquante, n’a pas exactement le physique d’un déménageur, mais affirme avoir conduit à de nombreuses reprises en Australie lorsqu’elle faisait des livraisons Uber Eats. Ma bêtise me pousse à lui faire confiance. Ma raison me conseille de garder les mains sur le guidon. Je choisis la bêtise.
Au bout d’à peine quinze minutes, alors que nous roulons sur un chemin bosselé, elle se met à regarder la nature sur le côté et dévie progressivement de sa trajectoire. Sans un hurlement de ma part, nous finissons dans un champ. À cet instant, je doute déjà sérieusement de ses capacités et n’ai plus qu’une envie : reprendre les commandes. Elle ne m’en laissera pas le temps.
À peine deux minutes plus tard, elle élargit un virage, ne voit pas les graviers sur le bas-côté, roule en plein dedans et accélère. Apparemment, la physique est optionnelle en Chine. Nous terminons au sol.
Je me rattrape comme je peux. Mon téléphone, que je tiens dans la main droite, est projeté à plusieurs mètres et s’explose contre le sol. Si les dégâts s’étaient arrêtés à mon Xiaomi, je ne repenserais probablement pas à cet accident avec autant de haine. Mes deux mains sont en sang, mon pouce droit est déchiré et mes deux genoux pissent le sang. Je ne ressens pas encore véritablement la douleur, mais je sais déjà que je vais morfler. Yike se met à chialer. Le scooter tourne encore dans le vide. Plusieurs Philippins viennent immédiatement nous voir. J’ai la rage.
Cette abrutie s’est servie de moi comme cobaye pour sa petite expérience de conduite après m’avoir largement survendu ses capacités. Mon voyage vient peut-être de s’arrêter au milieu d’un chemin de Bohol. Elle, de son côté, n’a quasiment rien : quelques égratignures aux genoux. Pourtant, c’est elle qui pleure à torrents.
Je gueule un bon coup, puis relève le scooter. Il est endommagé, mais encore fonctionnel. Je récupère mon téléphone : il est mort, lui et mes souvenirs contenus en son sein des six derniers mois de voyage. Par chance, une ambulance se trouve à quelques centaines de mètres. Les secours arrivent et prennent Yike en charge. Elle me demande de monter avec elle. Je refuse.
Je remonte sur mon destrier, reprends le guidon que je n’aurais jamais dû lâcher et suis l’ambulance jusqu’à la clinique la plus proche.
Mon esprit fonctionne encore en mode lézardien et la douleur ne m’a pas complètement rattrapé. À la clinique, nous recevons les premiers soins : alcool sur les plaies, bandages et autres bricolages de fortune. Je commence néanmoins à douiller et comprends rapidement que mon poignet a peut-être subi davantage qu’une simple foulure. Surtout, je n’arrive plus à bouger le pouce de ma main droite.
Après les premiers soins, une infirmière nous annonce que les ambulanciers vont nous conduire à l’hôpital public de Bohol. Ils me proposent encore de monter avec eux, mais je refuse toujours de lâcher le scooter. Mon avion décolle le lendemain et je sens déjà la galère que représenterait le fait de contacter le loueur pour qu’il vienne le récupérer je ne sais où.
Trente minutes de trajet m’attendent, sous la pluie, les mains en sang. Je ne peux presque plus utiliser mon pouce droit pour donner du gaz et me débrouille avec l’index et le majeur.
Vous savez ce qui est le pire pendant ce trajet ? Ce n’est ni la douleur. Ni même la haine. Non. Le pire, c’est de voir Yike publier une story de moi en train de conduire comme je peux derrière l’ambulance alors qu’elle est précisément la raison pour laquelle je suis dans cet état.
L’étape suivante, l’hôpital, n’est guère plus salvatrice que la clinique. Une attente interminable commence. Au bout de trois heures, on m’envoie enfin passer une radio afin de connaître le diagnostic. Diagnostic que je ne connaîtrai pas puisque, pour une raison qui m’échappe encore, personne ne veut me le communiquer avant le lendemain. J’explique que je quitte l’île au petit matin et qu’il me faudrait donc obtenir l’information dès la première heure. La radiologue m’assure que ce sera possible. Je ne le sais pas encore, mais c’est surtout une excellente manière de se débarrasser de moi.
Je retourne dans la salle principale, où l’on change mes compresses et nettoie encore quelques plaies. On me donne une ordonnance. Fin de l’histoire.
Pendant les soins, j’observe Yike pleurer parce qu’on lui passe de l’alcool sur ses égratignures. À côté d’elle, une jeune femme pisse le sang par la bouche, la langue sectionnée en plusieurs endroits, sans émettre la moitié du bruit qu’elle fait. La comparaison achève le peu d’estime qu’il me reste pour elle.
Je récupère le scooter et Yike, puis nous repartons vers le point de rendez-vous avec le loueur. Il comprend immédiatement que nous avons eu un accident : difficile de faire autrement. Je lui propose simplement de conserver la caution et il accepte. J’espère encore que Yike va au moins proposer de prendre en charge une partie de mes soins ou des dégâts causés au scooter. Rien. Je pensais déjà l’estime que je lui portais au fond du trou. Elle trouve encore le moyen de creuser.
Retour au Mad Monkey, les bras en sang et quelques cachetons dans le ventre pour supporter la douleur. Nous allons manger. Je commence à enquiller les Red Horse et finis par lui expliquer que mon voyage va peut-être s’arrêter à cause de cet accident. Elle se met à pleurer. Je ne parviens même plus à savoir si elle pleure pour moi ou simplement parce que la culpabilité commence tomber sur la gueule.
J’ai la haine. La haine d’avoir décalé mon retour à Siargao pour elle, la haine d’avoir lâché ce foutu guidon, la haine de ne pas savoir si mon voyage se termine ici. Les bières et les cachetons ne changent pas grand-chose. La nuit est longue, affreuse et remplie de doutes. Malgré les antidouleurs, mon poignet gauche continue de me faire suffisamment souffrir pour que je commence à envisager sérieusement une fracture.
Au réveil, je récupère mes affaires et quitte les lieux dès les premières lueurs, direction l’hôpital. Yike insiste pour m’accompagner ; je n’en ai aucune envie. Une fois sur place, je lui dis au revoir sans ajouter grand-chose. C’est la dernière fois que je la vois, physiquement comme virtuellement. Pour moi, elle est morte.
Au service de radiologie, on m’apprend que personne n’est là, que ma radio n’est pas prête et que je n’aurai donc aucun diagnostic. Mon agonie ne prendra donc jamais fin ?
Je quitte l’hôpital et prends le bateau pour Cebu. À mon arrivée, je saute dans un taxi et pars vers un hôpital privé. J’ai trois heures trente pour obtenir ce que l’hôpital public n’a pas réussi à me donner en une après-midi entière. Pour mon plus grand bonheur, ici l’argent est roi. En moins d’une heure, j’obtiens une nouvelle radio et un diagnostic. Aucune fracture. Une entorse, ou quelque chose d’approchant : je ne comprends pas tout ce que l’on m’explique, mais une information suffit à me redonner un soupçon de sourire. Mon voyage n’est pas terminé. On immobilise mon bras gauche dans un plâtre et une attelle, puis je peux quitter les lieux. Direction l’aéroport.
Sans téléphone, je me fais refuser l’accès au comptoir d’enregistrement de Philippine Airlines. Je dois me rendre au bureau de la compagnie pour faire imprimer mon billet d’avion, une galère sans nom qui me bouffe près d’une heure. Par chance, mon nouveau statut de cotorep me permet de passer les contrôles en priorité.
Mon agonie prend fin. Le retour du dégénéré à Siargao aura bien lieu.