Chiang Rai n’aura pas été très violent : découverte de quelques temples, discussions avec des paumés, quelques jours à traîner avant de rentrer à Chiang Mai. C’est là que je reçois un message du soldat Eric :
— Yo Marlou, t’es toujours sur Chiang Mai ? Je suis avec Josh, on est à l’hostel Hidden Garden dans le centre, ça te dit de venir nous voir ? On va se foutre une cuite pour fêter ça si t’es là !
Je suis là.
Et c’est ainsi que débute une nouvelle aventure de débauche. Le rendez-vous est pris avec mes camarades. Mon cerveau atrophié au cannabis ne fonctionne plus très proprement, mes tremblements deviennent de moins en moins contrôlables et mes capacités à socialiser sont proches du néant. Mais je ne dis jamais non à l’alcool.
Je retrouve Eric et Josh, qui ont rencontré quelques nouvelles gonzesses ainsi que deux types : un Chinois dont j’ai oublié le nom et Léo, dont je me souviens parfaitement, mais pas pour les bonnes raisons. Léo est le genre de petit fils de pute qui, pour une raison qui m’échappe, décide de devenir passif-agressif avec l’un des membres du groupe afin de se sentir pousser des couilles. Malheureusement pour moi, avec mon physique de skinny fat et ma tronche de nerd, je deviens rapidement la cible.
La première soirée reste plutôt cool : picole, rigolade, puis une fête où les hommes doivent se déguiser en femmes et les femmes en hommes. Je ne me sens pas spécialement à ma place. Léo décoche sa première petite pique, m’expliquant que je n’ai pas davantage de dégaine en homme qu’en femme. Rien de bien violent. La graine est plantée.
Le lendemain, nous partons pour Pai. Le soir, nous fumons de la weed sous un cabanon avec le Chinois et Léo. Eric me vanne sur ma ressemblance avec John Wick depuis que je porte les cheveux longs. La blague me fait rire, elle est bonne. Léo en rajoute immédiatement, répète trois fois qu’elle est excellente, puis enchaîne sur « John Weak » et quelques autres merdes du même acabit. À cet instant, je le sais : il m’a pris pour cible. Quand un type que tu connais depuis quarante-huit heures commence à t’envoyer pique sur pique sous couvert d’humour, sans qu’il y ait la moindre complicité entre vous, ça sent rarement la grande amitié.
Le lendemain, je découvre enfin ce dont tout le monde parle à Pai sans jamais vraiment l’expliquer : le Tipsy Tubing. On m’a simplement vendu une descente de rivière en bouée. Je comprends encore moins lorsqu’Eric et Josh s’arrêtent dans un 7-Eleven et m’invitent à acheter du soju et quelques canettes.
Nani ?
Je comprends une fois sur place. Le concept est simple, presque débile : tu prends une grosse bouée, tu te laisses porter par la rivière et, pendant ce temps, tu te noies dans l’alcool. Dès le départ, l’ambiance est donnée. Des dizaines de voyageurs, souvent déjà bien entamés, s’agglutinent autour du point de mise à l’eau. Ça parle toutes les langues, ça gueule, ça rigole pour rien et de la musique sort d’enceintes transportées par des backpackers ivres dès le milieu de l’après-midi. Je me laisse glisser dans l’eau. Au début, c’est presque paisible. Le courant est doux, les montagnes entourent la rivière et le décor semble beaucoup trop calme pour la quantité d’alcool que nous transportons.
Après une bonne demi-heure, peut-être une heure de dérive alcoolisée, nous atteignons une première halte où nous attendent un bar et un terrain de volley. Je discute un petit quart d’heure avec une jeune femme nommée Carla. Je suis bien trop éclaté pour être intéressant, du moins c’est ce que je me raconte. Une interaction se passe normalement et mon cerveau trouve malgré tout le moyen de m’expliquer que je suis une merde : tout fonctionne comme prévu.
Je me roule ensuite un énorme cône. Eric se trouve à côté de moi. Dans l’eau, deux types sont installés sur un tronc d’arbre et se maravent avec des gants de boxe. Je regarde Eric. Eric me regarde.
Nous voilà sur le tronc, les gants aux mains.
— We go cool cool, French boy.
— OK, America !
Cet enfoiré ne va absolument pas cool cool. Il me balance une droite et je m’explose dans l’eau comme une merde.
Deuxième round. Je suis moins con. Je laisse l’abruti me foncer dessus et recule le buste pour esquiver. Son coup le déséquilibre et il chute dans l’eau. Ma plus grande force face à lui reste définitivement mon cerveau, pas mes poings. Le gros Américain m’attrape néanmoins la jambe depuis la flotte et m’entraîne avec lui.
Le troisième round débute sans véritable règle. Plus de tronc, plus de pause. Les coups pleuvent. J’en prends probablement trois pour un que je rends, je morfle mais je ne lâche rien. Je lui maintiens la tête sous l’eau quelques secondes, lui envoie un coup dans les couilles, l’ancien soldat me lâche et je repars à l’assaut avant de récupérer un coup au foie. Pour un geek au corps de lâche nourri à la bière et au cannabis, je me débrouille étonnamment bien. Le combat finit par s’arrêter. J’ai perdu, ça ne fait aucun doute, mais je n’ai pas été ridicule.
Eric propose ensuite à un gamin d’une douzaine d’années de monter sur le tronc contre lui. Le gosse accepte. Pendant qu’Eric commence à le secouer et que Josh lui demande de se calmer, je retourne vers le bar.
Léo est là.
— Hahaha, comment tu t’es fait exploser au premier round.
— Oui, en effet, mais au second, j’ai gagné.
— Ouais, il t’a juste raté, quoi.
— Ouais, c’est vrai, mais j’ai utilisé mon cerveau.
— En même temps, tu peux pas utiliser autre chose.
Cette fois, c’est terminé.
— Bon, mec, ça fait trois jours que tu me pètes les couilles et que j’ai la décence de ne pas le mentionner.
— Hein ? Faut pas prendre la mouche.
— Je prends pas la mouche. Les connards comme toi, je les connais, j’y ai déjà eu affaire. Tu prends le plus faible du groupe et tu te prends pour un cador. T’as pas de burnes, alors arrête de faire le fou.
— Hou là là, on commence à se prendre pour un caïd ?
— Je me prends pas pour un caïd, je te remets en place, espèce de connard. Et si tu veux, on fout les gants et je vais te calmer très vite.
— OK, OK, ça va, ça va.
— Ouais. Me parle plus jamais, merci.
Je suis rouge pivoine, les nerfs à vif, les poings serrés. Je suis prêt à lui sauter dessus. Ce genre de fils de pute m’a trop dégoûté dans ma jeunesse pour que je laisse encore passer. Des souvenirs remontent immédiatement : Peter, qui venait me souffler des petites saloperies dans l’oreille pour niquer ma confiance avant de redevenir adorable devant les autres ; Thibault, l’ami d’un pote d’enfance, spécialiste des petites piques invisibles pour le reste du groupe ; le père d’une soi-disant amie qui m’avait conseillé d’aller me suicider en me jetant dans un lac alors qu’un de nos potes était mort de cette manière.
J’ai déjà trop laissé passer ce genre de merdes. Une remarque, puis une autre, puis encore une autre parce que tu ne veux pas devenir le mec « susceptible » du groupe. Cette fois, j’en ai assez.
Léo savait très bien ce qu’il faisait. Il avait simplement choisi la mauvaise personne au mauvais moment.