Chapitre 23 — Punch

Quelques jours plus tard, une nouvelle occasion de nous détruire le foie se présente à nous. Il est environ dix-huit heures lorsque Beth nous annonce que nous allons nous rendre au Mad Monkey pour nous défoncer à coups de punch à bas prix, à très bas prix. Personne ne demande réellement si nous avons envie d’y aller. La décision est déjà prise.

Le Mad Monkey est une chaîne d’hostels principalement présente en Asie du Sud-Est. Le principe est assez simple : réunir dans un même lieu des jeunes backpackers venus du monde entier afin qu’ils puissent se saouler et copuler. La clientèle se compose principalement de jeunes entre dix-huit et trente ans. Quelques trentenaires légèrement abîmés par la vie parviennent malgré tout à s’y glisser.

Le Mad Monkey de Siargao est situé à environ trois cents mètres d’Ilakai. Il nous faut donc environ cinq minutes pour passer de notre lieu de débauche habituel à un lieu de débauche légèrement plus grand.

Chaque soir, l’hostel organise le Mad Monkey Punch. De dix-neuf à vingt heures, vous payez cent pesos, soit environ un euro cinquante, et vous pouvez boire autant de verres de punch que votre corps est capable d’en absorber. Sur le papier, l’offre semble imbattable. Elle l’est. Le problème vient plutôt du punch. Chaque Mad Monkey possède sa propre recette. À Siargao, celle-ci est composée de Tanduay, un rhum dont je vous ai déjà présenté les multiples qualités, à savoir : ne pas coûter cher et être un bon débouche-chiottes, ainsi que de poudre aromatisée mélangée à de l’eau.

Nous arrivons légèrement avant dix-neuf heures afin d’être certains de profiter pleinement de notre investissement. Cent pesos, ça se rentabilise. Notre groupe est composé des suspects habituels : Eric, Josh, Nick, Beth, Antoine, quelques résidents d’Ilakai et moi-même.

À l’entrée, une employée inscrit nos noms sur une liste et nous demande la somme due.

— How many do you think you can drink? me demande Eric.
— Six.
— Pussy.
— Et toi ?
— Ten.
— Tu ne tiendras jamais dix verres.
— I’m American.

Il prononce cette phrase comme si elle constituait un argument scientifique.

— Ça ne veut rien dire.
— We invented drinking.
— Vous avez inventé le diabète, ça oui.

Josh se marre derrière nous.

— He’s got a point.

Eric lève son majeur avant de tendre son verre au barman. La première tournée est servie. Le liquide est orange fluo. Si le cancer était une boisson, elle s’en approcherait. Je goûte.

— C’est dégueulasse.

Nick prend une gorgée à son tour.

— It’s not that bad.
— Tu viens d’Afrique du Sud, l’essence c’est du cognac chez vous.

Il m’observe et finit son verre cul sec tout en me regardant dans les yeux. Je crois que j’ai rarement été insulté silencieusement de la sorte.

Le principe du Mad Monkey Punch repose sur une règle simple : boire suffisamment vite pour avoir le temps de recommander avant la fin du créneau. Le premier verre descend difficilement. Le deuxième passe mieux. Au troisième, j’ai envie de crever.

Eric avait annoncé dix verres. Il les boit avec la même régularité que sa mère enchaînait les cailloux de crack. À chaque nouveau gobelet, il lève un doigt.

— Seven!
— On s’en fout, Eric.
— Eight!
— Toujours.
— Nine!
— Je commence à espérer que tu meures avant dix.

Il finit son dixième verre quelques secondes avant vingt heures et lève les bras comme s’il venait de remporter le Super Bowl.

— TEN!

Tout le monde applaudit. Je ne sais pas pourquoi.

Le Mad Monkey est le seul endroit où boire deux litres d’un liquide fabriqué avec de l’alcool et de la poudre peut vous transformer en héros. À vingt heures précises, le punch gratuit s’arrête. Après ça, Eric me somme de prendre un shot d’Extrajoss Power, un truc ignoble, jaune fluo, qui ferait passer la Red Bull pour du kombucha. Je n’ai aucune volonté, bien entendu, je bois cette horreur.

Nous sommes déjà dans un état suffisamment avancé pour que le reste de la soirée perde rapidement toute structure narrative. Il y a de la musique. Des gens dansent autour de la piscine. Eric parle à une fille dont il ignore le prénom. Josh disparaît puis réapparaît avec deux bières. Nick tente d’expliquer à un Australien que son groupe de rock aurait pu devenir célèbre si le chanteur n’avait pas été un connard. Je bois encore. Les détails se mélangent.

La majorité de mes soirées de cette période pourrait être résumée de cette façon. Nous arrivons. Nous buvons. Nous parlons très fort. Puis un trou noir absorbe progressivement la chronologie.

Il me reste néanmoins quelques images. Eric torse nu sans raison valable. Josh qui danse alors qu’il ne sait manifestement pas danser. Nick qui frappe sur une table avec deux bouteilles comme s’il était revenu derrière sa batterie.

Et Rina.

Depuis peu, elle dort chez Fonzi. Ce soir-là, elle nous rejoint au Mad Monkey. Elle regarde mon gobelet.

— How many?
— I stopped counting.
— That bad?
— I think I’m fluent in Tagalog now.
— Say something.
— Putang ina.
— That’s one word.
— I never said I was good.

Elle rit. C’est suffisant pour que mon cerveau imbibé de Tanduay décide que nous sommes probablement destinés à vivre ensemble. Nous passons une partie de la soirée côte à côte. Rien de très spectaculaire. Nous nous envoyons quelques petites piques. Elle se moque de mon anglais. Je me moque de sa taille.

À un moment, elle pose sa main sur mon bras. Je regarde sa main. Puis son visage.

— What? dit-elle.
— Nothing.
— Why are you looking at my hand?
— I’m checking if it’s stealing something.
— Maybe it is.
— What?

Elle hausse les épaules.

— Your heart.

Je reste silencieux une seconde.

— That was terrible.

Elle rit à nouveau. Je suis foutu.

La soirée continue jusqu’à ce que le Mad Monkey ne suffise plus à nous contenir. Nous finissons donc naturellement chez Fonzi. Lorsque nous arrivons, notre hôte ne tarde pas à s’endormir juste à côté de nous. Il n’y a plus que Rina, Fonzi inconscient et moi.

Je m’installe avec elle sur un matelas posé au sol ; ce sera notre cocon pour la nuit. Rina et moi continuons à discuter à voix basse, mais la conversation est devenue secondaire. Nos épaules se touchent, puis nos jambes. Elle pose sa tête contre moi. Je passe un bras autour d’elle. Nous restons comme ça quelques minutes. Peut-être davantage. Le temps possède une définition différente lorsque vous avez bu l’équivalent de votre poids en punch.

Je finis par l’embrasser. Elle me rend mon baiser. Nous essayons d’être discrets. Nous ne le sommes probablement pas. Fonzi dort toujours à quelques centimètres de nous.

Mes mains commencent à se promener. Je lui caresse le corps. Elle se rapproche encore. Je lui embrasse le cou, puis la poitrine. Elle glisse sa main sous mon tee-shirt. Nous nous retrouvons rapidement dans cette zone étrange où deux personnes sont techniquement toujours habillées mais où plus personne ne peut prétendre qu’elles discutent simplement de leurs projets de voyage.

Je glisse quelques doigts entre ses jambes. Elle étouffe un gémissement contre mon épaule. Je tourne la tête vers Fonzi. Il ne bouge pas. Nous n’irons pas plus loin. Pas cette nuit-là. Mais quelque chose vient clairement de commencer.

C’est précisément là que je panique. Jusqu’à présent, Rina représentait quelque chose de simple. Maintenant qu’elle est blottie contre moi, la situation devient réelle. Et les situations réelles ont toujours eu tendance à me terrifier.

Je commence immédiatement à imaginer la suite. Une relation. Des attentes. Des disputes. Une séparation. Les soirées gênantes où nous devrons continuer à fréquenter les mêmes personnes. Elle est proche de mes amis. Je suis proche des siens. Si les choses se passent mal, tout le groupe risque de se retrouver impliqué dans une histoire qui ne le concerne pas.

Tout cela alors que nous ne nous sommes embrassés que depuis environ vingt minutes. Je me redresse légèrement. Rina me regarde.

— What’s wrong?
— Nothing.
— You look weird.
— I always look weird.
— More than usual.

Je souris, mais elle ne lâche pas le morceau.

— Tell me.

Je prends quelques secondes avant de répondre. Je pourrais simplement profiter du moment. Continuer à l’embrasser. Voir ce qui se passe. Agir comme un être humain normalement constitué. Je choisis évidemment le contraire.

— I think maybe we should stay friends.

Elle me regarde sans répondre. Il y a encore quelques secondes, ma main se trouvait dans sa culotte.

— Friends? répète-t-elle.
— Yeah.
— You’re fingering your friends now?
— Only the good ones.

Elle me frappe doucement l’épaule. Je ris. Elle aussi, mais moins.

— C’est juste que ça risque d’être compliqué.
— It’s already complicated.
— Tout à fait.
— You’re stupid.
— C’est un fait.

Un silence s’installe. Elle se détache légèrement de moi. Je sens immédiatement que je viens de faire une connerie. Mais maintenant que les mots sont sortis, impossible de les remettre dans ma bouche. Je tente de lui expliquer. Le groupe. Nos amis communs. Le risque que cela se passe mal. Le fait que je ne cherche rien de sérieux. Une accumulation d’arguments plus ou moins valables dont l’objectif principal consiste à me convaincre moi-même.

Rina écoute. Puis elle hausse les épaules.

— Okay. Friends.
— Friends.

Nous restons encore un moment côte à côte. Mais quelque chose a changé. Notre histoire vient à peine de naître que je viens déjà de l’enterrer.

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