Chapitre 22 — Retour

— Marlou, attrape ça !

Un bruit sourd retentit, celui de l’aluminium contre mon crâne.

— Putain mais c’est qui le con qui m’a jeté ça ! je hurle en me tenant la tête.

En me retournant, je découvre le visage d’un golden retriever américain imbibé d’éthanol.

— HELLO MY FAVORITE FUCKER!
— Hello Eric.

Le soldat est de retour.

Il me saute dessus et m’enlace avec la délicatesse d’un ours sous cocaïne. Mon bras gauche n’est pas encore totalement remis de mon accident et je dois rapidement lui rappeler que mon corps est actuellement plus proche de celui d’un retraité atteint d’ostéoporose que d’un légionnaire.

— Putain, doucement, mon bras !
— What happened to you, pussy?
— Une Chinoise.
— What?
— C’est une longue histoire.

Josh, assis autour de la table, se marre.

— Il a laissé une Chinoise d’un mètre quarante conduire son scooter.

Eric me regarde. Puis regarde Josh. Puis me regarde à nouveau.

— You fucking idiot.
— Merci.

J’attendais son retour depuis mon arrivée sur l’île. Siargao était toujours Siargao, Ilakai toujours Ilakai, mais il manquait une pièce au puzzle. Une pièce particulièrement bruyante, alcoolisée et atteinte de plusieurs maladies psychiatriques. Le trio est désormais reformé. Et mon foie peut reprendre son activité à plein régime.

Eric n’est évidemment pas arrivé seul. Il ramène avec lui plusieurs bouteilles dont je préfère ne pas connaître la provenance et commence immédiatement à distribuer des verres.

Parmi les personnes installées autour de la table se trouve Nick, ou Nicolas lorsque l’on fait l’effort de prononcer trois syllabes consécutives. Je l’ai déjà rapidement croisé depuis mon arrivée : Sud-Africain, grand, un peu dérangé. Ce qui, à Ilakai, constitue davantage une qualité qu’un défaut.

Je ne sais plus exactement comment nous avons commencé à sympathiser. Probablement autour d’une bière. C’est généralement comme ça que débutaient mes relations sociales à cette époque. Il suffisait de poser une Red Horse devant moi et de ne pas être profondément antipathique pour avoir une chance raisonnable de devenir mon meilleur ami pendant quarante-huit heures.

La soirée commence donc comme toutes les bonnes soirées d’Ilakai : sans aucune raison particulière de boire, mais avec une détermination sans faille à le faire.

Quelques nouvelles têtes ont également rejoint notre petite communauté. Parmi elles, Ciara, une Suissesse qui a immédiatement capté l’attention de Josh. Je comprends pourquoi. Jolie blonde, mince, souriante, assez douce, elle représente à peu près l’antithèse de tout ce qui peuple habituellement notre table.

Josh est sous le charme. Malheureusement pour lui, elle semble beaucoup plus intéressée par Eric. La nature étant parfaitement équilibrée, Eric n’en a rien à foutre. L’Américain n’a d’yeux que pour May, une Néerlandaise rencontrée quelques jours auparavant. Grande, brune et particulièrement jolie. Eric tente donc de séduire May. May semble préférer Josh.

J’observe ce magnifique carré amoureux avec beaucoup d’intérêt. Pour ma part, je n’ai pas ce problème, personne ne me désire ici. Ce qui me permet au moins de profiter du spectacle.

Les journées suivantes, une nouvelle routine commence à se mettre en place. Je suis toujours éclopé et incapable de surfer, ce qui réduit considérablement le nombre d’activités intelligentes qui s’offrent à moi. Je passe donc mes journées à travailler un peu et à boire énormément.

Nous sommes le mardi 4 avril et je découvre ce qui deviendra rapidement un rendez-vous incontournable : le Trivia Night du Barrel.

Le Barrel est un bar situé en bord de plage à General Luna. Chaque mardi soir, une quarantaine de questions sont posées, divisées en quatre catégories. Culture générale, sport, musique, cinéma ou que sais-je encore selon les semaines. Les téléphones sont évidemment interdits. Une règle particulièrement importante lorsque vous réunissez une dizaine de débiles dont la moitié serait prête à tricher pour gagner l’équivalent de vingt euros et une bouteille d’alcool.

Le Trivia devient un véritable rendez-vous pour Ilakai. Nous débarquons généralement à une dizaine et constituons une équipe dont la composition change selon les arrivées et les départs de l’hostel. Notre niveau intellectuel est variable, très variable. Nous pouvons répondre collectivement à une question particulièrement complexe sur la géopolitique mondiale avant d’être incapables de retrouver le nom d’un acteur mondialement connu trois minutes plus tard.

Ce soir-là, notre équipe se compose d’Eric, Josh, Nick, Ciara, May, quelques autres résidents d’Ilakai et moi-même. Je ne suis pas spécialement mauvais en quiz. Enfin, sobre. Le problème est que personne ne vient réellement au Barrel pour jouer au Trivia.

La véritable activité consiste à commander leurs pichets d’amaretto sour, une infâme boisson sucrée qui possède toutes les caractéristiques d’un jus de fruit et pourtant aucun de ses bienfaits. Le premier verre passe tout seul. Le deuxième aussi. Au troisième, vous trouvez vos camarades incroyablement drôles. Au quatrième, vous êtes natif anglais. Au cinquième, vous êtes capable de résoudre le conflit israélo-palestinien. Au sixième, vous ne savez plus dans quel pays vous vous trouvez.

Un alcool traître.

La première catégorie débute plutôt bien.

— What is the capital of Mongolia?

Silence autour de la table. Je lève la tête.

— Oulan-Bator.

Tout le monde me regarde.

— T’es sûr ? demande Josh.
— Oui.
— How the fuck do you know that? demande Eric.
— Je ne suis pas américain.
— That’s suspicious.
— Quoi, tu crois que j’ai révisé les capitales du monde avant de venir aux Philippines pour pouvoir vous humilier six mois plus tard ?
— Yes.

Quelques questions plus tard, le sport arrive. Mon heure de gloire. Une question sur le football tombe, je réponds instantanément. Puis une deuxième. Puis une troisième. Je commence à bomber le torse. Après avoir été inutile physiquement pendant plusieurs semaines, je retrouve enfin une activité dans laquelle mon corps défectueux n’est pas un handicap.

— Vous voyez, les gars ? Le cerveau français.
— Shut the fuck up, baguette, me répond Josh.

La catégorie suivante concerne la musique. Le cerveau français disparaît. Nick et May prennent le relais tandis qu’Eric donne systématiquement une réponse fausse avec une confiance absolument extraordinaire. Il n’est d’aucune utilité. Il boit. C’est sa fonction dans l’équipe. À chaque mauvaise réponse annoncée par le présentateur, il lève son verre en affirmant, avec son accent coupé au couteau, que la question était truquée.

Au bout de deux catégories, notre ambition de gagner commence lentement à disparaître. Au bout de trois pichets, elle a complètement disparu. Josh et Eric ont quant à eux totalement abandonné le Trivia pour se concentrer sur leur partie d’échecs sentimentale.

Ciara est assise à côté de Josh mais parle à Eric. May est assise à côté d’Eric mais parle à Josh. Je contemple la scène.

— C’est fascinant.
— Quoi ? me demande Nick.
— Regarde-les.

Il observe quelques secondes.

— Ah oui.
— Personne ne parle à la bonne personne.
— We should switch them.
— Comment ça ?

Nick se lève. J’ai immédiatement peur. Il attrape sa chaise et vient littéralement s’installer entre Josh et May.

— What the fuck are you doing? lui demande Josh.
— Fixing the situation.

Il attrape ensuite le dossier de la chaise d’Eric et tente de la rapprocher de Ciara.

— Nick, what the fuck?
— You like her, she likes him, he likes her and she likes you. It’s fucking stupid.

Un silence. Je me mets à rire. May également. Ciara devient rouge. Josh lui adresse un doigt d’honneur. Eric éclate de rire. Nick vient de mettre les pieds dans le plat avec une telle violence qu’il n’en reste plus qu’une bouillie.

— Problem solved, dit-il avant de reprendre son verre.

Le Trivia se termine. Je n’ai aucune idée de notre classement. Probablement quelque part entre les gens intelligents et les Eric.

À Ilakai, le mardi soir suit une mécanique bien rodée : Trivia, alcool, puis continuation des hostilités ailleurs sur Tourism Road. Et cet ailleurs, c’est Cantina Luna, un lieu qui porte mal son nom car ce n’est pas une cantine mais un bar. De vingt-deux heures à minuit, ce bar devient la propriété de Fonzi, qui y organise de petites soirées électro fort sympathiques où les shots de tequila et les Red Horse pleuvent.

Quelques verres plus tard, je fais la connaissance de Maddy.

C’est tellement mon type de femme. Un petit mètre cinquante, un sourire explosif, un petit cul, des petits seins et un air complètement ahuri. Elle est un peu plus âgée que les femmes que je fréquente habituellement. Fin de trentaine, probablement. À cette époque, j’approche des trente ans et les femmes plus âgées commencent doucement à entrer dans mon radar. Enfin, mon radar n’a jamais été sélectif.

Nous commençons à discuter autour du bar. Je ne sais plus qui a abordé qui. Probablement moi. Maddy est extrêmement souriante. Ce genre de personne dont le visage semble naturellement heureux et qui vous donne l’impression d’être intéressant même lorsque vous racontez de la merde. Nous parlons voyage, Angleterre, Philippines, travail, des banalités habituelles qui, avec suffisamment d’alcool et une attirance mutuelle, deviennent soudainement passionnantes.

Je lui donne mon prénom. Elle marque un petit temps d’arrêt. Je n’y prête pas spécialement attention. La soirée continue et nous finissons par nous embrasser.

Les choses évoluent assez naturellement et nous quittons le bar ensemble. Je ne suis plus certain de la chronologie exacte de cette nuit. L’alcool a cette capacité formidable à transformer une succession d’événements en puzzle dont il manquerait la moitié des pièces. Toujours est-il que nous finissons ensemble.

Arrivés chez elle, elle attrape un cadre posé non loin du lit et le retourne. Il contient une photo que j’ai à peine le temps d’apercevoir. Deux enfants.

— C’est qui ?

Elle sourit, légèrement gênée.

— Mes enfants.
— Ah ouais ? Bah ils sont où ?
— En Angleterre, avec leur père.
— Ah ok.

L’ambiance change un peu. Pas énormément. Mais un peu.

— Je sais pas trop, en vrai j’ai hésité quand j’ai appris ton prénom.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Eh bien… en fait, il y en a un qui a le même prénom que toi.

— Ah.

Un petit silence s’installe.

— C’est spécial, en effet.

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