Chapitre 6 — Baptême

Octobre 2022.

Cela fait quinze jours que j’ai quitté la France et j’ai l’impression d’avoir autant vécu en une quinzaine que lors des six derniers mois. Je pars de Manille avec de nombreux souvenirs et quelques regrets. Direction Siargao, avec une escale à Cebu : départ aux alentours de midi, arrivée vers seize heures. Lorsque je débarque sur l’île, le soleil est encore haut. Il me faut prendre un minibus pour rejoindre mon hôtel, Ilakai Hostel. Je ne le sais pas encore, mais le choix de ce lieu aura une influence considérable sur la suite de mon voyage. Il m’est toujours incroyable de penser qu’une décision aussi hasardeuse que celle d’une chambre d’hôtel puisse avoir autant de conséquences sur une existence.

Mon conducteur me dépose et m’indique un petit chemin d’accès. Je m’attendais à une sorte de resort, il n’en est rien. C’est une auberge de jeunesse. Malgré mon appétence pour les voyages et ma vie passée à vadrouiller, je n’en ai encore jamais expérimenté.

Je rencontre alors Geneviève, que tout le monde appelle Kai. Elle se trouve à l’entrée, enfin, ce n’est pas vraiment une entrée conventionnelle : celle-ci donne sur un petit abri où se trouvent deux tables à manger, une cuisine en face et, sur la droite, une salle de gym sans mur.

— Bonjour, que puis-je faire pour toi ?
— Eh bien, j’ai réservé pour un mois. Je m’appelle Marlou, dis-je timidement.

Après avoir farfouillé pendant quelques minutes pour retrouver ma réservation, pour une raison qui m’échappe, Kai me tend les clés :

— Hum, d’accord… oui, en effet. Voici tes clés. Bienvenue !

Je me dirige vers ma chambre : un petit bureau, un lit deux places et c’est tout. Les toilettes, les douches et la cuisine sont communes, ce qui ne me dérange pas spécialement. Après avoir déposé mes affaires, je rejoins l’espace commun afin de socialiser. Le lieu m’a l’air propice aux rencontres et je ne souhaite pas être le mouton noir. Je réside seul dans ma chambre tandis que presque tous les autres vivent dans deux dortoirs de dix personnes. Seules deux autres chambres sont privées.

Je me pose sur une sorte de chaise-balançoire. Il y en a trois. Tandis que je fume ma cigarette, Kai me rejoint et me parle des lieux. Elle m’explique qu’elle a failli mourir deux jours plus tôt en surfant et qu’elle ne doit son salut qu’à l’intervention de l’un des résidents. Me voilà rassuré, moi qui voulais justement m’améliorer en surf ici.

Je lui demande où je peux me sustenter d’un maigre repas mais aussi trouver quelques affaires de toilette. Elle m’indique qu’il y a plusieurs restaurants dans la rue. Je m’y presse et finis au CFC, une sorte de KFC low cost. Je mange mon repas et lance Tinder. Je like n’importe qui, mon seul but est de rencontrer de nouvelles personnes. Peu après, je marche un petit kilomètre afin de découvrir Cloud 9 de nuit. C’est l’un des spots de surf, si ce n’est le plus connu des Philippines. En arrivant, je ne suis pas très impressionné : la nuit est tombée et je n’y vois absolument rien.

Sur le chemin du retour, je découvre une petite échoppe et décide d’y faire halte. Je tente de converser avec un local. Il me met vent sur vent. Après une bière, je retourne à l’hôtel pour y déposer mes divers achats.

Je ne suis pas du genre à abandonner et, voyant la fosse commune de mon hôtel vide, je décide de retourner à l’échoppe. Je me mets à enquiller bière sur bière, de la Red Horse, une boisson qui tape à sept bourrins, tout en observant à la télévision une interview de Diego Simeone. Je fais semblant de m’y intéresser en enchaînant les clopes. J’ai toujours une petite crève, mais celle-ci ne me rebute pas à l’idée de rencontrer du monde.

À la moitié de ma seconde bière, un Caucasien entre dans l’échoppe et s’assoit près de moi. Je lève ma bouteille afin de trinquer. Il accepte l’invitation.

— Salut mec, tu vas bien ?
— Ouais, et toi ? Je m’appelle Dan.
— Moi, c’est Marlou.
— Ça fait longtemps que t’es ici ? Je ne t’ai jamais vu.
— Non, je viens d’arriver cet après-midi.

Son accent, je le connais : celui d’un foutu redneck australien, le genre d’accent aussi compliqué à comprendre pour un anglophone que celui d’un Québécois pour un francophone. Je ne comprends pas grand-chose à la conversation qui suit, mais je me contente de bégayer mon anglais et l’enchaînement des Red Horse aide à rendre notre incompréhension mutuelle moins malaisante.

Après moult bières, mon camarade me demande si je suis chaud pour aller s’éclater la tronche au Harana, où se déroule la soirée de cette nuit. Bien sûr que je suis chaud. Je ne suis pas sorti pour me mettre deux grammes dans chaque poche afin de rentrer dormir comme un loir. Il est temps d’aller chauffer le dance floor.

Nous prenons un tricycle, une sorte de tuk-tuk qui vous conduit d’un lieu à l’autre pour une centaine de PHP la nuit et seulement une trentaine en journée. Mon camarade régale. Je le suis dans un lieu assez merveilleux. L’alcool et la fête m’avaient manqué. Les gens sont fous, tout le monde danse. Mon alcoolémie m’aide à me sentir plus ou moins à l’aise, et cet état de grâce ne fera que s’accentuer au cours de mon séjour ici.

Je finis par perdre Dan. Peu m’importe, je ne le connais que depuis deux heures à tout casser. Je pars donc me saouler la gueule avec de nouvelles personnes et deviens pote avec un Finlandais. Je l’abandonne pour aller pisser. Sur le chemin de la plage, où je compte me vider, un groupe de Philippins en train de danser au bord de la piste m’enjaille et me tend une bouteille qu’ils souhaitent me vider dans le gosier. Pas de souci. J’ouvre la bouche et fais honneur à ma nation : la Bretagne. Une, deux, trois, quatre secondes. Ils retirent la bouteille. Je n’étais pourtant pas rassasié.

Je m’en vais vers la plage rattachée au complexe du Harana pour pisser. Sur le chemin du retour, je recroise Dan en compagnie de deux demoiselles, enfin, deux demoiselles et un vieux monsieur. L’une d’entre elles se prénomme Daday et est une femme trans qui ressemble encore davantage à un homme qu’à une femme. L’autre se nomme She, une femme d’une quarantaine d’années, plutôt mignonne, avec une jolie poitrine. Quant à l’ancien, il s’appelle Chris. Je discute avec les deux femmes, chacune à leur tour, pendant de longues minutes. Je ne retiens pas grand-chose de ma conversation avec Daday, mais j’apprends que She est originaire de Manille, qu’elle a tout plaqué pour devenir instructrice de surf et qu’elle s’est mise bien grâce à la crypto et aux stocks. J’échange mon Instagram avec toutes les deux. Je les recroiserai à de nombreuses reprises sans vraiment avoir de longues discussions avec elles, sauf pour l’une des deux, mais évitons ici de vous spoiler.

Défoncé comme Benoît Magimel, je vois le Harana fermer ses portes alors qu’il ne reste plus que Chris, Daday et moi. Cette dernière me propose de me ramener chez moi. Un taxi gratuit, aucun problème. J’enfourche sa bécane et vamos ! Direction mon lieu de vie. Elle me dépose, je la remercie et lui offre un baiser sur la joue.

À mon retour à l’hôtel, trois types discutent autour de l’une des tables. Je leur dis bonsoir et l’un d’entre eux me propose de les rejoindre.

— Hey mec, ramène-toi !
— Ah… euh ouais, mais je suis un peu éclaté.
— T’inquiète, c’est samedi. Tu viens d’arriver ?
— Oui ! Je suis sorti au Harana ce soir.
— Ah, tu perds pas de temps.

On passe une ou deux heures à discuter. Je ne me souviens pas de grand-chose, si ce n’est d’un moment. Cy, mon nouveau camarade, me tend une sorte de cigarette métallique :

— Tu fumes ?
— Ouais, bien sûr.
— Mais de la beuh ?
— C’est pas puni par la mort ici ?
— Non, t’inquiète, pas à Siargao.
— Ah ok, bon bah allons-y !

Et me voilà à me défoncer à la weed alors que je m’étais promis de respecter toutes les règles des pays que je visiterais. Ce ne sera pas la dernière fois que je ferai entorse à mes propres principes. De toute façon, je pensais venir à Siargao pour une retraite spirituelle et me sevrer de l’alcool. Moins de dix heures après mon arrivée, j’ai deux grammes dans chaque poche et consommé de la drogue.

Sacrée volonté.

Après cela, je file enfin vers ma chambre et plonge dans un coma bien mérité.

Pour ma première matinée à Siargao, je m’éveille doucement, sors de ma cahute et découvre le lieu que je n’avais aperçu que dans la pénombre la veille. Personne n’est là, si ce n’est le personnel de l’hôtel. Un bref bonjour aux âmes qui croisent le cadavre que je suis et je pars arpenter les environs. Après quelques kilomètres de marche pour rejoindre General Luna, je comprends vite que cette île ne me sera agréable que si je loue un scooter. Malheureusement pour moi, je n’en ai jamais conduit de ma vie. Il va me falloir apprendre. Je vais faire partie de ces abrutis qui prennent l’Asie du Sud-Est pour un terrain d’apprentissage aux deux-roues. J’ai déjà conduit en Australie un vélo électrique qui montait jusqu’à cinquante kilomètres à l’heure. Ça doit être peu ou prou la même chose, me dis-je.

Je passe le reste de ma journée à me balader sans grande logique, si ce n’est celle d’acheter des tongs. Je passe vraiment pour un touriste avec ma paire de New Balance.

Le soir, je rentre à l’hôtel. Il est aux alentours de dix-huit heures et je décide d’aller manger au CFC. Sur le chemin du retour, je passe devant l’échoppe de la veille. Un type d’une vingtaine d’années est en train d’enquiller les bières. Je décide de le rejoindre avec ma propre bouteille. J’apprends qu’il s’appelle Klay et détecte rapidement qu’il est australien. L’accent est là, mais moins puissant que celui de Dan. Après quelques bières, il m’apprend qu’un de ses potes va rendre son scooter le lendemain et m’indique le lieu où je pourrai le récupérer. Je souhaite poursuivre la conversation, mais mon interlocuteur doit aller bouffer et j’ai une énorme envie d’uriner.

Je rentre donc à l’hôtel, où s’affairent une dizaine de personnes autour de l’une des deux tables. Alors que je fais semblant de ne connaître personne, Cy m’interpelle :

— Hey mec ! Ramène-toi !

Je le check.

— Bro, faut que j’aille pisser là, j’en peux plus. Je reviens dans deux minutes !

Je reviens deux petites minutes plus tard, comme promis. Bien que l’envie de m’éclipser ait été forte, je suis un homme de parole. Cy me présente alors à la bande attablée. Ils sont sept ou huit et, pour être honnête, je ne me souviens pas de grand monde. Il y a trois Anglais, lourds et bruyants, qui se feront virer de l’hôtel le lendemain ; Beth, une locale qui squatte régulièrement l’hôtel ; mon camarade Cy ; un Allemand dont j’ai oublié le nom ; et Eric, un Américain qui va prendre une place importante dans la première partie de mon aventure : un « alpha » complètement cinglé.

Je discute un peu avec tout le monde, mais davantage avec Eric. Californien avec San Francisco comme port d’attache, c’est un ancien soldat de l’armée américaine. Il a été en OPEX en Afghanistan, pays qu’il ne saurait situer sur une carte. Il a vingt-quatre ans et s’est fait réformer à la suite d’une blessure aux côtes survenue en sautant d’un pont, absolument pas dans le cadre de son service mais dans sa vie privée. J’apprendrai plus tard une tout autre vérité. Il reçoit une rente de l’armée et a décidé de partir voyager autour du monde pour découvrir autre chose que la lourdeur de la vie militaire. Eric a également été un gros consommateur de stupéfiants divers et variés. Fils d’un alcoolique drogué et d’une femme accro au crack, il est rapidement abandonné par sa mère et reste avec son père. Après avoir fait moult conneries, il s’engage dans l’armée, y voyant la seule forme de salut possible pour son avenir.

J’enchaîne les Red Horse et mes camarades m’indiquent qu’il est temps de passer à l’étape suivante. Direction General Luna et Tourism Road. J’imagine que nous allons prendre un tricycle vu l’état d’alcoolémie avancé de mes compagnons. Il n’en sera rien. L’Allemand et moi nous dirigeons vers la sortie du chemin. Tandis que nous attendons, un scooter sauvage surgit et fonce sur nous. L’Allemand l’esquive de peu. À son bord : les trois Anglais débiles. Ils reprennent leur route et manquent de se ramasser en tournant vers la voie principale. Je n’ai pas raté grand-chose en ne leur parlant pas.

Surgissent alors Cy et Eric sur un scooter. L’un des deux me demande de grimper. Trois sur une bécane, avec un conducteur éclaté, sans casque ni aucune protection : que pourrait-il bien m’arriver de mal ? Je grimpe sans la moindre hésitation.

Nous voilà en route pour General Luna. Nous ne cessons de gueuler et de faire des signes aux véhicules que nous doublons, principalement des scooters et des tricycles. Après une dizaine de minutes, nous arrivons à bon port. Nous avons perdu tous nos autres camarades, mais peu m’importe. Je suis avec Cy le pirate et Eric le soldat américain. Mieux vaut avoir une petite équipe d’élite qu’une armée de pleutres et de consanguins.

Nous arrivons dans un bar qui se prénomme le Sibol. Je ne le sais pas encore, mais il deviendra mon lieu de villégiature nocturne préféré. Un groupe de rock local joue en live et enchaîne diverses reprises des Fugees et de Bob Marley. Je suis complètement fan. Nous commandons trois Red Horse et Eric me lance un défi : pierre-papier-ciseaux, celui qui perd paie une tournée de tequila. Nous voilà partis. Le gambling, c’est ce qui manquait à ma soirée. L’Américain lance la pierre, je lui envoie le papier. Les USA sont en PLS et paient la tournée. Cy refuse son shot, il est déjà complètement éclaté. Néanmoins, je comprends vite qu’il est ici une petite légende. Le pirate est bras dessus bras dessous avec des membres du groupe. Un serveur lui apporte un verre d’eau et tout le monde s’occupe de lui alors qu’il évolue dans un autre univers.

Cy est un phénomène à mes yeux. Très bon surfeur, doué aux échecs, dopé aux champignons et au cannabis, bon musicien — guitare et rap —, l’un des meilleurs pratiquants de wakeboard du pays, c’est un véritable petit taureau d’un mètre soixante-quinze, hyper sociable et à l’aise avec tout le monde. Fils d’une Philippine et d’un Australien, il a toute sa famille à Brisbane mais a décidé de s’établir à Siargao. Physiquement, en plus d’être un petit taureau, Cy ne ressemble absolument pas au stéréotype du Philippin, le Mexicain asiatique. Lui ressemble davantage à un Indien très foncé. Néanmoins, ce soir-là, il nous fait défaillance une petite demi-heure après notre arrivée au Sibol.

Le pirate a besoin de repos.

Nous voilà, Eric et moi, laissés à l’abandon. Je ne me souviens plus de grand-chose, pour être honnête, si ce n’est que la fontaine à alcool a coulé à flot. Notre périple m’est flou et il ne m’est malheureusement plus possible de vous le raconter en détail. Je me souviens avoir rencontré Pizzaman, un Néerlandais établi sur place depuis trois mois, qui nous emmène dans une cantine où nous bouffons et continuons de boire des bières. Tout m’apparaît comme un brouillard, à l’exception du chemin du retour. Nous optons pour un tricycle, n’ayant plus de conducteur, et passons le trajet à beugler le seul mot que nous connaissons en plus de salamat po — merci —, notre chauffeur ne sachant probablement pas si nous sommes fous ou complètement abrutis :

Putang ina mo.

Je vous laisse taper ce mot sur Google pour en découvrir la signification.

Retour à l’hôtel. Fin du second round à Siargao.

Chapitre 5

Chapitre 7