Chapitre 5

Cela fait maintenant 10 jours que je suis sur Manila, j’ai pris le rythme et la vie me paraît agréable. Elle est bien différente de mon quotidien d’alcoolique dans la Bretagne profonde et je l’apprécie grandement. La folie de la ville me plaît énormément, mes discussions et rendez-vous avec May me donnent une légère euphorie, je ne qualifierais pas cela d’amour, ce serait trop précipité mais j’éprouve une réelle tendresse pour elle et une alchimie que je n’ai pas eue depuis une petite copine chinoise, quatre ans auparavant.

Nous sommes le samedi et je n’ai pas encore goûté à la vie nocturne de Manila, une erreur dans mon parcours à laquelle je souhaite mettre fin dès ce samedi soir. May ne boit que très peu et voit ses amis en cette soirée, elle n’a pas l’air très encline à me présenter à ses camarades, Igor, lui, n’est pas disponible et les seules soirées qu’il me proposerait seraient d’aller dans un gogobar, ce qui n’est clairement pas ma tasse de thé. Je décide alors de partir à la recherche de nouvelles rencontres sur les réseaux sociaux. Ne souhaitant pas sortir avec une femme de Tinder car je serais trop facilement soumis à la tentation, je pars à la recherche de camarades masculins sur Interpals, la pêche est nulle et après une petite heure je me résous au fait que je ne découvrirai probablement pas Manila by night ce soir. Quand soudain, une notification Tinder apparaît :

Rei vous a envoyé un nouveau message

— Hey Marlou, comment se passe ton voyage jusqu’ici ?
— C’est sympa, je te remercie !
— Tu veux sortir ce soir ?
— Carrément, où et quand ?
— Tu veux aller à Makati Poblacion vers 9 heures ?
— Oui, j’en suis !

J’avais rapidement discuté avec Rei sur Tinder lors de mon arrivée, la discussion s’était close et je ne pensais pas avoir de nouvelle d’elle. Ses photos laissent à penser que c’est une jolie brunette pimpante avec de très belles formes, une couleur de peau mate et elle a l’air plutôt fun comme le présage une photo d’elle où elle consomme deux pintes en même temps, tout ce qui peut faire chavirer mon cœur et ce que je voulais absolument éviter. Malheureusement la tentation de boire ma première bière est trop forte, le rendez-vous est donné. J’informe May que je vais enfin découvrir la vie nocturne de Manila, elle est heureuse pour moi et me dit de m’éclater, ça ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd.

J’arrive à 9 heures tapantes, Rei me dit qu’elle aura un peu de retard, peu m’importe, je trouve une sorte de petit bar sous un chapiteau à côté du pub où l’on s’est donné rendez-vous. De la bière y est servie répondant au nom de Red Horse, je ne la connais pas encore mais on va faire un long chemin ensemble, qui est à 70 PHP, je me pose au comptoir, me fume une clope et mate le résumé du match du Maharlika FC, le club de Manila, sur mon téléphone. Je me suis pris d’une certaine affection pour ce club, auteur de dix défaites en autant de rencontres. Cela me rappelle le bon vieux temps où le Stade Rennais était encore un club de losers.

Après trente minutes d’attente, Rei me fait savoir qu’elle est devant le bar. Je rejoins l’endroit et vois une jeune femme, un top laissant apercevoir une poitrine magnifique, un visage à se damner, des formes merveilleuses, habituellement je me fais avoir sur la marchandise entre photos et réalité, ici c’est tout le contraire. Elle me fait un sourire que je peux deviner au travers de son masque et nous entrons dans le bar. Nous commandons chacun un assortiment de trois bières de 15 cl, coût : 495 PHP, je regrette déjà mon petit bar à 70 PHP la bière.

On commence à discuter, se raconter nos vies respectives, tout se passe merveilleusement bien. On va fumer une clope et elle m’apprend qu’elle part en Australie dans deux semaines, l’occasion pour moi de briller, j’y étais il y a trois ans et j’ai toujours de bons potes locaux là-bas. Je lui propose de prendre contact avec un de mes amis, ça me donnera en plus l’occasion de reprendre des nouvelles, elle accepte.

Suite à cette petite dégustation, je l’invite à aller dans un autre bar, l’addition est un zeste salée à mes yeux et j’espère trouver un pub où le coût de la bière me laisse un goût moins amer. On sort et nous passons inexorablement devant ma petite échoppe à 70 PHP la bière, je lui propose d’en prendre une, elle accepte. Nous y passerons une grande partie de la soirée, le patron deviendra mon pote et nous installera une petite table pour que l’on puisse passer notre rendez-vous en tête-à-tête à enquiller les pintes, le paradis.

Après moult bières, j’observe mon téléphone pour voir l’heure, j’ai reçu un message de May, message qu’elle a supprimé sur Messenger, je lui demande ce que c’était :

— Je t’ai vue, je suis au Zhostel
— Ah…

Je ne fais pas attention au message de May, je ne vois pas ce qu’il y a de mal à être vu en compagnie d’une jolie fille que je ne vois pour le moment que comme une bonne pote.

Nous continuons donc de nous enivrer jusqu’à ce que l’envie d’uriner s’attaque à nos deux vessies. Aussi sympathique soit l’échoppe où nous nous enfilons nos Red Horse, il n’y a pas de toilettes. Rei demande donc au patron où nous pouvons aller :
— L’hôtel à côté, y a pas de souci, ils me connaissent.

Nous nous empressons donc de nous rendre là-bas, non sans faire garder notre précieuse table. Je commence à être un peu bourré, si ce n’est plutôt pas mal bourré. Mais même en étant bien raide, le Z sur la devanture de l’hôtel aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Alors que nous entrons dans l’hôtel et que je tiens la main de Rei, nous arrivons devant un cabinet où s’apprête à rentrer une jeune demoiselle à la silhouette familière, châtain blond, élancée, elle se retourne, nos regards se croisent, elle me glisse un bref « hi ».

Je me sens plutôt bête, je ne rêve pas, je viens bien de croiser May… la bourde. Je laisse ma dulcinée aller dans les toilettes et je pars vers l’urinoir dans les toilettes des hommes. J’observe le mur, je commence à me marrer, « qu’est-ce que je suis bête ». Je ressors et retourne à l’extérieur pour ne pas risquer de recroiser May. Je me décide ensuite à lui envoyer un message pour bien confirmer que c’est elle que j’ai croisée, la coïncidence me semble tellement peu probable, je n’aurai pour réponse qu’un simple pouce levé, m’ôtant tout doute.

Rei me rejoint, nous retournons nous mettre la tête à l’envers, nous nous rendons ensuite dans une boîte sur un rooftop. La musique est éclatée, le prix des boissons indigeste et l’ambiance au fond du trou, nous n’y restons que quelques instants. À l’extérieur, nous retournons consommer des Red Horse jusqu’à ce que la boisson ait du mal à pénétrer mon corps. Rei se moque de moi, elle tient mieux l’alcool, pour un marlou, j’ai honte. On décide donc de quitter les lieux, il doit être trois heures du mat’.

Notre prochaine halte nous amène au Jollibee, un fast-food assez populaire ici, je commande un cheeseburger, mon corps a, comme l’alcool, du mal à l’assimiler. On continue de discuter et l’on commence à se bouffer du regard, alors que nous avons fini notre maigre repas, l’on s’observe :
— Qu’est-ce qu’on devrait faire maintenant ? lui demandais-je
— Eh bien, on a bu, on a mangé…
— Copuler ?
— Je crois, oui.
— Mais où ?

En effet, le lieu pour conclure cette nuit nous offrait une problématique. Mon appartement n’offre pas des conditions optimales, les murs ne sont pas insonorisés et je n’ai qu’un lit une place, il est donc fort compliqué, voire impossible, d’inviter une de mes conquêtes dans mon lieu de vie. Concernant Rei, bien que trentenaire, la jolie brune habite encore chez ses parents, ce qui est plutôt commun chez les Asiatiques, il nous est donc impossible de nous rendre chez elle.

— Ne t’inquiète pas, il y a un hôtel juste à côté me dit-elle en me bouffant du regard.

Et nous voilà rendus dans un hôtel de passe à 550 PHP les trois heures. Je m’empresse de régler la note, le réceptionniste nous donne une carte et nous voilà partis pour une merveilleuse session de sexe, probablement la meilleure de ma vie avec une inconnue, enfin c’est ce que mon cerveau me laisse dans l’imaginaire, j’étais tellement bourré que les souvenirs sont plus qu’épars.

Avant de nous déshabiller mutuellement, elle me dira ceci :
— Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

Me voilà alors sous grande pression, néanmoins c’est moi qui déballerai le plus beau paquet cadeau de ma vie que sont ses vêtements, en dessous de son apparat, Rei est une véritable rafale. Une paire de seins fermes, probablement un 90 C, fermes et voluptueux, plus je descends plus je découvre un corps divin ; des hanches bien formées ; un fessier travaillé par les squats ; une bouteille d’Orangina sans défaut. Je lui mange les seins, redescends vers son nombril, avale son vagin. Elle est en extase, je suis en érection. La Red Horse me permettra de l’honorer pendant une heure, si ce n’est plus… ou moins, l’alcool ayant détruit ma notion du temps et m’empêchant aussi d’arriver à l’orgasme avant que Rei ne puisse plus mouiller. Nous nous endormirons dans les bras l’un de l’autre sans que cela ne me dérange, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plus de quatre ans.

Les jours suivants ne m’apparaissent aujourd’hui que comme très troubles. Je pense avoir passé mon dimanche dans les limbes du sommeil. Le lundi ne fut qu’une journée sans folie, je me souviens avoir vaguement discuté avec Rei, nous promettant de nous revoir pour discuter de nos aventures respectives lors de mon retour à Manila, quant à May, bien qu’elle me disait ne pas m’en vouloir, la frontière entre nous apparaissait aussi tendue que celle entre les deux Corées.

Nous devions avoir rendez-vous à un musée sur la ville de Tattay en ce lundi, malheureusement, le lundi, ce musée est fermé, nous remettrons notre rencontre au mardi.

Nous nous rejoignons alors sur Pasig, proche de son lieu de vie, Tattay se situe à l’est de Manila, May insiste pour payer le Grab, je laisse faire, je ne suis pas proche de mes sous mais j’en suis aussi éloigné.

Le musée est un véritable délire artistique, entre les références à l’art marginal, aux fresques sur la vie philippine mais en mode taré et aux œuvres plus que limites sur divers dictateurs (H did nothing wrong), nous ne pouvons nous empêcher d’être hilares. Nous passons une après-midi merveilleuse avant de la finir sur une terrasse du musée où nous nous retrouvons seuls. Nous nous observons alors tous deux dans le blanc des yeux, sans dire un mot, les constellations se retrouvent ici entre nous.
— May, je… je ne sais comment le dire.
— Quoi ? Dis-le me répondit-elle timidement.
— Hum…
— Oui ?
— Je pense que je t’a…

Deux femmes viennent nous interrompre en montant les escaliers. Elles discutent lourdement et ôtent tout romantisme à la scène. Ma phrase n’aura jamais de fin, il en vaut mieux, ç’aurait été là comme jouer avec ses sentiments.
— Tu veux qu’on prenne un Grab ?
— Oui… enfin non, je n’en sais rien, tu veux rentrer ? Moi je ne travaille pas. C’est toi qui es maître et juge ici lui répondis-je.
— Je n’en sais rien me dit-elle d’un ton effacé.

Elle commanda alors un Grab avec deux stops, un chez elle et un chez moi.

À l’image de notre côté introverti, moi et May ne sommes jamais capables de prendre une décision pour le collectif. Nous nous mordions des yeux, ne souhaitant qu’une chose, passer le reste de la soirée ensemble. Il n’en sera pourtant rien. Dans le Grab qui nous ramène à nos ports d’attache respectifs, May est hésitante, devons-nous passer la soirée ensemble ? Entre quelques chuchotements entre nous deux, nous demandant ce que nous devrions faire, de nombreux blancs se posent. Nous qui avons été si intuitifs et bavards ensemble, devant la chose, nous devenons timides, hésitants, fragiles. Il n’en sera rien. Au moment de son dépôt, elle me prend dans ses bras, les larmes aux yeux :
— Je ne sais quoi penser de toi, on se reverra dans un mois, amuse-toi bien à Siargao.

Je suis au fond du trou, le malaise est palpable.

Nous sommes le mercredi, je n’ose pas envoyer un quelconque message à May. Pourtant, l’envie ne manque pas. Après un jour de repos, nous reviendrons tous deux à la charge le jeudi. Nous ne pouvons nous quitter sur un tel opprobre. Les questionnements fusent chez moi comme chez elle.

Néanmoins, nous avons décidé de nous voir une dernière fois le vendredi avant mon départ pour Siargao et qu’elle support fut-elle, peu surprenant car elle joue aussi ce poste sur League of Legends. J’ai chopé la crève en cette journée, elle m’aidera toute la journée, occultant nos problèmes du mardi et notre manque de savoir-faire en matière d’amour. Me trouvant médicaments, remèdes et me conseillant sur la façon de me soigner, elle sera d’une véritable tendresse.

Ce chapitre avec May s’arrête là, tout comme mon aventure avec elle. Avec du recul, je sais que je ne la méritais pas. J’ai préféré le plaisir éphémère à une possible relation à long terme, j’ai préféré replonger dans mes démons plutôt que de m’accrocher à cet ange. Nous nous quitterons bons amis, enfin c’est ce que je pensais, il n’en sera rien, ce sera simplement la fin ; juste un moment loupé ; un chemin raté dont je ne saurai jamais ce qu’il aurait pu advenir.

Manila prend fin, Siargao commence et je ne me doutais pas que cette étape me mènerait au paradis et serait l’un des plus merveilleux chapitres de mon existence.

Chapitre 4

Chapitre 6