Chapitre 4

Suite à cette nuit d’ébats sexuels, je me retrouve dans les rues de Manille à sept heures du matin. L’air est bien plus supportable qu’en journée, les rues ne sont pas encore envahies par la populace et la ville en deviendrait presque agréable. J’hésite entre aller visiter Intramuros ou rentrer à mon appartement. Après une trentaine de minutes de marche, je consulte Google Maps sur mon téléphone : soit je prends le métro puis marche encore une vingtaine de minutes, soit je rentre directement à l’appartement, situé à dix minutes à peine. Mes insomnies et ma fatigue me poussent à faire le choix de la raison. Retour à l’hôtel.

Alexis ne cesse de m’envoyer des messages. Je ne lui réponds que très succinctement, sans être froid pour autant. Il est huit heures du matin lorsque je m’envole vers le pays des rêves. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le jour est plus calme que la nuit, le sommeil ne me repousse pas et je ne me réveillerai que sept heures plus tard.

Sept heures durant lesquelles Alexis continuera de me torpiller de messages. À mon réveil, je décide de faire le mort jusqu’au début de la nuit. La valse ne s’arrête pas après mon premier message : la demoiselle trentenaire me propose d’aller au bar le lendemain. Je reste évasif, ne sachant pas encore si je souhaite réellement couper les ponts.

— Tu veux aller au bar demain soir ?
— Pas sûr, je te redis demain.
— Oh, tu as peut-être un autre date. Ok… je devine que tu ne veux plus me voir. C’est ok. Fais juste attention à toi.
— Non, pas spécialement, j’ai juste envie de rencontrer d’autres personnes.
— Ah d’accord. Je ne t’embêterai plus alors.
— Tu peux, pas de souci.
— C’est ok. Va juste rencontrer d’autres filles, amuse-toi. Merci pour le moment.

S’ensuivront de multiples autres messages. Avec le recul, je ne sais vraiment pas pourquoi je me suis pris la tête et ne l’ai pas simplement bloquée. J’ai été très clair dans mes intentions et elle les a ignorées, s’imaginant qu’une relation à long terme serait possible, allant même jusqu’à croire que je l’embarquerais dans mes valises pour Siargao ou pour des vacances à l’étranger. Il est vrai que ce n’est pas très classe de chercher une simple aventure d’un soir, mais si le contrat est établi dès le départ et qu’il n’y a pas de mensonge, la faute m’en incombe-t-elle vraiment ?

Malgré cette aventure collante, j’ai toujours envie de rencontrer de nouvelles personnes. Tinder reste mon terrain de jeu. N’étant pas dans une auberge de jeunesse, les occasions de rencontres sont maigres. J’y rencontre une fille au profil très plaisant répondant au prénom de May. Un visage radieux, illustratrice, dotée d’un excellent sens de l’humour. Elle a l’air un peu parano, mais sur ce genre d’application, il n’y a qu’une seule solution pour briser la glace : la rencontre réelle. Après de nombreux échanges, je lui propose de se voir le jour même. Elle reste évasive, puis me ghoste pendant plusieurs heures.

Elle ne me répond qu’aux alentours de vingt heures, me disant qu’elle est en pyjama. Le message est clair. Je lui propose de nous voir le lendemain, elle accepte. Fatigué, je tente de dormir à nouveau. Ma nuit sera entrecoupée, mais bien meilleure que les précédentes.

Au réveil, je relance la jeune fille :

— Hey May, toujours ok pour se voir aujourd’hui ?
— Hey Marlou, je ne pense pas. Mes amis ont prévu de venir aujourd’hui.
— Ah d’accord, fais-moi savoir si tu changes de plans.

Suis-je en train de devenir une serpillière ? Je déteste les faux plans, mais cette femme occupe mes pensées. Ma troisième journée aux Philippines n’aura rien de très excitant. Je me contente de visiter Intramuros, qui n’a absolument rien de charmant si ce n’est ses nombreux mendiants et ses multiples guides touristiques. J’y reste deux ou trois heures avant de rentrer à l’hôtel.

Je reprends alors contact avec une fille avec qui j’avais parlé sur Tinder, que je ne trouvais pas spécialement belle. Je me dis que cela m’évitera de revivre une situation comme avec Alexis. J’ai simplement envie de rencontrer des locaux et de découvrir leur culture.

Nous nous donnons rendez-vous avec Nappier à l’Asian Mall, côté front de mer. Le coucher de soleil est magnifique, mais je n’en retiens pas grand-chose d’autre. Il fait nuit lorsque nous nous quittons. La raison voudrait que je prenne un taxi, mais mon hôtel n’est qu’à quarante minutes à pied. J’ai envie d’arpenter la ville de nuit et de jouer à mon jeu préféré : ne pas me faire shooter par une bagnole. La nuit ne rend la partie que plus excitante.

De retour à l’hôtel, le sommeil me gagne rapidement. Je ne cherche pas à converser avec May immédiatement. Néanmoins, en bon simp, je le ferai le lendemain matin :

— Hey, comment s’est passée ta journée d’hier ?
— Super. On a joué à Cards Against Humanity et au Scrabble. Tu t’imaginais qu’on allait jouer à D&D, sale nerd ?
— Haha, non du tout. J’aime pas les RP.
— Ah d’accord.
— C’est à cause de ma tête ?
— Non, non, pas du tout.
— Ok, ça te dit de se voir aujourd’hui ?
— Oui carrément ! As-tu déjà visité BGC ?
— Non, jamais. Ça me tente bien.
— Ok, rendez-vous à quatorze heures ?
— C’est parti !

Mes efforts ont porté leurs fruits. Je vais enfin avoir rendez-vous avec May. À la vue de son profil et de nos échanges, je ne m’attendais absolument pas à ce qu’elle me propose BGC, le quartier le plus huppé de Manille. Je commande un Grab et m’y rends. Sur le trajet, mon chauffeur me montre la maison de Pacquiao et m’explique ce que je savais déjà : BGC pue le fric.

J’arrive avec une quinzaine de minutes d’avance. Peu importe. J’ai eu la bonne idée d’apporter Hollywood de Bukowski, mon auteur favori. Après une trentaine de minutes et une vingtaine de pages avalées, May me contacte :

— Où es-tu ?
— Je suis au point de repos en face du magasin Toys “R” Us.
— Ok, j’arrive. Ne bouge pas s’il te plaît.

Deux minutes plus tard, je vois débarquer une sublime fille d’environ un mètre soixante-dix. Elle marche dans tous les sens sans m’avoir repéré. Je suis pourtant le seul Blanc de l’hémicycle. Je la laisse chercher, amusé, avant de finalement l’interpeller.

— May ?
— Oui ? Ah ! Enfin, je ne te trouvais pas ! Tu te cachais !
— Haha, pas du tout. T’es pas très douée, j’étais assis juste là.
— Hum… d’accord, me répond-elle en souriant.

Une rencontre qui commence par l’humour est toujours une bonne rencontre. Je ne pourrais retranscrire nos discussions de ce premier jour. J’ai découvert qu’elle jouait à LoL, qu’elle avait un humour aussi noir que le mien et qu’elle adorait poser des questions en tout genre, rendant la conversation fluide, sincère, presque évidente. Je me dévoile comme un livre ouvert. Serait-ce les premiers effluves de l’amour ? À minima, une belle amitié pouvait naître de cet échange.

Le lendemain, après une soirée à discuter sur Messenger, May me propose d’elle-même de se revoir après son travail. Elle bosse pour une boîte américaine, comme beaucoup de personnes éduquées ayant un emploi correct aux Philippines. Le pays étant anglophone, les Américains y externalisent leurs basses besognes. À qui profite le crime ? À tous, mais surtout aux Ricains.

Nous nous retrouvons à Greenbelt, un lieu qui ne m’est pas inconnu. Mais le découvrir avec May le rend bien plus agréable. Nos blagues affreuses nous amènent à nous demander d’où vient cet humour ignoble. Je lui parle alors de JVC, que je compare à 4chan. Elle commence à bégayer, m’avouant qu’elle connaît bien ce repaire de nerds et de marginaux. En la poussant un peu, elle m’avoue y avoir traîné un temps. En creusant davantage, elle finit par m’avouer que ses deux derniers petits amis venaient de là.

Je suis définitivement conquis.

La romance se poursuit le jour suivant. J’ai réussi à pousser cette véritable casanière à quitter son cocon trois jours d’affilée, un exploit. Nous allons au Shangri-La pour voir Avatar 2. En commandant les billets, la caissière m’informe que je m’apprête à acheter des places pour Avatar remasterisé. May m’assure que c’est bien Avatar 2, son ami l’ayant déjà vu. Un rapide tour sur Google m’apprend qu’Avatar 2 ne sortira qu’en décembre. Nous sommes en octobre.

— Je pense que ton pote s’est un peu foutu de toi, lui dis-je.
— Mais non, rétorque-t-elle.

Nous changeons de plan et tombons sur une réception haut de gamme annonçant l’ouverture du festival du film espagnol à Manille. Films gratuits. Rendez-vous romantique improbable mais validé. Nous assistons à la première : El Jefe. Si vous voulez le synopsis, allez sur Allociné.

Nous nous quittons vers vingt-deux heures, comme les soirs précédents, sans baiser ni câlin, comme deux collègues de travail. Nous en discutons ensuite sur Messenger.

— C’est bizarre, quand je suis avec toi je me sens super bien, mais quand on se quitte j’ai l’impression qu’on est hyper froids, comme des collègues de taf.
— Oui, pareil. On est quoi l’un pour l’autre ?
— Je sais pas… c’est compliqué.
— Oui. Bonne nuit ?
— Bonne nuit, Marlou.

Le lendemain, même schéma. Après deux films, nous nous frôlons, nous cherchons, sans jamais oser franchir le pas. Nous sommes deux grands introvertis. Les masques, la pudeur, et le fait que May m’ait dit qu’il est mal vu de s’embrasser en public me refroidissent totalement. D’ordinaire, l’alcool m’aide à franchir ces caps. Là, je suis sobre.

Le soir même, je lui fais part de mes inquiétudes. Elle me répond :

— J’en ai conscience. Hier, je n’ai même pas pu me concentrer sur le film. Je pensais juste à t’embrasser.
— Moi aussi.

La discussion s’arrête là, mais je suis décidé. Demain, je l’embrasserai.

Le lendemain matin, je me lève vers neuf heures pour prolonger mon visa. Direction l’immigration à Intramuros. Tout se passe bien. Rien d’intéressant à raconter.

De retour à l’hôtel, je fume une clope devant l’entrée. Un type est là, portant un maillot du Japon. Je l’aborde. Il s’appelle Igor, surnom évidemment. Nous allons manger un beef mami, mon premier vrai plat de rue philippin. Une soupe de nouilles, bœuf et œufs pour quarante pesos. Risqué, mais validé.

De retour à l’hôtel, Igor scrolle Tinder comme un possédé. La concierge débarque et observe l’écran par-dessus son épaule. Je suis mort de rire. Elle nous montre alors qu’elle est aussi sur Tinder. J’imagine déjà Igor l’avoir swipée à gauche.

Il est treize heures trente. Je pars rejoindre May.

Nous assistons à un film panaméen absolument éclaté. L’organisateur dort derrière nous. Nous rions, nous nous rapprochons. Je retire son masque, baisse le mien et l’embrasse. Retirer le masque de May et lui offrir ce baiser fut aussi intense que mes nuits avec Trixie ou Alexis.

Ce sera le seul. Plus tard, sur Messenger, elle plaisante :

— Je pense que notre relation est trop fusionnelle pour bien se passer. Si on couche ensemble, ce sera mauvais.
— Mais n’importe quoi, ce sera incroyable.
— Tout ce qui est trop beau ne l’est jamais vraiment.

Elle avait tort pour le sexe. Elle avait raison pour le reste. J’ai l’art de tout brûler pour des plaisirs brefs et éphémères. Il en sera de même ici.

Chapitre 3

Chapitre 5