Ma première nuit n’a pas été de tout repos. À mon retour à l’hôtel, je découvre le plaisir du sommeil non réparateur. La chaleur me fait suer, mais ce n’est pas elle qui transforme ma nuit en enfer. Le bruit est bien plus dévastateur. Les chiens errants et domestiques nous offrent un véritable concert. Pire encore, ma chambre est située à côté d’une sorte de transformateur qui fait un vacarme sans nom.
N’oublions pas non plus l’absence d’alcool. Je ne suis plus tellement habitué à dormir sans avoir un trou dans la tête. Il me faut combattre le démon. Difficile, d’ailleurs, de savoir si mes suées sont uniquement liées à la chaleur ou au manque d’éthanol. Ma nuit avait pourtant bien commencé ; elle ne s’achève qu’au lever du jour, avec l’impression de n’avoir pratiquement pas dormi.
Peu importe, il est temps d’aller découvrir Manille. Par où commencer la visite de cette immense cité ? Je décide de partir vers le Mall of Asia, le plus grand centre commercial des Philippines. Je n’y porte pas un grand intérêt, mais je souhaite surtout utiliser mon moyen de locomotion préféré dans une ville étrangère : mes jambes. La plupart de mes confrères voyageurs préfèrent les jeepneys — anciennes jeeps américaines reconverties en transports en commun —, les tuk-tuks ou le traditionnel taxi. Pour moi, il n’en est rien, d’autant plus que j’ai du temps à tuer. Quinze jours dans une ville, c’est considérable. Me voilà parti pour mes cinq premiers kilomètres. N’étant pas très doué en orientation, ils se transforment rapidement en sept ou huit. J’en perds le fil, mais cela me permet de me faire un premier avis sur la ville : elle est dégueulasse !
J’avais déjà remarqué que le trafic était agité. Ayant vécu en Inde, cela ne me choque pas particulièrement. Il n’en reste pas moins que les feux rouges n’ont ici qu’un effet esthétique. C’est là que débute mon jeu favori pour les quinze prochains jours à Manille : te fais pas shooter par la bagnole. Un jeu où le gain est nul et la mise maximale : votre vie. Du pur plaisir. Lorsque votre vie est en jeu, vous apprenez vite. Le meilleur moyen d’éviter un véhicule qui arrive droit sur vous est, aussi surprenant que cela puisse paraître, de ne pas vous déplacer.
Au cours de ma vadrouille, la misère est omniprésente. De nombreuses personnes vivent dans la rue. Pasay, où j’habite, est surtout un immense nœud de transports, loin des quartiers fréquentés par les étrangers. Je ne croiserai d’ailleurs pas un autre Caucasien dans le coin avant plusieurs jours.
La visite du centre commercial est globalement très ennuyante. J’y reste une petite heure avant de reprendre le chemin de mon hôtel par une autre route. Une douche, un changement de t-shirt, et je me prépare à partir pour Greenbelt, à Makati. Ah oui, je ne l’ai pas mentionné : mon insomnie ne m’a pas causé que des ennuis. J’en ai profité pour faire ma chasse et j’ai mon premier rendez-vous aux Philippines avec une femme de trente-six ans qui porte le prénom d’Alexis, le même que mon défunt grand-père. C’est un peu bizarre, mais je ne suis pas du genre à lâcher l’affaire pour si peu.
Après une trentaine de minutes de marche, j’arrive à Greenbelt, le centre commercial des gens de la haute société de Makati. Quelques messages plus tard, j’aperçois enfin mon date. Il serait difficile de lui donner trente-six ans. Néanmoins, je ne retrouve pas la beauté de Trixy. Le masque que nous sommes encore forcés de porter m’empêche de me faire un avis définitif. Alexis fait environ 1,60 m, possède un visage fin, de longs cheveux châtains et un style très apprêté, presque bourgeois.
Peu m’importe, je ne fais pas le difficile. J’ai déjà la chance d’avoir un rendez-vous avec une femme, ce qui ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Je la laisse choisir le programme. Je n’aurais pas dû. Elle décide d’aller au cinéma voir Smile. Avant cela, nous faisons une séance de karaoké. Je hais le karaoké. Malheureusement pour moi, aux Philippines, c’est une véritable religion. Après quatre ou cinq chansons où je fais semblant d’apprécier son timbre de voix, je finis par régurgiter un morceau de Queen sous forme de yaourt.
La purge enfin terminée, nous nous rendons au cinéma. Nous nous asseyons à l’avant de la salle obscure. Il y a peu de monde. Je n’ai aucun goût pour les films d’horreur, non pas qu’ils m’effraient, mais je trouve ça d’un ennui sans nom. Le film débute. Alexis me prend la main. Nous nous caressons gentiment la paume. Rien de bien orgasmique, mais c’est plutôt agréable de sentir la chaleur de la main d’une autre personne. Au bout d’un quart d’heure, Alexis se montre plus incisive. Sa main descend sur ma cuisse et remonte doucement vers mon entrejambe. Je lui donne la pareille, mais n’ose pas aller jusqu’à sa zone intime. À l’écran, une femme est en train de se transpercer les joues pour se fabriquer un sourire de Joker. Face à ce spectacle, mon phallus se tient droit comme un soldat au garde-à-vous.
Quelques minutes plus tard, ma rencontre du soir se dit fatiguée et souhaite partir. Je doute légèrement de la fatigue, mais j’acquiesce. Le film m’ennuie et j’ai des choses bien plus excitantes qui m’attendent. Nous commandons un chicken teriyaki à emporter, mon premier vrai repas depuis mon arrivée dans cette contrée, n’ayant jusque-là connu que le 7/11.
Nous entamons ensuite une marche d’une dizaine de minutes en échangeant principalement des mots crus. Nous arrivons devant son immeuble et prenons l’ascenseur. Impossible d’agir immédiatement : deux autres personnes partagent la cabine avec nous. Nous nous contentons donc de nous dévorer du regard. Quatorzième étage. Les portes s’ouvrent. Son appartement est quelque peu désordonné, mais rien de choquant. Nous nous embrassons. Là débute le carnage. Cette femme est une véritable salope et Dieu, elle sait y faire. Il est inutile de préciser que le rapport ne sera pas protégé.
J’éjacule une première fois sur sa tête sans le vouloir alors qu’elle est en train de me masturber. Nous prenons ensuite une douche, où la demoiselle me masse. Une divinité. Ce sera d’ailleurs la seule fois que je recevrai de l’eau chaude sur le corps avant un très long moment. Tandis qu’elle me masse, elle commence à me poser quelques questions intimes :
— Depuis combien de temps n’avais-tu pas couché avec quelqu’un ?
— Hummmm… un an et demi. Trixy n’existe plus.
— Oh, ok. Moi, ça fait plus de deux ans !
Me voilà quelque peu rassuré, je me voyais déjà avec le VIH. Le massage et la douche terminés, nous repartons pour une seconde séance. Je ne sais pourquoi, mais mon sexe est de nouveau dur moins d’une heure après le premier rapport. Normalement, je ne suis pas aussi performant, mais les Philippines ont l’air d’avoir un excellent effet sur moi. Après quelques positions, alors qu’elle se tient sur moi, je jouis en elle. Avec un brin de malchance, peut-être qu’un peu de mes gènes naîtra aux Philippines.
Je me lève pour boire un peu d’eau lorsqu’Alexis se jette sur moi et me fait un câlin :
— Je ne veux pas que tu me quittes !
— Euh ?
— C’est trop bien d’avoir des câlins et d’être avec quelqu’un.
— N’espère rien : je ne veux absolument aucune relation.
À vrai dire, je n’ai pas de règle définie, mais cette fille n’est clairement pas mon type. Plus vieille que moi, beaucoup plus portée sur le sexe, ni spécialement laide ni spécialement belle, elle n’apprécie pas les mêmes choses que moi et n’a pas le même rythme de vie. Bref, je ne vois rien qui puisse permettre une relation viable. De plus, elle parle déjà de partir à Cebu ou Siargao avec moi. Ça me fait vraiment flipper et je n’ai qu’une envie : me tirer.
Nous décidons malgré tout de dormir. J’avais oublié à quel point cela pouvait être inconfortable lorsque l’autre personne est collante. J’aime avoir de l’espace. Il n’en sera rien. Ma seconde nuit aux Philippines poursuit donc la tradition de la première : peu ou pas de sommeil. Je finis tout de même par sombrer avant d’être réveillé par une sensation de chaleur dans mon entrejambe. Alexis est en train de me faire une fellation. Mon sexe ne résiste pas à une troisième érection ni à un troisième orgasme. La gourgandine finit par avaler.
J’ai atterri dans le nid d’une succube.
Il est 6 h 30. Le soleil se lève. Il est temps pour moi de quitter les lieux sans me retourner. Il vaut parfois mieux réfléchir avec son cerveau qu’avec son sexe.
Une leçon qu’il va me falloir apprendre rapidement.