Cela fait quinze jours que j’ai quitté la France, j’ai l’impression d’avoir autant vécu en une quinzaine que lors des six derniers mois. Je pars de Manille avec de nombreux souvenirs et quelques regrets, direction Siargao avec une escale à Cebu, un départ aux alentours de midi pour une arrivée vers 16 heures. Lorsque je débarque sur les lieux, le soleil est encore à son zénith. Il me faut prendre un minibus pour me rendre à mon hôtel, Ilakai Hostel, je ne le sais pas encore mais le choix de ce lieu sera déterminant dans mon futur et dans le chemin que mon existence va prendre. Il m’est toujours incroyable de me dire qu’un choix aussi hasardeux que celui d’une chambre d’hôtel peut avoir eu des conséquences aussi importantes sur mon existence.
Mon conducteur me dépose et me montre un petit chemin de passe, je m’attendais à une sorte de resort, il n’en est rien. C’est une auberge de jeunesse, malgré mon appétence pour les voyages et ma vie passée à vadrouiller, je n’en ai encore jamais expérimenté.
Je rencontre alors Geneviève, elle est à l’entrée, enfin ce n’est pas une entrée conventionnelle, celle-ci donne sur un petit abri où se situent deux tables à manger, en face une cuisine, sur la droite une salle de gym sans mur.
– Bonjour, que puis-je faire pour toi ?
– Eh bien, j’ai réservé pour un mois. Je m’appelle Marlou, dis-je timidement.
Après avoir canoté pendant quelques minutes afin de trouver ma réservation pour une raison qui m’échappe, Geneviève me tend les clés :
– Hum, d’accord, oui en effet, voici tes clés. Bienvenue !
Je me dirige vers ma chambre, un petit bureau, un lit deux places et c’est tout. Les toilettes, douches et cuisine sont communes, cela ne me dérange pas spécialement. Après avoir déposé mes affaires, je me dirige vers le centre commun afin de socialiser, le lieu m’a l’air d’être ouvert à la rencontre et je ne souhaite pas être le mouton noir, sachant que je réside seul et que tous les autres, sauf deux autres chambres privées, vivent dans deux dortoirs de dix personnes.
Je me pose alors sur une sorte de chaise-balançoire, il y en a trois. Tandis que je fume ma cigarette, Geneviève me rejoint et me parle des lieux, me dit qu’elle a failli mourir deux jours plus tôt en surfant sans l’aide d’un de ses résidents, me voilà rassuré, moi qui voulais m’améliorer en surf ici.
Je demande à Geneviève où je peux me sustenter d’un maigre repas mais aussi trouver des affaires de toilette, elle m’indique qu’il y a quelques restaurants dans la rue, je m’y presse et finis au CFC, une sorte de KFC low cost. Je mange mon repas et lance Tinder, je like n’importe qui, mon seul but est de rencontrer de nouvelles personnes. Peu après, je marche un petit kilomètre afin d’aller découvrir Cloud 9 de nuit, c’est l’un des spots de surf, si ce n’est le spot de surf le plus connu des Philippines. En y arrivant, je ne serai pas très impressionné, la nuit est tombée et je n’y vois rien.
À mon retour, je découvre une petite échoppe sur le chemin, je me décide à y faire halte. Je tente de converser avec un local, il me met vent sur vent. Après une bière, je décide de retourner à mon hôtel pour y poser mes divers achats.
Je ne suis pas du genre à abandonner et, voyant la fosse commune de mon hôtel vide, je décide de retourner à l’échoppe. Je me mets à cuver bière sur bière, de la Red Horse, une bière qui tape à sept bourrins, tout en observant la télé qui retransmet une interview de Diego Simeone. Je fais semblant de m’y intéresser tout en enchaînant les clopes. J’ai toujours une petite crève mais celle-ci ne me rebute pas à l’idée de rencontrer du monde.
À la moitié de ma seconde bière, un Caucasien rentre dans l’échoppe, il s’assoit près de moi, je lève ma bière afin de trinquer, il accepte mon invitation.
– Salut mec, tu vas bien ?
– Ouais, et toi ? Je m’appelle Dan.
– Moi c’est Marlou.
– Ça fait longtemps que t’es ici ? Je ne t’ai jamais vu.
– Non, je viens d’arriver cet après-midi.
Son accent, je le connais, c’est celui d’un foutu redneck australien, le genre d’accent aussi compliqué à comprendre pour un anglophone que celui d’un Québécois pour un francophone. Je ne comprendrai pas grand-chose à la conversation qui suivra mais je me contenterai de tenter de bégayer mon anglais et l’enchaînement de Red Horse aidera à rendre notre incompréhension mutuelle moins malaisante.
Après moult bières, mon camarade me demande si je suis chaud pour aller s’éclater la tronche au Harana, la soirée de cette nuit y prend place. Bien sûr que je suis chaud, je ne suis pas sorti pour me mettre deux grammes dans chaque poche afin de rentrer dormir comme un loir. Il est temps d’aller chauffer le dance floor.
Nous prenons un tricycle, une sorte de tuk-tuk qui vous conduit d’un lieu à l’autre pour une centaine de PHP la nuit et seulement une trentaine de jour. Mon camarade régale, je le suis dans un lieu assez merveilleux. L’alcool et la fête m’avaient manqué, les gens sont fous, tout le monde danse. Je me sens plus ou moins à l’aise grâce à mon alcoolémie, cet état de grâce ne fera qu’évoluer vers le haut au cours de mon séjour ici.
Je finis par perdre Dan, peu m’importe, je ne le connais que depuis deux heures à tout casser, je vais donc me saouler la gueule avec de nouvelles personnes, deviens pote avec un Finlandais. Je l’abandonne pour aller pisser, sur le chemin qui me mène à la plage où je comptais me vider, un groupe de Philippins en train de danser sur la fin de la piste de danse m’enjaille et me tend une bouteille d’alcool qu’ils souhaitent me vider dans le gosier, pas de souci, j’ouvre la bouche et fais honneur à ma nation : la Bretagne. Une, deux, trois, quatre secondes, ils retirent la bouteille, je n’étais pourtant pas rassasié.
Je m’en vais vers la plage rattachée au complexe du Harana pour pisser, sur le chemin du retour je recroise Dan qui est avec deux demoiselles, enfin deux demoiselles et un vieux monsieur, l’une d’entre elles se prénomme Daday et est un transgenre qui ressemble vraiment à un transgenre (genre plus homme que femme) et l’autre se nomme She, une femme d’une quarantaine d’années, plutôt mignonne et avec une jolie poitrine, tandis que l’ancien s’appelle Chris. Je discuterai avec les deux, chacune à leur tour pendant de longues minutes. Je ne retiens pas grand-chose de ma discussion avec Daday mais j’apprends que She est originaire de Manille, qu’elle a tout plaqué pour devenir instructrice de surf et qu’elle s’est mise bien grâce à la crypto et aux stocks. J’échange mon Instagram avec ces deux créatures, je les recroiserai à de nombreuses reprises sans vraiment avoir d’échanges très longs, sauf pour l’une d’entre elles mais évitons ici de vous spoiler.
Défoncé comme Benoît Magimel, le Harana ferme ses portes et je ne me retrouve plus qu’avec Chris et Daday, cette dernière me propose de me ramener chez moi, un taxi gratuit, pas de problème. J’enfourche sa bécane et vamos ! Direction mon lieu de vie, elle me dépose, je la remercie et lui offre un baiser sur la joue.
À mon retour à l’hôtel, trois types sont en train de discuter autour d’une des tables, je leur dis bonsoir et l’un d’entre eux me demande de me joindre à eux.
— Hey mec, ramène-toi !
— Ah… euh ouais, mais je suis un peu éclaté.
— T’inquiète, c’est samedi. Tu viens d’arriver ?
— Oui ! Je suis sorti au Harana ce soir.
— Ah, tu perds pas de temps.
On tape une ou deux heures à discuter, je ne me souviens pas de grand-chose, si ce n’est d’une chose. Cy, mon nouveau camarade, me tend une sorte de cigarette métallique :
— Tu fumes ?
— Ouais, bien sûr.
— Mais de la beuh ?
— C’est pas puni par la mort ici ?
— Non, t’inquiète, pas à Siargao.
— Ah ok, bon bah allons-y !
Et me voilà à me défoncer à la weed alors que je m’étais promis de respecter toutes les règles des pays que je visiterais, ce ne sera pas la dernière fois que je ferai entorse à mes règles de vie, de toute façon je pensais venir à Siargao pour une retraite spirituelle et me sevrer de l’alcool, moins de dix heures après mon arrivée j’ai deux grammes dans chaque poche et j’ai consommé de la drogue ; sacrée volonté. Suite à cela, je file enfin vers ma chambre et plonge dans un coma bien mérité.
Première matinée pour moi à Siargao, je m’éveille doucement, je sors de ma cahute et observe le lieu qui n’était que pénombre pour moi hier, personne n’est là si ce n’est le personnel de l’hôtel. Un bref bonjour aux âmes qui croisent le cadavre que je suis et je me décide à aller arpenter les lieux qui s’offrent à moi. Après quelques kilomètres à marcher pour rejoindre General Luna, je comprends vite que cette île ne me sera agréable que si je loue un scooter, malheureusement pour moi, je n’en ai jamais conduit de ma vie, il va me falloir apprendre. Je vais faire partie de ces abrutis qui prennent l’Asie du Sud-Est pour un terrain d’apprentissage aux deux-roues. J’ai déjà conduit un vélo électrique qui allait jusqu’à cinquante kilomètres heure en Australie, ça doit être peu ou prou la même chose me suis-je dit.
Je passerai le reste de ma journée à me balader sans aucune logique, si ce n’est celle d’acheter des tongs, je passe vraiment pour un touriste avec ma paire de New Balance.
Le soir, je rentre à l’hôtel, il est dans les alentours de 18 heures, je me décide à aller manger au CFC. Sur le chemin du retour, je passe devant l’échoppe d’hier, un type d’une vingtaine d’années est en train d’enquiller les bières, je me décide à le rejoindre après avoir pris une bière. J’apprends qu’il s’appelle Klay, je détecte rapidement qu’il est australien. L’accent est là mais il est moins puissant que le précédent. Après quelques bières, il m’apprend qu’un de ses potes va rendre son scooter demain et m’indique le lieu où je pourrais le récupérer. Je souhaite poursuivre la discussion mais mon interlocuteur doit aller bouffer et j’ai une énorme envie d’aller uriner.
Je rentre donc à mon hôtel où s’affairent une dizaine de personnes autour d’une des deux tables. Et alors que je fais semblant de ne connaître personne, Cy m’interpelle :
— Hey mec ! Ramène-toi !
Je le check.
— Bro, faut que j’aille pisser là, j’en peux plus, je reviens dans deux minutes ! lui répondis-je.
Je reviens deux petites minutes après, comme promis, bien que l’envie de m’éclipser était forte, je suis un homme de parole. Cy me présente alors à la bande attablée, ils sont sept ou huit, pour être honnête je ne me souviens pas de grand monde. Il y avait trois Anglais, lourds et bruyants qui se feront virer de l’hôtel le lendemain, Beth, une locale qui squatte régulièrement l’hôtel, mon camarade Cy, un Allemand dont je ne me souviens plus du nom et Eric, un Américain qui va prendre une place importante dans la première partie de mon aventure ; un « alpha » complètement cinglé.
Je discute un peu avec tout le monde mais plus avec mon nouveau camarade Eric. Californien et ayant son port d’attache à San Francisco, il est un ancien soldat de l’armée américaine. Il a été en OPEX en Afghanistan, pays qu’il ne saurait situer sur une carte. Il a 24 ans et s’est fait réformer suite à une blessure aux côtes survenue en sautant d’un pont, absolument pas dans le cadre de son service mais dans sa vie privée. J’apprendrai dans le futur une toute autre vérité. Il reçoit une rente de l’armée et a donc décidé de partir voyager autour du monde et de découvrir autre chose que la lourdeur de l’armée. Eric a été un gros consommateur de stupéfiants divers et variés. Issu du mariage entre un alcoolique drogué et une accro au crack, sa mère l’abandonnera assez rapidement, lui et son père. Après avoir fait moult bêtises, il s’engage dans l’armée, y voyant ici la seule forme de salut possible pour son avenir.
J’enchaîne les Red Horse et mes camarades m’indiquent qu’il est temps de passer à la prochaine étape. Direction General Luna et Tourism Road. J’imagine que l’on va prendre un tricycle vu l’état d’alcoolémie avancé de mes camarades. Il n’en sera rien. Moi et l’Allemand nous dirigeons vers la sortie du chemin. Tandis que nous attendons, un scooter sauvage surgit et fonce sur nous. L’Allemand esquive de peu. À son bord, les trois Anglais débiles. Ils reprennent la route et manquent de se ramasser en tournant vers la route principale. Je n’ai pas raté grand-chose en ne leur parlant pas.
Surgissent alors Cy et Eric sur un scooter. Il me demande de grimper. Trois sur un scooter, avec un conducteur éclaté, sans casque ni aucune protection, que pourrait-il bien m’arriver de mal ? Je grimpe sans aucune hésitation.
Nous voilà en route pour General Luna. Nous ne cessons de gueuler et de faire des signes aux véhicules que nous doublons, principalement des scooters et des tricycles. Après une dizaine de minutes de trajet, nous voilà arrivés à bon port. Nous avons perdu tous nos autres camarades mais peu m’importe, je suis avec Cy le pirate et Eric le soldat américain. Mieux vaut avoir une petite équipe d’élite qu’une armée de pleutres et de consanguins.
Nous arrivons à un bar qui se prénomme le Sibol. Je ne le sais pas encore mais il deviendra mon lieu de villégiature nocturne préféré. Un concert live d’une sorte de groupe rock local a lieu. Ils font diverses reprises des Fugees et de Bob Marley, je suis complètement fan. Nous commandons trois Red Horse et Eric me lance un défi, pierre papier ciseau, celui qui perd paye une tournée de tequila. Nous voilà partis. Le gambling, c’est ce qui manquait à ma soirée. L’Américain lance la pierre, je lui envoie le papier. Les USA sont en PLS et paient la tournée. Cy la refuse, il est déjà complètement éclaté. Néanmoins, je comprends vite qu’il est ici une petite légende. Celui qui se prénomme le pirate est bras dessus dessous avec des membres du groupe. Un des serveurs lui sert un verre d’eau et tous s’occupent de lui alors qu’il est dans un autre monde.
Cy est un phénomène à mes yeux. Très bon surfeur, doué aux échecs, dopé aux champignons et au cannabis, doué en musique (guitare et rap), un des meilleurs pratiquants de wakeboard du pays, un véritable petit taureau d’un mètre soixante-quinze, hyper sociable et à l’aise avec tout le monde. Issu du mariage entre une Philippine et un Australien, toute sa famille vit à Brisbane mais il a décidé de s’établir à Siargao. Physiquement, en plus d’être un petit taureau, Cy ne ressemble absolument pas au stéréotype du Philippin, le Mexicain asiatique. Lui ressemble plus à un Indien très foncé. Néanmoins, ce soir-là, il nous fera défaillance une petite demi-heure après notre arrivée sur les lieux du Sibol. Le pirate a besoin de repos.
Nous voilà, Eric et moi, laissés à l’abandon. Je ne me souviens plus de grand-chose, pour être honnête, si ce n’est que la fontaine à alcool a coulé à flot. Notre périple m’est flou et il ne m’est malheureusement plus possible de vous le raconter en détail. Je me souviens avoir rencontré Pizzaman, un Néerlandais établi sur place depuis trois mois, qui nous amènera à une cantine où nous boufferons et continuerons de boire des bières. Tout m’apparaît comme un brouillard, si ce n’est le chemin du retour. Nous opterons pour un tricycle, n’ayant plus de conducteurs, et nous ne cesserons sur le chemin de beugler le seul mot que nous connaissons en plus de salamat po (merci), notre chauffeur ne sachant si nous sommes fous ou complètement abrutis : Putang ina mo.
Je vous laisse taper ce mot pour en trouver la signification sur Google. Retour à l’hôtel, fin du second round à Siargao.