Chapitre 7 — Déviation

Ma troisième journée débute avec un certain mal de crâne. Il est onze heures lorsque je sors de ma chambre. Comme la veille, personne n’est présent, si ce n’est le staff de l’hôtel. Peu m’importe, il est temps pour moi de devenir autonome et de trouver un scooter. Je me rends à l’adresse que m’a indiquée l’Australien la veille. Malheureusement pour moi, plus aucun deux-roues n’est disponible.

J’arpente alors les rues de General Luna, me prenant râteau sur râteau à la recherche du divin scooter. Finalement, je finis devant l’échoppe de Didin, un petit Philippin maigrichon qui m’affirme pouvoir me trouver le Saint-Graal. On enfourche sa motocyclette, direction un petit garage : personne. Il appelle l’un de ses amis. Un véhicule se libère dans les cinq minutes qui viennent, rendez-vous sur la place centrale. Arrivé là, un gros Philippin avec des lunettes de soleil m’accueille. Il s’appelle René et me fait remplir un contrat de location. Je prends le scooter jusqu’au 31 octobre, soit une petite quinzaine de jours, et règle la somme de 4 200 PHP, soit 350 PHP la journée, environ six euros.

Je dépose mes affaires dans le coffre situé sous le siège puis pars acheter une bouteille d’eau. À mon retour, René est à côté du scooter et me fait remarquer que j’ai oublié les clés sur le contact. Quel abruti. Je me poste sur le siège et commence à galérer en tournant la clé. Le scooter ne démarre pas. René, qui était parti, revient à la charge :

— T’as déjà conduit un scooter ?
— Non, jamais.
— Ah, d’accord. Pour l’allumer, faut que tu maintiennes le frein avant et que tu appuies sur ce bouton.
— Oh… je comprends mieux.

J’allume la bête, mets les gaz, un peu trop, et manque de percuter un gosse tout en entendant René beugler derrière moi. Peu importe, je suis enfin sur la route ! Si l’on excepte le fait que j’ai failli devenir un meurtrier d’enfant, j’avais raison : c’est aussi simple qu’un vélo électrique.

Je roule plutôt lentement au démarrage. Ma seule expérience avec un tel engin remonte à l’Australie, à l’époque où j’étais un esclave au service d’Uber Eats. J’erre sur l’île sans aucun objectif, si ce n’est de m’habituer à la conduite. Peu à peu, je prends confiance et cherche à pousser la bête dans ses retranchements. La limite sera de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. Je prends mon pied. Une véritable sensation de liberté. Les paysages sont à couper le souffle : une forêt de palmiers sans fin, des routes désertes, des villages composés de maisons en tôle, des plages sublimes. Je ne peux plus bouder mon plaisir et je le comprends : je suis au paradis.

Je rentre finalement de mon petit tour aux alentours de dix-sept heures. Quelques-uns de mes camarades sont autour de la table. Parmi eux, mon très cher Eric, qui me propose de boire quelques bières. J’accepte, mais je me dois d’abord de me doucher et de passer au cabinet. Une fois chose faite, nous commençons à enchaîner les bouteilles en compagnie de Tim et de sa compagne Britney, tous deux Australiens. Peu à peu nous rejoignent Paco, un Californien, Mosquito, une fille qui travaille ici, et Beth. Les verres s’enchaînent et je commence à être plus qu’amoché. Mon pote Eric est en feu et ne souhaite qu’une chose : partir à la conquête de Siargao.

— Allons-y, camarade, m’assène le Yankee. T’es capable de conduire ?
— Bordel, non. C’est mon premier jour en scooter, je vais pas conduire bourré !
— Ok, moi je suis chaud. Viens avec moi.

Nous abandonnons nos camarades et nous voilà partis pour une nouvelle aventure.

Nous arpentons Tourism Road et nous arrêtons au premier bar où il semble y avoir du mouvement : Mama Coco. Il y a un DJ mais personne ne danse, la piste est vide. Ce soir-là, grâce à Eric, j’apprends que si tu n’es pas moteur, tu ne peux pas te plaindre. Le chad américain se lance sur la piste, lâche quelques pas de danse bourrés et m’enjoint à le rejoindre. Allons-y, mon frère. L’introverti que je suis ne comprend pas tellement ce qui se passe. Le combo alcool et Eric me transforme en une autre personne. Nous faisons le tour des tables, poussons les gens à se lever et à venir danser, lançant des vannes à ceux qui refusent. Au bout d’une petite dizaine de minutes, nous sommes une grosse dizaine au milieu de la piste. Cette soirée marque le début de la fin de ma timidité. Nous rentrons une heure plus tard, à la fermeture de Mama Coco. Bien que courte, cette virée ouvre réellement ma grande aventure à Siargao.

J’affronte une nouvelle journée le sourire aux lèvres, accompagné d’une gueule de bois moins importante que les précédentes. L’habitude, sûrement. Comme les jours passés, je me retrouve seul à mon réveil. Il n’y a que Favi, une Italienne de trente et un ans, superbe femme aux yeux bleus, qui traîne dans les parages. N’ayant pas grand-chose à faire, je discute avec elle pendant une bonne heure. J’apprends qu’elle est prof de yoga et qu’elle voyage dans toute l’Asie depuis plus d’un an. Elle me propose ensuite d’aller manger au Michael’s Restaurant, un restaurant typique situé à une petite dizaine de minutes en scooter que Paco lui a conseillé. N’ayant pas encore déjeuné alors qu’il est déjà midi passé, je décide de l’accompagner.

En plus d’en apprendre beaucoup plus sur les techniques de méditation et le yoga, je me régale. Le prix de la nourriture est ridiculement faible, les portions importantes et la bouffe délicieuse. Ma journée débute sous les meilleurs auspices. À mon retour à l’hôtel, je croise Beth, une jeune femme locale d’une vingtaine d’années qui passe son temps à traîner à Ilakai pour une raison qui m’est encore inconnue.

— Salut Marlou, tu vas bien ?
— Ouais, nickel.
— Tu veux jouer aux échecs ?
— Hein, y a un jeu ?
— Bah ouais. Alors, tu joues ou quoi, baguette ?
— Ahyaa, mais c’est raciste, ça ! Je vais t’exploser !

Pour être honnête, je ne suis pas spécialement confiant. Je joue de manière irrégulière et j’ai un Elo éclaté au sol aux échecs, environ 1 000 en 10 minutes. Si mon adversaire est plutôt bon, mes chances de le pourfendre sont nulles. Néanmoins, Beth n’a que de la gueule et je la monte en l’air au cours des deux parties que nous disputons. Pourtant, je ne peux même pas me moquer d’elle : autant Beth est un monstre dans la vie de tous les jours, autant devant un échiquier elle est polie, cordiale, fair-play et respectueuse dans la défaite.

Il est déjà plus de seize heures et je n’ai toujours pas fait ce pour quoi je suis venu sur cette île : surfer. Eric débarque alors avec Tim, Britney et Ben, un type fort sympathique qui voyage dans toute l’Asie. Nous décidons de partir à la conquête de l’océan.

Cloud 9 est clément aujourd’hui. Les vagues sont douces et facilement surfables, il nous est donc aisé d’en prendre plusieurs chacun. Soudain, un instructeur surgit et interpelle Eric :

— Hey mec, t’es trop fort pour cet endroit. Va à Quicksilver, tu vas plus t’amuser.
— Carrément ! Hey les gars, ramenez-vous ! On va à Quicksilver, ça va être plus drôle.
— Woop woop ! répondons-nous tous en chœur.

Nous voilà partis pour une grosse dizaine de minutes de paddle. En passant devant le ponton de Cloud 9, des vagues nous rapprochent dangereusement des piliers en bois et je commence à me demander si c’était réellement une bonne idée.

Je me vois déjà me faire exploser contre un pilier et finir en bouffe pour poissons, le genre d’aventure qui vous fait dire que le combo League of Legends / branlette au fin fond de la Bretagne n’était finalement pas si épouvantable que ça.

Je nage de plus en plus fort. Comme si ma vie en dépendait. Parce qu’elle en dépendait. Nous arrivons à Quicksilver, du moins je crois. Un groupe compact de surfeurs y stationne. Eric et Tim ont disparu. Sans lunettes, je suis presque aveugle : cinq mètres de netteté, puis le flou. Impossible de reconnaître un ami d’un inconnu.

Je reprends mes forces après l’effort intense que m’a demandé le trajet depuis Cloud 9. Durant ces quelques minutes, je comprends que nous nous sommes probablement enflammés. Les vagues sont déchaînées, deux à trois mètres de haut, le genre de rouleaux capables de vous latter la gueule. Malgré la peur qui me dévore peu à peu, je ne peux pas rentrer au bercail sans, au minimum, tenter d’en prendre une.

J’observe. Je me prépare. Une vague arrive.

ELLE EST POUR MOI !

Je me mets à paddler comme un fou furieux. Je sens la force de la vague, il est temps de faire mon take-off. Mes deux mains s’apprêtent à me porter sur la planche quand, soudain :

SLARCHFPFLFPFFLFFLFLPF.

Je me vautre la gueule. Ma planche pique dans l’eau et c’est parti pour un tour dans la machine à laver. J’essore pendant cinq à dix secondes, le temps de râper mon dos contre un rocher avant de remonter à la surface.

Bordel, j’avais oublié cette sensation. Celle de la mer qui vous engloutit parce que vous avez été imprudent. Il ne me reste qu’à ravaler ma fierté et me presser de retourner vers la plage. Cependant, mes malheurs ne s’arrêtent pas là. Cloud 9 dispose en son centre d’une plateforme. Sur sa droite se situe Cloud 9, sur sa gauche Quicksilver. Pour revenir depuis Quicksilver, il faut inexorablement repasser par Cloud 9. Pourquoi ? Parce que le flanc gauche est rempli de cailloux et de rochers tranchants comme des lames de rasoir. Vous devinez la suite ?

Eh bien oui, je suis assez con pour partir vers la gauche.

Sur le chemin du retour, un local me fait signe et me dit de faire très attention. Je n’y comprends rien, comme Delogu dans un débat politique. À mesure que je me rapproche des rochers, aday, la femme trans rencontrée trois soirs plus tôt, apparaît. Elle me dit de venir vers elle, sinon je vais me niquer.

Trop tard. Je suis déjà en lutte avec quelques minéraux. Je m’explose le pied sur un rocher mais, par chance, j’évite le pire : niquer la planche. Une vraie galère jusqu’au bout. Il est temps pour moi de quitter l’eau.

À ma sortie, je retrouve Ben. Lui aussi a frôlé la mort. Une gonzesse est passée à quelques centimètres de sa tête avec sa planche. Il a décidé de ne pas rester plus longtemps.

Il me propose d’aller boire un verre au Mad Monkey, un hostel attrape-fêtards situé dans la rue d’Ilakai. J’accepte avec plaisir.

Un smoothie à la banane à la main, nous discutons de football et de voyage avant qu’un nouveau participant nous rejoigne : Ninho, un Philippin qui a roulé sa bosse dans pas mal de pays, le Vietnam, la Thaïlande, la Chine et surtout le Koweït, où il a vécu pendant une dizaine d’années.

La discussion change rapidement de ton et nous ne parlons bientôt plus que de champignons magiques. Ninho est un grand consommateur et surtout un revendeur bien installé. Je n’en ai jamais pris, mais c’est un très bon VRP. Il m’a clairement donné envie d’ajouter une nouvelle drogue à ma liste.

Je finis ma boisson, prends le contact de Ninho sous le surnom de Mushroom Master puis quitte les lieux alors que la nuit tombe. Il est temps pour moi de rentrer à Ilakai. Ma troisième journée s’achève, ma quatrième nuit débute.

À mon retour à l’hôtel, Eric, Beth, Tim, Mosquito et Britney sont autour de l’une des tables. Au milieu trônent deux bouteilles de Tanduay, un alcool diabolique qui mériterait à lui seul un chapitre entier. Un rhum qui se négocie entre 120 et 150 PHP la bouteille de 75 cl, soit entre deux et deux euros cinquante. Un véritable tord-boyaux qui vous offre des gueules de bois monstrueuses, mais Dieu qu’il est économique. J’y avais échappé lors de mes premières soirées. Je ne peux m’y soustraire cette fois-ci.

— Marlou! What time is it? me demande Eric.
(Désolé pour la retranscription en anglais, mais sinon ça ne veut rien dire.)
— I don’t know.
— Shot o’clock. Take one, motherfucker.
— Fuck off!

Et un premier feu dans ma gorge. Nous nous racontons alors notre merveilleuse aventure à Quicksilver. Eric lève son short et me montre sa jambe droite. Ce con s’est encore plus explosé que moi. Elle est remplie d’éraflures, de peau arrachée et il pisse le sang. J’explose de rire et lui montre mon dos éclaté. Il explose de rire à son tour. Les grands artistes se rencontrent.

Nous voilà partis pour une soirée ensauvagée. Kai et Paco nous rejoignent, l’occasion pour moi d’en apprendre un peu plus sur ce dernier. Paco est lui aussi californien, comme mon camarade Eric. Il vient de San Diego. C’est un grand blond d’une quarantaine de berges qu’il ne fait pas du tout. Décidément, les Californiens sont tous des chads. Il voyage depuis plus de trois ans à la recherche d’un endroit où lancer un business, plus particulièrement un hôtel. Il est tombé sous le charme de Siargao et squatte Ilakai depuis plus d’un mois, à la recherche d’un terrain bien placé et au bon prix.

Pour ce qui est de la fête sur l’île, chaque soirée a son lieu de prédilection. Le samedi, c’est Harana ; le dimanche, El Lobo ; le lundi, Sidargo ; le mardi, Mama Coco ; le mercredi, Goodies ; le jeudi, Bed & Brew ; le vendredi, de nouveau Mama Coco, puis la boucle recommence. Bon, je me trompe peut-être sur certains jours. Tout n’est plus très clair à l’heure où j’écris ces lignes.

Nous partons en cavale avec une grande partie de la troupe en direction du Sibol, le bar où nous étions avec Cy le second soir. Un groupe en live reprenant Bob Marley nous prend aux tripes. Un énorme kiffe. Passage obligé ensuite par une cantine afin d’engloutir un sisig bien mérité et de nous finir à coups de shots de rhum avec un quatuor d’Espagnols qui réside lui aussi à Ilakai : un groupe de fous furieux.

Ensuite, les souvenirs sont épars. Selon les dires de Beth, j’aurais demandé aux Anglais alcoolisés qui avaient failli nous éclater en scooter le second soir, présents eux aussi dans le restaurant, d’arrêter d’aboyer parce qu’ils cassaient les couilles à tout le monde, et en particulier à Mosquito, située à vingt centimètres de la gueule du rosbeef qui se prenait pour un pitbull. Un geste chevaleresque que je regretterai un peu plus tard dans mon aventure, mais pas pour les raisons auxquelles on pourrait songer à ce moment du récit.

Fin de soirée. Retour à l’hôtel par un moyen que j’ignore, comme la plupart du temps.

La journée suivante débute selon la même routine. À mon réveil, je ne croise que quelques résidents. Cy est là, en train de bosser, donc aucun moyen de partir faire une activité avec lui. Eric s’est déjà barré depuis longtemps en compagnie d’autres comparses. Le fait qu’ils vivent en dortoir et moi dans une chambre privative me rend plus ou moins inaccessible.

Il est dix heures du matin lorsque je décide de partir vers le nord, direction Burgos, situé à plus d’une heure en scooter. J’ai envie de surfer et de tenter ma chance dans d’autres localités.

Je conduis comme un zinzin, à plus de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure dès que je le peux, soit la vitesse maximale que m’offre mon scooter. Pour quelqu’un qui n’avait encore jamais conduit de deux-roues deux jours auparavant, rouler à pleine vitesse dans un décor paradisiaque est un plaisir presque orgasmique, qu’importe la pluie éparse qui vient se joindre à la fête.

Après plus d’une heure de route, j’arrive à Burgos, sur une plage sublime, et me mets en quête d’une board pour aller surfer. Malheureusement, je ne trouve qu’une 9 pieds et ne prends pas le moindre plaisir, ne sachant absolument pas comment me positionner sur un longboard.

Une session éclatée au sol. Je commence à en prendre l’habitude. Malgré des conditions pourtant optimales, je n’arrive toujours pas à trouver mon bonheur. Comme un malheur ne vient jamais seul, sur le chemin du retour, je croise la maréchaussée qui me fait signe de m’arrêter. Un flic vient à ma rencontre :

— Bonjour, vous n’avez pas de casque ?
— Bonjour… euh, non, réponds-je en bégayant. C’est obligatoire ici ? Personne n’en porte.
— Bien sûr que c’est obligatoire. Vous avez votre permis ?
— Euh oui, je pense.

Je fouille mes affaires. Pas de permis. Je l’ai laissé à l’hôtel.

— Ok, donc pas de permis, pas de casque. Bon, je vais être sympa, je vais juste vous mettre une amende pour le défaut de port du casque. C’est environ 200 pesos.
— Je peux la régler maintenant ?
— Ah non ! Il faut retourner à la municipalité de Burgos pour vous acquitter de l’amende puis au commissariat afin de leur donner le papier du règlement.
— Ah… ouais.
— Bref, vous pouvez circuler. Bonne journée.
— Bonne journée.

Mon petit road trip, jusque-là plutôt sympathique, vient de prendre un coup dans l’aile. Peu importe, cela me donnera l’opportunité, ou l’obligation selon le point de vue, de retourner vers le nord.

Mon ratio de cent pour cent de réussite lors des contrôles routiers par les flics poursuit donc sa série. Ma première arrestation en France avait conduit à une suspension de permis pour usage de cannabis. Lors de la seconde, j’étais complètement ivre : ils s’étaient contentés de garer ma voiture sur le bas-côté, m’avaient demandé de rentrer chez moi à pied puis de récupérer mes clés au commissariat le lendemain. La troisième fois, j’ai perdu six points pour alcoolémie, moins de 0,8 g/l heureusement.

À mon retour à l’hôtel, l’équipe habituelle est en place. Eric, Beth et Mosquito s’apprêtent à aller sauter du pont. Une nouvelle joueuse a rejoint la partie : Laura, une Néerlandaise qui prendra une place plus importante dans la suite de l’histoire. Pour le moment, ce n’est qu’un PNJ à mes yeux, nous ne nous attarderons pas sur son cas. Deux autres Philippins nous suivent : Carlos, qui vient d’arriver à Ilakai, homosexuel un peu corpulent portant des lentilles de contact bleues, et Lexy, une Australo-Philippine qui vit de TikTok et possède plus de 1,3 million d’abonnés.

Le Catangnan Bridge est un pont où locaux et étrangers ont l’habitude de se retrouver à la tombée de la nuit pour observer le coucher de soleil, faire du skate et boire des bières au calme. Lorsque la marée est haute, il est possible d’y sauter. Je dirais sept ou huit mètres de hauteur, de quoi prendre un bon shot d’adrénaline. Nous nous y posons et nous lançons chacun notre tour. Après son premier saut, Eric souhaite en faire davantage. Un saut en bouteille, puis un plongeon. Ce trompe-la-mort prend son élan depuis la route, saute au-dessus de la barrière d’environ un mètre de haut et se positionne pour plonger. Sauf que son corps part quarante-cinq degrés trop loin et il se retrouve à faire une sorte de salto. Plus de peur que de mal, et une belle vidéo pour son Instagram. Cet abruti est un digne représentant de son pays : il n’a pas de cerveau.

Après cette folie, nous rentrons à l’hôtel. Cinquième soirée pour moi. Nous partons en direction du Barrel, un bar à billard, en compagnie d’Eric, Mosquito et des quatre Espagnols. Tanduay, Red Horse et allusions sexuelles sont au rendez-vous. J’y apprends que les quatre Espagnols — une femme et trois mecs — sont tous homosexuels ou bisexuels. Eric et moi ne savons que faire de cette information. Mosquito, quant à elle, nous montre son tatouage sur la fesse droite : fuck me harder. Les shots s’enchaînent et nous décidons de partir dans un autre bar. Je ne me souviens plus duquel et, à partir de là, mes souvenirs deviennent de plus en plus flous. Encore de l’alcool. Mosquito qui renverse la moto sur elle et moi à l’arrêt. Eric qui me demande si je suis sûr de ne pas vouloir rentrer alors qu’il a chopé la trentenaire espagnole. C’est mon dernier souvenir.

Plus rien. Un immense trou noir.

Lorsqu’une femme, une personne trans ou un homosexuel porte le surnom de Mosquito, il vous faut fuir. Moi, je suis simplement et bêtement tombé dans son piège.

Je me réveille le lendemain en me souvenant avoir tambouriné le cul d’un être humain. Un mauvais souvenir ? J’entends une respiration sur ma droite. J’observe. Je suis bien dans mon pieu, mais je ne suis pas seul.

Et merde. Ce n’était pas un mauvais souvenir.

Le réveil est donc plutôt corsé : peu ou pas de souvenirs, Mosquito à côté de moi et une énorme gueule de bois. L’insecte pompeur de sang s’éveille et me demande si je souhaite aller faire de l’island hopping, tout en tentant de m’embrasser. J’évite les deux. L’island hopping est un tour de trois îles autour de Siargao. Je lui réponds que cela ne me tente pas des masses, que j’ai simplement envie de pioncer. J’y vois surtout l’occasion de me débarrasser d’elle sans faire de drama. J’ai besoin d’air, de respirer, de comprendre ce que je viens de faire.

Ah oui, est-il utile de préciser que Mosquito est transgenre ?

Je me réveille de nouveau plus tard, aux alentours de midi. Je croise Cy et Neil, un membre du staff de l’hôtel, une vraie crème. Nous discutons un peu. Il est temps d’établir mon plan du jour. Que faire de ma journée ?

Eh bien, aller payer mon amende, pardi.

Direction Burgos pour le deuxième jour d’affilée. Je galère à trouver la municipalité. Une fois à la municipalité, je galère à me faire comprendre. Arrivé au service de paiement des amendes, je galère à régler ma créance. Puis je galère à trouver le commissariat.Bref, j’ai ramé dur.

Je fonce ensuite à Pacifico pour partir à la conquête des vagues. Malheureusement, troisième jour et encore une board qui ne me convient pas. Il ne reste que des shortboards et des longboards de plus de 9 pieds. Après mon échec avec la longue, je tente la courte. Résultat : je ne prends pas une seule vague.

Je m’explose de nouveau un pied, une classique. Mes jambes ressemblent désormais à un champ de Verdun. J’ai plus d’écorchures que de vagues prises à mon palmarès.

Sur le chemin du retour, je m’arrête à une caverne que je visite en compagnie de deux Français dont j’ai oublié les noms. Chauves-souris, eau froide et trouble, grotte sombre : c’était un bon délire. Retour à l’hôtel. La plupart de mes frères d’armes sont déjà partis au combat. Je décide donc de retourner me coucher pour une petite sieste réparatrice.

À mon réveil, il n’y a plus dans les parages que Mosquito et un nouvel arrivant. Je discute avec elle, qui souhaite aller jouer au billard. Elle est à moitié bourrée et je ne sais pas trop comment lui dire que la soirée de la veille n’était pour moi qu’un accident de parcours. Je décide alors d’aller causer au nouveau :

— Salut mec, tu t’appelles comment ?
— Theo, et toi ?
— Marlou.
— T’es français vu ton accent, non ?
— Oui ! T’es d’où en France ?
— Malestroit, et toi ?
— Oh bordel ! Je suis de Questembert.
— Mais nan ? Incroyable.

Nos deux villes se situent à moins de dix kilomètres l’une de l’autre. Un sacré concours de circonstances. Je lui propose de se joindre à Mosquito et moi pour aller jouer au billard. J’aurai au moins quelqu’un pour faire tampon.

Comme chaque fois que j’ai mis les pieds au Barrel, les tables sont prises. Nous nous rendons alors dans un bar proche de la plage. Des amies de Mosquito sont présentes sur place, quatre ou cinq gonzesses qui braillent, parlent fort et enchaînent les verres d’alcool fort. Nous nous joignons à la fête, mais la discussion se déroule principalement en tagalog. Impossible pour Theo ou moi de participer. J’apprendrai plus tard que lorsque des Philippines parlent en tagalog en présence d’étrangers, c’est majoritairement pour parler de cul. Je comprends la chose un peu plus tard dans la soirée.

Peu à peu, nous parvenons à entrer dans la conversation et nous nous sentons moins exclus. Après moult verres, nous partons en direction du Sidargo, une sorte de discothèque. Nous fonçons vers la piste de danse. N’ayant pas encore assez de grammes dans le sang, je me jette sur le premier bar afin de m’injecter quelques shots de rhum et de prendre deux Red Horse, une pour moi et une pour Theo. La soirée se poursuit. Mes oreilles commencent à saigner. La balance est ignoble, la musique éclatée et bien trop forte.

D’ailleurs, vous ai-je déjà parlé des sets aux Philippines ? Sincèrement, je crois n’en avoir jamais entendu d’aussi pétés de toute ma vie. Même celui de votre boîte de campagne est de meilleure qualité. Remixes de chansons américaines, morceaux qui s’enchaînent sans aucune logique — on passe d’AC/DC à Village People —, sons qui durent trente secondes avec seulement le refrain d’un tube, et j’en passe. Bref, la musique est à gerber.

Revenons à la soirée. Je ne me souviens que de deux des demoiselles : Anne, une sorte de robot danseur désarticulé assez incroyable à observer, et Dizzle, une jeune femme d’une trentaine d’années, mère de deux enfants et plus que bonne selon mon baromètre. Malheureusement pour moi, au cours d’une discussion alcoolisée, je comprends enfin la teneur des conversations passées en tagalog :

— Ah Marlou, alors c’est toi le copain de Mosquito ?
— Le copain ? J’ai juste couché avec elle une fois et je n’en ai aucun souvenir, faut pas abuser.
— Ouais, et là t’es avec elle en ce moment.
— Non, pas du tout.
— T’es gay, du coup.
— Mais non, ah bordel !

J’avais bien fait de la merde et j’espérais surtout que celle-ci ne s’étale pas davantage. Je n’en avais pas grand-chose à foutre d’être considéré comme gay. Par contre, être considéré comme en couple et gay risquait de compromettre fortement mes chances de conclure avec une nouvelle conquête. Il faut savoir que, sur ce genre de petite île, tout ce que vous faites se propage à vitesse grand V. J’étais dans la panade et, en plus, j’avais le seum parce que j’aurais bien tenté ma chance avec cette jeune MILF.

C’est Theo qui le fera pour la France.

Je retrouve Mosquito et lui explique que je ne souhaite pas avoir davantage de relations avec elle. Elle est raide, moi aussi. Elle se met à chialer. C’est le drame. L’alcool vous fait faire des erreurs, mais il vous offre aussi parfois la force de les corriger.

Nous ne nous parlerons plus du reste de mon séjour.

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