Chapitre 8 — Paranoïa

Les soirées se suivent et s’enchaînent. J’ai tenté de prendre un jour de congé afin de me revigorer, ce fut encore pire que de m’enivrer : une insomnie m’a empêché de dormir de toute la nuit. J’ai découvert que des coqs hurlaient du soir au matin à côté de chez moi ; l’alcool me les avait jusque-là fait ignorer. Cette journée est la dernière de mon camarade Eric, il quitte l’île demain. Malgré la fatigue et mon corps qui a pris dix ans en dix jours, je suis prêt à affronter le Tanduay et tout ce qui viendra se confronter à moi. Je ne saurais si bien dire.

De retour à l’hôtel, nous voilà dans la pré-soirée du bouquet final d’Eric. Trois bouteilles de Tanduay trônent au centre de la table. Autour d’elles se trouve une quasi-équipe de football composée de votre narrateur, d’Eric, Josh, Paco, Laura, Lexy, Carlos, Robin, Kai et Beth.

La journée a été d’un grand calme. Nous préparons le torrent à venir. Apparemment, Eric a déjà été une tornade la veille. Scandant que les USA sont le meilleur pays du monde et que les autres ne sont que des abrutis, réveillant la quasi-totalité des occupants de son dortoir, l’ouragan Eric devait avoir une sacrée puissance sur l’échelle de Saffir-Simpson.

Il me raconte sa soirée et je suis presque triste de l’avoir loupée : énorme cuite dans une échoppe à coups de rhum-coca à moins de 50 PHP, rencontre d’un nouveau phénomène nommé Robin, éclosion du Germain Josh et découverte de plusieurs locaux, dont un que nous retrouverons le soir même et qui répond au nom de Normand.

Notre après-midi se compose d’une session de surf à Jacking Horse. Les vagues ne sont pas folles mais restent passables. Rien de bien exaltant cependant : le spot est surtout destiné aux débutants et je m’en suis déjà complètement lassé. Je découvrirai bientôt un nouvel endroit, un peu plus éloigné mais bien plus agréable : Santa Fe, la Mecque pour les personnes d’un niveau intermédiaire.

Les bouteilles ne survivent pas longtemps aux différents shots et jeux d’alcool que l’on s’envoie dans la tronche. En moins de deux heures, elles sont toutes pliées et mon taux d’alcoolémie grimpe à son sommet aussi vite qu’un Froome dopé à l’EPO. Après cette dégustation, il est temps de foncer vers General Luna pour poursuivre les festivités. Nous prenons des tricycles tandis que certains partent en scooter. À ce moment-là, nous avons déjà perdu deux soldats : Laura et Kai.

Je suis complètement cuit. Je ne sais pas comment Josh et Robin font pour conduire un scooter, dis-je à mes comparses de tuk-tuk.

— Ah bah moi, je ne sais tout simplement pas conduire un scooter, me répond Lexy, jeune TikTokeuse au million d’abonnés.
— Moi non plus, renchérit Carlos, jeune homosexuel philippin.
— Ah bah bordel ! Va falloir qu’on vous apprenne.

Spoiler : je ne leur apprendrai pas à conduire un scooter.

Soyons clairs et succincts : je ne me souviens foutrement de rien. Je suis complètement déchiré et la soirée comporte un trou massif jusqu’aux environs de minuit. Le voyage en tuk-tuk a créé un trou noir dans l’espace-temps. Nous partons donc dans le futur, quelques heures après ce trajet. Il ne reste plus que quatre soldats : moi, Eric, Josh et Robin.

Nous ne sommes même plus dans un bar ou une boîte de nuit, mais à la Cantina Luna. Il pleut comme vache qui pisse. C’est sûrement la flotte qui m’a réveillé, allez savoir. Mes camarades croisent Normand et je découvre donc le phénomène : un Philippin plutôt fortuné, qui a bossé en Europe et dans différentes ambassades à travers le monde.

Il est accompagné de Raya, une jeune femme qui ressemble davantage à une adolescente. Je lui aurais donné quinze ans, elle en a pratiquement le double : vingt-neuf. Elle se défonce autant que Jimmy Cliff et Bob Marley combinés. Le feeling passe bien et Normand, conscient que la soirée ne va pas davantage s’enflammer dans une cantine alors qu’une pluie torrentielle a décidé de pourrir la dernière nuit de folie d’Eric, nous propose d’aller chez lui.

Aucune idée de l’endroit où il habite. Il nous assure que ce n’est qu’à dix minutes. Néanmoins, impossible de nous y rendre en tricycle : il nous faut deux scooters. Ça tombe bien, Josh et Robin en sont tous les deux pourvus. Je choisis Josh comme pilote. Très bonne idée.

— Bordel, je suis complètement défoncé, mon pote. J’ai pris des champignons ! s’exclame le descendant de nazi.
— Bon bah en route pour l’enfer, le SS.

S’ensuivent une vingtaine de minutes de route sous une pluie torrentielle. Le Germain est défoncé comme jamais et nous suivons Robin et Normand. Plus nous avançons, plus nous nous demandons où nous foutons les pieds. La route devient de plus en plus éclatée avant de finir sur un chemin de terre d’environ cinq cents mètres. La boue et la pluie nous explosent la gueule. Néanmoins, nous voilà enfin arrivés à bon port.

Nous montons une pente qui doit taper les dix degrés avant d’atteindre la villa, une sorte de petit resort chill appartenant à notre hôte du soir.

Le lieu est paradisiaque, si l’on excepte la tempête qui se déroule à l’extérieur. Pluie diluvienne, fringues pleines de flotte : nous enlevons nos t-shirts et nous voilà tous les quatre torse nu. Normand nous invite à nous poser sur des sièges, près de l’extérieur, en compagnie de Raya. La jeune femme tire comme une cinglée sur sa vape.

— Tu t’en fous plein la gueule avec ta vape, lui dit Eric.
— Bah oui ! Pourquoi je me priverais ?
— D’ailleurs, elle est bizarre, ta vape. Pourquoi elle est aussi grosse ?
— Hummm… disons qu’elle a un contenu spécial. Vous voulez essayer ?

Et nous voilà tous les quatre à nous la passer chacun notre tour. On tète la vape comme les tétons de notre daronne à nos trois ans. Pendant ce temps, Normand nous prépare des cocktails à base de gin de qualité supérieure, servis dans des verres dignes d’une famille royale avec un énorme glaçon en leur centre. Il nous en tend un chacun puis propose un jeu :

— Je vous explique les règles. Un joueur donne deux choix et chacun, à son tour, en sélectionne un selon son affinité. À la fin, celui qui a proposé les deux choix donne le sien. Le groupe en minorité boit.

L’équipe est plutôt emballée.

Le jeu débute tranquillement, avec des questions banales du type baguette ou croissant, chien ou chat, et compagnie. Nous arpentons ensuite le terrain de la sexualité, où l’une des questions me mène à un énorme quiproquo concernant mon ami germanique Josh.

— Top ou bottom ? demande Normand.
— Bottom, répond Raya.
— Bottom, répond Josh.
— Top.
— Top, répond Eric.
— Top, répond Robin.
— Top, conclut Normand.

Quoi ? Josh est gay ? Bordel, je ne l’aurais jamais deviné à la vue de sa gueule et de son physique. Improbable. Mon cerveau est en mode mindfuck, mais tant pis. Je passe à autre chose sans développer le sujet. C’est à mon tour de poser une question :

— États-Unis ou Russie ?
— États-Unis, répond Eric.
— États-Unis, dit Robin.
— Russie, répond Normand.
— États-Unis, choisit Josh.
— États-Unis, dit Raya.
— Russie pour moi.
— Quoi ?! Mais non, comment peux-tu dire ça ? T’es un fou ? s’emporte Robin.
— Non, pas spécialement. Je trouve simplement que la Russie est moins hypocrite que les USA, donc à choisir je la préfère.
— Mais c’est pas possible de dire ça avec ce qu’il se passe en ce moment. Non mais sérieusement !

S’ensuit un court débat pendant lequel Normand tente de calmer le jeu en exposant nos différents points de vue. Robin, lui, fulmine. Nous décidons de poursuivre sans nouvelles questions politiques. Sauf qu’un seul tour plus tard, Raya choisit de faire un copier-coller de la précédente :

— Biden ou Poutine ?
— Poutine.
— Mais bordel ?! s’énerve Robin. C’est pas possible, mec ! Comment tu peux le préférer ?
— Bah, il est pas sénile au moins. Puis il a du skill.
— Laissons les autres terminer, intervient Normand.
— Nan mais pffff… je suis blasé, là.
— Biden, répond Eric.
— Biden, dit Robin.
— Poutine, choisit Normand.
— Ahyaaa, mais quoi ?!
— Pareil que Marlou. Je le préfère aussi.
— Biden, répond Josh.
— Biden, termine Raya.
— Non mais sérieusement, là, vous abusez !

S’ensuit un nouveau débat houleux. Au cours de celui-ci, Raya s’éclipse discrètement et, alors que la tension finit par redescendre, nous décidons d’y couper court, même si Robin en a encore gros sur le cœur.

Nous sommes tous complètement démolis lorsque Raya revient avec un présent destiné à faire définitivement retomber la pression : des bonbons. Ils sont rangés dans un sachet du type de ceux que l’on trimballe pour la drogue. Elle tend le paquet à Eric, qui en prend deux sans grande réflexion. Robin le suit dans son aventure. Josh en prend un. Lorsque vient mon tour :

— Mais… c’est quoi, en fait ?
— Des gummies.
— Des gummies ?
— Fais pas ta pussy. Prends et réfléchis après.
— Bon bah d’accord.

J’en gobe un. Je décide tout de même de ne pas suivre le même chemin que les deux premiers malfrats. Il faut savoir que j’ai un petit passif avec la drogue : trafiquant de mes dix-sept à mes dix-neuf ans, jusqu’à l’arrestation de mon partenaire d’affaires — qui a pris six mois avec sursis —, consommateur plus qu’acharné durant la même période jusqu’à la perte de mon permis, puis amateur de tout stupéfiant possible depuis ma vingtaine : speed, quéta, opium, MD, ecstasy. Après quelques soirées à me ravager la mâchoire et le pif, j’ai au moins appris une chose : fractionner. Si le produit est suffisamment fort, nul besoin d’en prendre davantage ; s’il ne l’est pas, on passe à la seconde manche.

Et bordel, ce bonbon est aussi puissant qu’un uppercut de Mike Tyson à son prime.

J’aurais probablement dû n’en prendre qu’une moitié. Mon état se dégrade rapidement, mais ce n’est rien comparé à mes camarades. Josh s’endort quasiment immédiatement et s’allonge sur une table basse en position cadavérique. Il nous fait moult frayeurs. Je suis tellement défoncé que je le crois mort : le frère de défonce a les yeux révulsés, les mains sur le torse et ne bouge absolument plus. Il me faut la confirmation de Normand, après une première inspection, pour être certain que le Germain respire encore.

Mes autres camarades, eux, sont explosés de rire, incapables de tenir la moindre conversation pendant un sacré bout de temps. Je les suis dans leur délire jusqu’à ce que mon cerveau commence légèrement à partir en vrille. Avant cela, Robin lâche une phrase qui me conforte encore davantage dans mon idée que Josh est gay :

— Regarde le faggot, il est mort ! Il est mort, le faggot !

Puis me revient cette phrase que prononce Normand :

— Ça, en tout cas, c’est une soirée dont vous vous souviendrez toute votre vie.

C’est sûr. Mais mon cerveau commence, lui, à se poser de nombreuses questions. Tandis que Normand se lance dans un monologue, que Josh reste les yeux révulsés sur sa table basse et que Robin et Eric se marrent comme des abrutis, mon esprit commence à voguer vers des territoires plus sombres. Alors que Normand tape sur ses jambes, je m’engage un peu plus loin sur ce sentier qu’il ne faut jamais emprunter lorsque l’on vogue vers le paradis de la défonce : la paranoïa.

Pourquoi aucun de nos deux hôtes n’a pris de gummies ? Avec cette pluie torrentielle, il m’est impossible de partir s’il se passe quelque chose. Pourquoi sont-ils aussi gentils avec nous alors qu’ils nous connaissent à peine ? Pourquoi est-ce qu’il sourit comme ça ? Qu’est-ce que Raya fait ici ? Est-ce sa partner in crime ? Sont-ils des psychopathes ? Vont-ils nous tuer ? C’est l’endroit parfait, non ? Reclus, loin de tout. Il leur suffit de creuser un trou et qui pourra bien nous retrouver ? Qui sait seulement où nous sommes ce soir ?

Le THC me broie le cerveau pendant le reste de la nuit. Chacun finit par se poser sur un sofa, un matelas à même le sol ou une table basse. Néanmoins, mes idées sombres ne me quittent pas jusqu’au matin. J’observe la pièce d’un œil inquiet, persuadé que Normand peut à tout instant dévaler l’escalier menant à sa chambre avec un .22 Long Rifle ou un couteau aussi acéré que les dents d’un requin.

Il n’en sera rien.

Le réveil est, quant à lui, bien douloureux. Lorsque j’émerge, plusieurs personnes sont réunies autour de la table à manger de la pièce principale : quelques femmes, de ce que je m’en souviens, Josh, Normand et Eric. Robin est toujours sur le matelas, englouti dans les abysses du sommeil.

— Un café, de la brioche, un thé ? me demande Normand, toujours aussi avenant.

Je me sens merdique d’avoir passé la nuit à l’imaginer en tueur en série.

— Oh là… non merci.

Je m’empresse d’aller aux toilettes pour me mettre un peu d’eau sur la tronche lorsque, soudain, tout mon corps semble aspiré vers le sol. Une nouvelle montée s’empare de moi. Vertige, faiblesse extrême, jambes en coton. Je ne dis pas un mot et retourne vers le sofa où j’ai dormi.

Je me rendors immédiatement.

Je suis au bout de ma vie.

Quelque temps plus tard, Eric me réveille. Il est temps de disparaître. Je suis encore complètement dans les vapes, totalement défoncé. La paranoïa de la veille n’arrive même plus à s’infiltrer dans le cadavre que je traîne. Nous adressons un bref au revoir et quelques remerciements à Raya et Normand avant de reprendre la route.

Pas un mot sur le chemin du retour.

À mon arrivée, je n’ai qu’une envie : embrasser mon lit. Je fais un bref câlin à Eric pour lui dire au revoir puis pars dormir et comater pendant les vingt-quatre heures suivantes.

Je ne reverrai pas Eric avant son départ. Mais Normand avait raison sur un point : cette soirée-là, je ne l’oublierai pas.

Chapitre 7

Chapitre 9