J’ai passé moins de deux semaines sur cette île et pourtant, j’ai l’impression que cela fait déjà une existence entière. Alcool, sexe, drogue, amitié : j’ai goûté à peu près à tout ce qui m’était offert. J’en viens à penser qu’une dizaine de jours ici valent largement une année dans ma chambre remplie de foutre, à boucler sur LoL avec mon Jhin incapable de s’extirper de la rangée dorée de ce cancer de jeu vidéo.
Quelques jours se sont écoulés depuis le départ d’Eric. Il a été brillamment remplacé par Josh, avec qui je me mets des races tout en prenant un malin plaisir à nous envoyer des punchlines sur nos origines respectives. Beth a rejoint la partie et nous ne nous quittons plus. Notre rythme est calibré : tous les matins, quelques bières à Jacking Horse avant une petite session de surf, puis des parties d’échecs. L’après-midi, nous continuons plus ou moins sur le même rythme avant de nous torcher à coups de Tanduay Select, un Tanduay légèrement moins dosé que le classique, trente degrés au lieu de quarante.
Ces journées me permettent également d’apprendre à mieux connaître Paco et Kai, deux personnes merveilleuses que je porte aujourd’hui encore dans mon cœur. La gérante de cette auberge est une crème sans pareille. Sa bouille d’enfant, ses oreilles en chou-fleur, ses gros seins et son sourire éclatant m’émerveillent chaque fois que je la vois. Non pas comme un homme amoureux, mais simplement comme quelqu’un qui vient de découvrir une personne profondément attachante.
Il m’a été donné, dans mon existence, de penser que l’amitié entre un homme et une femme n’était point possible. Cette île m’a clairement donné tort. Il est absolument possible de ne pas penser à baiser quelqu’un du sexe opposé, même lorsque vous trouvez cette personne attirante. Enfin, j’ai envie d’y croire.
Revenons à Kai. Cette femme est d’une force sans pareille. Après avoir travaillé à l’étranger pendant plusieurs années afin de capitaliser un maximum, elle a ouvert son auberge à Siargao. Un gîte mignon et sympathique où plus d’une vingtaine d’âmes peuvent communier dans le sourire et la bonne humeur.
Malheureusement, en décembre 2021, un typhon a ravagé l’île et, par la même occasion, son refuge, l’Ilakai Hostel. Nombreux sont ceux qui ont abandonné et quitté Siargao. Kai, elle, décide de tout rebâtir, vivant durant trois mois sans électricité ni eau courante avant que le cours de la vie et de la modernité, au prix de nombreux efforts, ne reprenne ses droits.
Paco, quant à lui, est un être assez surprenant. Il peut d’abord sembler hautain, quelque peu au-dessus de la mêlée des alcooliques expatriés immatures qui pullulent dans la vie nocturne de Siargao. Le Californien est en réalité une personne ouverte d’esprit, intelligente, vive, qui a déjà largement donné dans la vie de fêtard. Après une longue carrière dans la publicité, l’Américain a décidé de tout plaquer pour parcourir le monde. Il s’est ensuite acharné à parcourir l’Asie du Sud-Est afin de trouver un endroit où émigrer et poser ses valises, bourlinguant pendant trois longues années entre les différents pays de la région. Il finit par tomber sur Siargao et s’installe depuis deux mois à Ilakai, où il devient le grand ami de Kai. Il est rare de ne pas les voir ensemble tant leur amitié respire l’affection.
Mais vous me direz : on s’en branle de tes personnages non jouables ! On veut du sexe, de l’alcool et de la drogue !
Je comprends. Néanmoins, les soirées qui suivent sont du même acabit que les précédentes et j’ai surtout un énorme trou de mémoire sur cette période. J’arrive à me souvenir de quelques passages, de certaines rencontres, mais un vide subsiste entre le 25 et le 29 octobre, cette dernière date marquant le début des soirées d’Halloween. Seul souvenir pérenne : la création de Rhum City au centre de l’hôtel. Tous les soirs, nous nous retrouvons, Paco, Kai, Laura, Josh et moi, afin de nous mettre à l’envers à coups de Tanduay. Qui aime l’alcool nous suit. C’est ainsi que nous faisons la connaissance de Jatta, Marie, Athena, Brian, Harry et de bien d’autres Philippins en vacances à Siargao. La première citée passe la majorité de son temps avec mon compatriote Théo, qui a décidément l’art de marquer des buts : un vrai yes-life.
Nous arrivons à la première soirée d’Halloween, organisée dans la villa où s’était déjà tenue une pool party que j’ai omis de vous raconter, car mon cerveau est comme les joggings que je portais à dix-huit ans : rempli de trous.
Nous débarquons après moult shots et diverses bières dans ce superbe lieu. À l’entrée, je croise Dizzle, qui s’occupe de la réception. Un rapide bonjour, quelques palabres, un bracelet autour du poignet et c’est parti !
Eh bien non.
Une coupure de courant a raison de nous et plonge les lieux dans la pénombre pendant une bonne heure. Un petit groupe joue de la musique en live et nous ne savons bientôt plus qui est qui. Où sont mes potes ? Quand est-ce que je pourrai taper du pied ? Tant de questions qui restent sans réponse. Il ne me reste plus qu’à me balader et à découvrir de nouvelles personnes. Je rencontre Jean et sa copine portugaise. J’avais très, très, très brièvement discuté avec eux lors de mon arrivée sur l’île — en gros, je lui avais demandé où se trouvait la sortie de l’aéroport. Il me raconte qu’il est venu passer son diplôme de plongée et d’autres palabres. Je le recroiserai quelque temps plus tard au Sibol, le visage tuméfié après s’être fait casser la tronche par des Philippins lors d’une autre soirée pour avoir défendu une gonzesse. L’honneur a un prix. Heureusement que je n’en ai pas.
La soirée suit son cours et qui voilà ? La petite Raya et sa vape au THC. Nous passons pas mal de temps ensemble. Je m’enfume bien la tronche et, en la voyant dandiner son petit corps d’enfant de vingt-neuf ans, j’ai presque envie de la prendre dans mes bras, de l’embrasser puis de la ramener dans ma chambre de crève-la-faim. Néanmoins, le peu de matière grise encore vivant dans ma boîte crânienne me dicte de ne rien tenter. La jeune demoiselle m’avait parlé d’un crush sur un Irlandais présent sur l’île. Abstenons-nous de ruiner une relation amicale de qualité à cause d’une alcoolémie surpondérée.
Le reste de la soirée est plus ou moins anecdotique. Quoique, pour être honnête, je ne me souviens surtout pas de grand-chose, si ce n’est ma rencontre avec quelques Français installés sur l’île, Florent et Romain. Le temps et l’alcool ont malheureusement eu raison de notre discussion dans ma mémoire, tout comme de la façon dont je suis rentré chez moi après cette nuit qui n’était que le préambule de la véritable soirée d’Halloween, prévue deux jours plus tard.
Nous sommes à la veille d’Halloween. Le ciel est toujours bleu, le soleil au zénith et nous voilà dans la voiturette de Kai, Josh et moi, deux planches de surf sur le toit, prêts à affronter les vagues de Santa Fe. La soirée précédente a laissé quelques séquelles. Mon corps n’est plus tellement résilient et la fatigue est présente. Néanmoins, depuis que j’ai adopté la politique « un jour de cuite, un jour de repos » après le départ d’Eric, j’ai retrouvé une condition correcte.
Nous formons une belle équipe : moi, Josh, Beth, Paco, Kai et Laura. Imaginez-vous sur une plage paradisiaque, dans un hamac, posé avec vos potes dont certaines ont un physique de mannequin, à passer votre après-midi à boire des bières, jouer aux échecs, écouter du son, raconter des conneries et surfer tout en traînant une méchante gueule de bois. Le paradis sur terre, non ?
C’est ce que j’ai vécu. Cet après-midi-là, sans être le seul, résume peut-être à lui seul mon séjour sur cette île.
Au moment de repartir, nous observons la maison de Kai en construction lorsqu’une voix m’interpelle en français, avec un accent chantant du Sud :
— Hey ! Mais tu me suis, toi !
— Hein ?
Au travers d’une haie, j’aperçois le visage de Florent, rencontré la veille.
— Bah qu’est-ce que tu fous là ?
— Je viens surfer ici, c’est un super spot. Et puis là, on visite la maison de Kai, qui va habiter ici. Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?
— Bah j’habite ici, mon gars.
— Sérieux ?!
— Ouais. Viens devant, je vais te faire visiter.
S’ensuit une visite de la maison de Florent et, bordel, je suis impressionné. Il dispose d’une superbe baraque avec, au rez-de-chaussée, une grande pièce de vie donnant sur une piscine intérieure et une chambre pour son gamin. À l’étage se trouve une chambre parentale avec un balcon offrant une vue sur la plage. Je ne me souviens plus exactement du prix, mais il était plus qu’honorable : moins de 150 000 euros pour le tout.
Je pense qu’il est temps de faire un petit point géographique sur Siargao, car vous devez être quelque peu perdus depuis le temps que l’on y séjourne. Pour ma part, je réside à Ilakai Hostel, près de Cloud 9, le spot de surf le plus connu de l’île. Une dizaine de minutes plus au sud se trouve General Luna, connue pour ses nombreux bars. Pour généraliser, c’est là que se concentre la majorité des touristes. Nous sommes au sud-est de l’île.
Néanmoins, il serait dommage de négliger le reste. Plus l’on remonte vers le nord, plus l’île reste sauvage. Santa Fe est une plage située à seulement une quinzaine de minutes en scooter de Cloud 9. Pourtant, on y trouve encore peu de resorts — Ocean 9 à ma connaissance — et peu d’habitants au moment de mon récit. La plage est merveilleuse, les vagues agréables et facilement surfables. C’est là que se trouvent les maisons de Kai et Florent. Plus au nord encore se trouvent Pacifico et Burgos, avec leurs plages magnifiques et beaucoup moins de béton et de resorts. Sur la côte ouest se situe Dapa, centre névralgique de l’île pour les locaux, où l’on trouve notamment supermarchés et établissements d’enseignement supérieur.
— Sacrée baraque ! Tu te régales !
— Ouais, plutôt. Par ailleurs, t’étais sacrément dégommé hier !
— Ouais, je te mentirais si je te disais que je me souvenais de tout.
— Tu te souviens que je t’ai ramené ?
— Ah… merci. Tu viens d’éclaircir l’un des mystères de ma soirée.
Après cette petite visite, je rejoins Josh et Kai afin de rentrer à l’hostel.
À notre retour, Théo est en train de déchirer un t-shirt. Sa gueule est recouverte de rouge et il porte un short déchiré.
— Tu branles quoi, mec ?
— Bah, c’est la soirée d’Halloween ce soir. J’ai pas de déguisement donc je m’en fais un à l’arrache.
— Ah… c’est pas demain, Halloween ?
— Ouais, mais c’est ce soir la grosse soirée. Tu viens pas ? On est tous prêts, là. J’y vais avec Jatta, Marie, Athena, Bryan et Harris.
— Ouh là, j’ai pas de déguisement et je prévoyais de me reposer ce soir.
— Change ton plan, c’est LA soirée !
— Ouais… non. Je vais rester tranquille ici, amuse-toi bien.
Mon excuse première est le manque de déguisement. Elle tombe rapidement à l’eau lorsque Cy me propose celui qu’il portait la veille, le pizza-boy hawaïen de Stranger Things. En réalité, j’ai surtout envie de me reposer et de bien dormir. J’ai également une farouche envie de regarder House of the Dragon. Même en voyage, avec la possibilité de faire un amas de choses incroyables, il arrive que l’on souhaite simplement retrouver une activité familière. J’ai lu les deux bouquins et l’adaptation est fidèle et plutôt agréable à suivre durant cette première saison. Par ailleurs, si vous souhaitez mon avis, noirs comme verts sont de sombres enfants de v, à l’image d’un duel LFI face au RN.
Bref, après quelques épisodes, je sors de mon repaire afin d’aller chercher de l’eau et uriner. Que ne vois-je pas ? Théo, une bouteille à la main. Je m’approche :
— Qu’est-ce que tu fais là, mon gars ?
— Oooooooooooooh, laisse tomber, c’était une catastrophe. On est arrivés à la soirée et le jus a sauté. C’était blindé mais aucune électricité. Du coup, soirée annulée et là on vient de rentrer. On va boire quelques verres avec Jatta et Marie puis aller se coucher. Tu veux te joindre à nous ?
— Non, ça va aller, lui réponds-je en me retenant de rire. Je mate une série puis je vais me coucher. On se voit demain.
Comme dans la crypto, pour les soirées aussi, il faut parfois éviter de FOMO.
Je m’éveille totalement revigoré. Comme un réflexe, mes yeux s’ouvrent et se posent sur l’écran de mon téléphone. Un message de Beth m’attend :
Hey salope, on va te chercher un déguisement ?
Merci Beth pour ce réveil tout en douceur.
Je lui réponds que je suis chaud et voilà la petite demoiselle débarquée sur son énorme motocross une quinzaine de minutes plus tard. Mon cerveau n’a pas encore déployé toutes ses capacités cognitives que je me retrouve sur le cul d’une moto à slalomer à quatre-vingt-dix à l’heure entre scooters et chiens, les cheveux de Beth dans la tronche, en direction d’un marché de fringues de seconde main afin de me dégoter quelque chose à porter pour la soirée.
Nous voilà arrivés et ma mission du jour commence.
Il faut savoir qu’à l’époque, j’étais un type très blasé. Tout ce qui est soirée à thème ne m’inspire absolument aucune créativité ou, lorsque j’en ai, le simple fait de devoir faire un effort pour trouver le costume et me déguiser me dégoûte au plus haut point. J’ai également horreur de ne pas être habillé confortablement. Les costumes nécessitant un masque, du maquillage ou des habits chauds et collants me désarçonnent. Enfin, je déteste les déguisements trop tape-à-l’œil, car je n’aime pas être le centre de l’attention. Autant dire que je vais en chier à trouver quoi que ce soit.
Le lieu est un énorme marché d’une cinquantaine de mètres où des tonnes de fringues de seconde main sont entassées sur des planches posées sur des tréteaux. Il y en a pour absolument tous les goûts : t-shirts, maillots de foot, robes, jupes, jeans, fringues de taf, déguisements, chemises, et j’en passe. Les prix sont dérisoires. Tandis que je vadrouille avec un regard hagard, incapable de savoir ce que je cherche, Beth s’amuse à essayer toutes les merdes que nous trouvons sur notre chemin jusqu’à ce que nous croisions Laura.
La Néerlandaise admire des robes façon Disney et abandonne immédiatement sa tâche afin de faire un câlin à ma camarade philippine avant de m’en offrir un plus timide.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— On cherche un costume pour Marlou.
— Ah… et vous avez trouvé quelque chose ?
— Non, on vient de commencer. Et puis Beth essaye toutes les fringues qu’elle trouve donc on n’avance pas.
— Pfff, ferme-la, vieille pute.
— Hahaha. Allez, si tu veux je t’aide, Marlou.
— Ouais, pourquoi pas. Tu ne pourras pas être d’une aide inférieure à Beth.
Me voilà à suivre Laura, qui semble connaître les lieux par cœur. Elle navigue entre les stands et m’emmène vers divers habits qui pourraient me permettre de passer Halloween dans un accoutrement spécial et donc comme un être humain normal. Nous commençons devant plusieurs chapeaux, masques de luchador, de Zorro et têtes d’ours, ce qui me donne quelques idées. Puis viennent les costumes une pièce : squelette XXL, Spider-Man en taille enfant, une sorte de Robocop et quelques autres horreurs. Rien ne m’inspire. Je rebrousse chemin et abandonne Laura devant une montagne de robes. Elle n’en a déjà plus rien à foutre de moi.
Je retourne donc vers ma première idée : la tête d’ours. Sobre, discrète, peut-être trop. Tant pis. Je fonds pour elle telle la banquise face au réchauffement climatique et me retrouve à arborer mon pire ennemi, devenant ainsi le symbole de celui que je hais : le bear market.
J’arpente les lieux, ma tête d’ours sur le crâne, lorsque je recroise Beth. La gourgandine est toujours en train d’essayer divers vêtements et accessoires.
— Hey salope, j’ai besoin de 100 PHP pour l’essence.
— T’as pas d’argent ?
— Non, désolée.
— Ah, sale pauvre. Tiens.
— Ouais, ferme-la, baguette. T’es bien contente que je te conduise.
— C’est plutôt vrai.
— Bon, on se rejoint à l’entrée du shop, ça te va ?
— Ouais, ça me va. À toute.
La salope n’a même pas capté ma tête d’ours !
Beth est un sacré cas et j’ai de sacrées cartouches pour la foutre à terre. Elle possède notamment sur la fesse droite un tatouage du prénom d’un mec dénommé Simon, qu’elle a côtoyé pendant un mois à Siargao avant qu’il ne la largue assez rapidement. Côté finances, la jeune femme est également dans une sorte de délire malsain de sugar daddies : elle se fait facilement entretenir par des mecs qui débarquent sur l’île et tombent amoureux d’elle. Je ne dirais pas forcément que c’est de son fait. L’opprobre est aussi à jeter sur les malheureux qui se laissent attirer par le chant des sirènes. Pour ma part, je me fais ponctionner mon fric mais pas mon phallus : une relation gagnant-perdant que j’accepte bien malgré moi.
Fier de mon costume, je m’en vais attendre Beth de l’autre côté du shop lorsque mes yeux croisent une beauté. Le genre que vous ne voyez que dans vos rêves les plus fous. Elle me projette vingt ans en arrière, à l’époque où je lançais le meilleur jeu que la Terre ait jamais porté : GTA Vice City. Une chemise rose façon Miami Vice, couverte de fleurs blanches et colorées.
Je me jette dessus.
Je l’essaye. Elle est un peu serrée, mais c’est presque une qualité : elle me permet de paraître un peu plus stock que mon corps de lâche ne le laisserait présager. Je ne négocie pas. Pour 150 PHP, cette beauté est mienne. Elle deviendra mon atout charme pendant le reste de mon voyage.
Nous rentrons alors à Ilakai après que Beth a rempli sa moto avec mon argent. L’après-midi est calme et reposant. À vrai dire, je n’en ai absolument aucune idée, j’écris ça pour meubler.
Assez de simagrées.
La nuit tombe et nous voilà de retour à Rhum City avec mes camarades Paco, Kai, Laura, Josh, Beth, Théo, Jatta, Marie et moult autres compagnons dont je ne me souviens plus. Ma mémoire est aussi fiable que celle de nos hommes politiques. Après avoir plié quelques bouteilles du plus merveilleux des alcools — le Tanduay, CQFD —, nous nous rendons, Laura, Paco, Kai et moi, au Mad Monkey. Je ne sais guère ce que nous venons faire là. Je n’aime pas cet endroit.
J’en ai brièvement parlé lors de ma première rencontre avec Ninho et Ben, mais il mérite une description un peu plus approfondie. Le Mad Monkey est une franchise d’hostels présente un peu partout en Asie du Sud-Est qui s’évertue à proposer des activités tous les soirs afin de créer de la cohésion et tout le tralala autour de la défonce alcoolique, histoire de vous faire cracher un maximum de billets. Ce n’est clairement pas ma came.
Beth adore cet endroit à la con, et plus particulièrement les soirées karaoké, qui sont une religion dans ce pays. Je hais le putain de karaoké. J’aime chanter sous la douche ou lâcher un bon gros couplet de rap de temps à autre, mais pas du Céline Dion devant cinquante inconnus. Elle avait donc déjà voulu me traîner à l’une de ces soirées. Je m’étais laissé convaincre parce que Kai et Paco y allaient aussi. J’avais tenu cinq minutes : une bière commandée, quatre gorgées avalées, puis je m’étais barré sans prévenir mes compères.
La soirée la plus rapide de ma vie.
Revenons au cœur du sujet. Nous arrivons au Mad Monkey, décoré pour l’occasion : squelettes, têtes de mort, citrouilles, scènes de viol, cadavres et hémoglobine sont disposés çà et là. Rien de particulièrement effrayant comparé à ce qui traînait dans mon lieu de vie pendant mon année de chômage.
À notre entrée, Laura s’empresse d’aller voir She, la monitrice de surf rencontrée lors de mon premier soir. Je ne la reconnais pas à cause de son déguisement, ce qui aura son importance plus tard, et lui adresse un timide bonjour avant de rejoindre mon comparse Paco, qui commande deux San Miguel.
— Quelle pussy tu es ! Ce soir, il n’y aura que de la Red Horse ! m’exclamé-je.
— Ouais, je sais. Mais faudrait pas que tu te perdes comme à ton habitude. Donc accepte cette San Miguel que j’offre généreusement à l’éponge à vinasse que tu es et calme-toi sur la Red Horse.
— D’accord, chef !
On ne contrarie jamais quelqu’un qui vous offre quelque chose, en particulier lorsqu’il s’agit d’alcool, de drogue ou de sexe. La bière est torpillée en quelques gorgées. Nous prenons quelques photos souvenirs avec notre petite équipe — moi, Paco, Kai et Laura — devant une décoration prévue à cet effet, puis repartons vers un nouveau lieu de fête dont j’ai malheureusement oublié le nom. Pour que le récit reste flamboyant, nous l’appellerons l’Alhambra.
Le tricycle nous dépose devant l’entrée et, dans le rôle du physio, nous retrouvons encore Dizzle.
La jeune maman nous quémande 100 PHP pour entrer et nous voilà affublés d’un bracelet permettant d’aller et venir à notre gré, même si cela ne nous sera pas vraiment nécessaire. Le lieu est fort sympathique : un grand jardin où sont installés plusieurs stands pour se rafraîchir, un point d’eau avec énormément de gobelets, puis une scène donnant directement sur la plage, où plusieurs DJ vont se relayer pendant la nuit.
Je ne suis pas encore ivre et c’est un grave problème.
Mon camarade Josh est présent. Nous nous empressons d’aller commander une bière lorsque j’ai soudain l’impression de reconnaître la serveuse. Elle m’adresse un grand sourire.
— Marlou ! Comment ça va ?
Je me gratte le crâne. Mon visage trahit immédiatement mon manque de mémoire.
— C’est Yoana, tu ne te souviens pas ?!
— Ah mais oui ! Ça me revient.
Elle et son frère Leroy avaient tenu le stand de boissons lors de la première soirée d’Halloween, deux nuits auparavant, mais également lors de la fameuse pool party que j’ai omis de vous conter parce que je ne m’en souvenais plus. Bref, mes souvenirs à leur sujet, et particulièrement concernant Yoana, sont extrêmement flous. Les siens, en revanche, sont parfaitement nets. Elle se rappelle très bien de moi et a l’air de m’apprécier. C’est déjà un bon point. Ne pas se souvenir de quelqu’un qui se souvient de vous n’est pas forcément grave ; ça le devient lorsque cette personne n’a pas l’air de vous apprécier.
Elle m’annonce ensuite une terrible nouvelle : ils n’ont pas de Red Horse. Seulement de la San Miguel classique et light.
Comment vais-je réussir à être saoul à bas coût ?
Le système repose sur des tickets. Une bière coûte trois tickets tandis qu’un shot n’en coûte qu’un.
Je suis le crevard du système.
Et lorsqu’il s’agit de me défoncer la gueule, je privilégie avant tout la quantité de la défonce à sa qualité. Le coût devient donc un paramètre primordial. À notre disposition se trouvent également des verres d’eau à volonté et des glaçons, parfaits pour diluer les alcools forts. L’eau permet en plus de se réhydrater tout en coupant leur goût.
Le calcul est rapidement fait. Un shot ne coûte qu’un ticket, soit une dose d’alcool pour une unité. Un cocktail coûte quatre tickets pour sensiblement la même quantité d’éthanol. La bière, elle, titre seulement à cinq degrés et coûte trois tickets, sans même avoir la décence d’être une Red Horse.
Les shots représentent donc, et de loin, le meilleur rapport ticket/unité d’alcool.
Néanmoins, se trimballer avec des verres à shot est fort pénible. C’est ici que les gobelets d’eau et les glaçons gratuits entrent en jeu. Pour me sustenter et remplir mes poches de quelques grammes, je me rends au stand de mon amie Yoana. Elle me laisse verser mes shots directement dans mon verre rempli d’eau et de glaçons, auquel j’ajoute quelques citrons qu’elle m’offre.
Je vous livre donc la recette de mon merveilleux cocktail :
Vodka.
Rhum.
Eau.
Glaçons.
Deux citrons verts.
Avec ce délicieux breuvage, je suis rapidement ivre. Au bout de deux verres, je demande directement à ma serveuse préférée de verser le rhum et la vodka dans mon gobelet. Les doses ne sont plus tout à fait les mêmes.
Je suis ivre et raconte un paquet de merde, comme à mon habitude, mais toujours dans la joie et la bonne humeur.
Allez savoir pourquoi, mais tant que vous êtes un connard sympathique, tout se passe plutôt bien. Vous pouvez lâcher quelques punchlines, raconter des conneries, parler de cul pour détendre l’atmosphère, faire participer les gens ou chercher à les mettre légèrement mal à l’aise. Il suffit souvent d’un sourire pour ouvrir la porte du rire et il devient aisé d’être con. Toutefois, il faut savoir doser sous peine de devenir simplement insupportable, ce qui n’est pas toujours ma qualité première.
En étant con, on se souvient de vous. Et l’on vous privilégiera souvent face à un parfait random. Devenir pote avec votre caissière de chez Carrefour ne vous servira peut-être pas à grand-chose ; avec votre barman, c’est déjà plus intéressant. Sachez choisir vos copains par intérêt, rien ne sert de sacrifier du temps inutilement. Dans le cas présent, j’étais devenu pote avec la barmaid après avoir sacrifié un temps dont je n’avais aucun souvenir.
Un investissement parfait.
La soirée suit son cours. Je découvre un arbre portant des sortes de pommes monstrueuses non comestibles. Je suis chaud pour y mettre un croc, mais Neil m’en empêche. J’ai la chance de faire une photo avec Dora l’Exploratrice et surtout de surkiffer le son, qui, pour une fois, est énorme. Je vous ai déjà parlé de mon horreur de la musique aux Philippines ; il est donc plus qu’agréable de pouvoir enfin bouffer de bons sets.
À tel point que je finis sur l’un des caissons de basses à hurler sur la foule avant qu’une instapouf ne se glisse sur mon échafaud pour faire son show. Elle se fait conspuer par bon nombre de personnes, mais je n’ai aucune envie de combattre ce genre de narcisse. Pour être honnête, je n’aurais gardé aucun souvenir de cette scène si mon ami germain Josh ne m’avait pas fait visionner la vidéo le lendemain.
Bref, la soirée est ivre et agréable. Mais au bout d’un certain temps, je ne trouve plus aucun de mes frères d’armes.
Ils m’ont tous abandonné.
Mon ivresse est violente et je tangue quelque peu. Je m’installe face à la mer, ma tête d’ours sur le crâne, pour observer les alentours. Les lieux se vident à mesure que ma clope se consume. Il ne m’en reste d’ailleurs presque plus.
Il est temps de rentrer cracher mon venin sur ces traîtres qui m’ont abandonné.