Je suis tranquillement installé dans ma chambre à coder sur mon bureau de fortune quand mon téléphone sonne, c’est Jessy, je prends l’appel.
— Allo ?
— Ouais Daz ?
— Ouais.
— Ouais… hum.
Il se tait pendant plusieurs secondes, je le relance.
— Oui ?
— Tu as vu la nouvelle ?
— La nouvelle ?
— Eren est décédé.
Je crois à une mauvaise blague.
— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je viens de le voir sur Facebook. Ce n’est pas une blague, souffle-t-il.
Mon visage se déconfit, mon cerveau ne comprend pas l’information et s’y refuse. Mon cœur se soulève, se tort et s’étouffe à mesure que mon esprit fait la connexion. Des larmes se mettent à couler, Jessy m’appelle au travers du combiné à de multiples reprises, je ne réponds pas. Je souhaite toujours croire à ma première idée, une mauvaise blague, il n’en est rien. Mon esprit s’embrume, ne sait trop où donner de la tête. Les larmes ne cessent de couler.
— Ouais… désolé, dis-je en reniflant. Tu sais comment il est mort ?
— Pas de certitude, mais je pense qu’il s’est suicidé selon les quelques messages sur son mur Facebook.
La torpeur me consume. Quand il m’a quitté, je savais qu’il n’allait pas bien. Je n’ai même pas pris la peine de prendre des nouvelles de lui, occupé que j’étais à démarrer ma nouvelle vie. Jessy m’a tendu la main quand j’étais au fond du trou, mais je n’ai pas été capable de le faire pour quelqu’un d’autre. Quelle merde je suis, je me dégoûte.
— OK, lui murmuré-je, puisant dans toute la force qu’il me reste pour sortir ce son de ma bouche sans pleurer.
— Je rentre d’ici une à deux heures, on se voit à ce moment-là.
Je raccroche et fixe l’horizon sans aucune réflexion. Après quelques minutes de pensées morbides à fixer le mur, je me lève de ma chaise de bureau. Tout se passe de manière robotique, j’ouvre mon tiroir, prends mon sachet de beuh, m’en roule un, mes mains tremblent. Cela fait quelque temps que je n’ai pas fumé en journée, ma résolution cède devant cette nouvelle. Je me concentre sur ma respiration, expire et tente de reprendre le contrôle de mon esprit. Le joint est roulé, je prends mon casque, mon téléphone et mets le son « Poussières II Galaxie » de IAM. Je retourne dehors et m’assieds dans flamby à l’extérieur. Les douces caresses de son dossier ne m’apportent pas le moindre réconfort.
J’espère qu’à mesure que le joint se consumera, mon cerveau m’abandonnera. Je l’allume, fume, il n’en est rien. Si je me saoule, la douleur sera-t-elle moins forte ? Je ne pense pas, renonçons à la bouteille, cela pourrait me rendre fou. L’une des rares leçons que n’a cessé de me rabâcher mon père durant mon enfance : ne surtout jamais boire lorsque l’on est dans une situation émotionnelle douloureuse. Il est mort alors que je n’avais que onze ans, ça en dit long sur la tronche des conseils qu’il m’a prodigués.
La journée se passe dans un brouillard total, mes sentiments sont partagés entre incompréhension, frustration, colère et tristesse. Ma haine finit par prendre le dessus, alors que je suis encore affalé dans flamby, je me lève d’un seul bond, prends la table basse en bois et l’envoie voler dans le jardin, la chute lui est fatale, deux pieds se disloquent et la planche principale s’explose en plusieurs morceaux. Cela ne me suffit pas, je me mets à frapper un peu partout avant de prendre pour cible flamby et de lui offrir mes plus beaux crochets du droit, son renforcement en mousse m’empêche de lui faire le moindre mal. Je finis par me résigner, me mets en boule sur le sol, pleurant toutes les larmes de mon corps pendant une trentaine de minutes.
— Daz ?
C’est Jessy, je ne l’ai pas entendu arriver, le son de sa voix me sort de ma torpeur. Je me relève les larmes aux yeux et le fixe. Il me regarde puis se dirige vers moi et me prend dans ses bras. Sa chaleur me fait du bien, un gros câlin, c’est ce dont j’ai besoin. Il se retire, me tient les épaules et m’observe droit dans les yeux.
— Ça va, mon pote ?
— Non, pas du tout, dis-je d’un air abattu.
— Je comprends, viens, on va s’asseoir, je te ramène quelque chose à boire, une bière, un verre d’eau ?
— Un verre d’eau, s’il te plaît.
Je crois que c’est la première fois depuis mes treize ans que je préfère l’eau à l’alcool. Jessy revient avec ma demande et deux bières, il me tend le verre, la seconde bière est-elle pour moi ? Je réalise vite que non, Jessy décapsule sa première bière et se met à l’enfiler à vitesse grand V. Il ne le montre pas, mais il est dans le même état apocalyptique que moi. Il pousse un grand soupir, sort son paquet de cigarettes et s’en met une au bec. Il m’en tend une que j’accepte avec plaisir. Il pousse de nouveau un soupir, se frotte ses yeux humides, prend son briquet et allume sa cigarette, je l’imite.
— Putain, je suis pas bien, Daz, me déclare-t-il avant de pousser un nouveau soupir.
— Moi non plus, vieux.
— Ce qui me fait le plus mal, c’est qu’on aurait pu faire quelque chose.
— Oui, je t’ai raconté qu’il m’avait déclaré qu’il pensait au suicide, enfin pas de cette manière, mais c’était tourné de la sorte. Un appel à l’aide, quoi.
Jessy se tait, m’observe quelques secondes et pousse un nouveau soupir. Il prend son temps pour me répondre. Je respecte cela, dans de tels moments, il n’y a rien de pire que de parler avant d’avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant.
— Ne culpabilise pas, son choix, il l’a fait lui-même. Ses appels à l’aide, comment aurais-tu pu en mesurer la portée alors que l’on ne l’a côtoyé que durant quelques semaines ?
— Oui, c’est sûr, mais j’aurais pu y remédier.
— Et qu’est-ce que ça va changer de ruminer là-dessus ?
— Rien, absolument rien, c’est juste ma conscience et moi. Je le sais, mais je ne peux m’empêcher de m’en vouloir.
— Il ne faut pas.
— Il ne faut pas ?! m’écrié-je tout en me levant. Mais il est mort, bordel ! Et il ne faudrait pas ?! Putain, mais putain, mais putain, mais putain de merde !
Je fonds en larmes avant de diriger à nouveau ma colère sur flamby, le frappant de toutes mes forces. Le pauvre n’a pourtant rien à voir avec tout cela. Jessy se lève et me prend dans ses bras. Je m’arrête et c’est à mon tour de pousser un soupir, c’est un râle d’agonie qui sort de mes tripes, un bruit sortant tout droit des enfers que je ne serais pas même capable de refaire si l’on me le demandait. Nous restons dans cette position pendant une bonne minute, avant de nous défaire l’un de l’autre. Nous nous asseyons chacun. Le silence dure quelques instants, je n’ai aucune idée si ce temps se compte en secondes, en minutes ou en heures, avant que Jessy ne se décide à le rompre.
— Son enterrement a lieu mardi, tu voudras venir ?
— Oui, bien entendu. Tu penses que sa famille y sera ?
— J’imagine, pourquoi cette question ?
— Il ne portait pas sa famille dans son cœur.
— C’est vrai, mais que pouvons-nous y faire ?
— Rien malheureusement. Mais c’est d’autant plus triste de voir que sa dernière danse dans ce monde sera menée par les mêmes personnes qui l’ont mené à l’échafaud.
— Il en est certain, je ne préfère pas penser à ce genre de chose, pour être honnête avec toi.
Jessy termine sa seconde bière. Il se lève pour aller en chercher une autre.
— Tu peux m’en prendre une ?
— Oui, bien sûr.
Et puis merde, que mon père et ses conseils aillent se faire voir en enfer. L’alcool géré avec parcimonie me permet de calmer mes nerfs, la présence de Jessy n’y est pas innocente non plus. Les discussions deviennent plus philosophiques à mesure que la soirée avance et que notre grammage devient plus important.
— J’ai tendance à penser que l’on meurt trois fois, et que tant que cette troisième mort n’est pas atteinte pour Eren, il continuera d’exister, me lance Jessy.
— Ah bon ? C’est-à-dire ?
— Eh bien, je pense que notre première mort intervient lorsque l’on se rend compte de son existence. On l’imagine et l’on comprend que notre vie a une fin, on voit donc son infini se raccourcir en une simple période de temps. La seconde mort est la mort physique, celle d’Eren, notre être physique nous quitte et nous n’avons plus de relation avec le présent. Enfin, notre dernière mort, et la plus douloureuse, est celle où l’on est cité pour la dernière fois, c’est la dernière fois que l’univers se souvient de notre existence, après cela nous ne sommes plus que néant, notre souvenir n’existant même plus.
— Donc Eren existe toujours ?
— Oui, il nous imprégnera de son vécu. Il en est certain.
Nos discussions continuent jusqu’au lever du soleil, avec son apparition je sens enfin mes nerfs qui commencent à se relâcher et qui laissent du repos à mon corps et mon cerveau. Je suis abruti par l’alcool et me dirige vers mon lit pour profiter d’un long sommeil. Au réveil le lendemain, l’image d’Eren me revient de suite. La tristesse et la colère que je pensais évacuées par l’alcool et le cannabis de la veille reviennent m’attaquer. Jessy n’est plus là, je n’ai personne à qui me confier pour évacuer ma détresse.
J’ai besoin de discuter avec quelqu’un. Une personne avec qui je me sens bien, avec qui j’ai un lien et à qui je peux offrir toutes mes pensées sans concession. Je ne sais pourquoi, mais mon premier choix se dirige vers Kaja. Je me décide à l’appeler, nous n’avons plus conversé ensemble depuis plus d’un mois et notre dernier rendez-vous. J’ai souvent voulu lui passer un coup de fil depuis ce rendez-vous, mais je n’en ai jamais eu le courage, de peur de la froisser ou de créer un nouveau moment gênant entre nous. La situation aidant, je ne pense plus du tout à ses fioritures. Pourtant, au moment où je m’apprête à presser la touche d’appel, mes mains se mettent à trembler. Je place péniblement mon pouce sur l’écran tactile, l’appel est lancé. Mon ventre se serre de plus en plus à chaque tonalité. Une tonalité, deux tonalités, trois tonalités, quatre tonalités… et merde. Je retire le combiné de mon oreille, résigné.
— Daz ?
Une voix fluette sort de l’appareil. Je le remets avec précipitation à mon oreille, ma main droite continue de trembler.
— Oui, oui, c’est moi !
— Hum, comment vas-tu ?
— Pas terrible, à vrai dire.
— Ah bon ? Que se passe-t-il ? me répond-elle d’une voix inquiète.
Nous ne nous sommes pas parlé depuis notre séparation sur cette situation gênante, néanmoins elle ne m’en tient pas rigueur et s’inquiète directement de mon état.
— Un de mes amis vient de décéder, je suis un peu perdu. Désolé de t’appeler pour ça, mais je ne savais pas vers qui me tourner.
— Tu n’as pas besoin d’être désolé, je serai toujours là pour toi.
— Je… je suis un être ignoble, Kaja. Je me dégoûte.
— Quoi ? Mais que racontes-tu ?
— J’aurais pu l’aider ! J’aurais pu le sauver, mais je ne l’ai pas fait ! Et là, comme un pleutre, je t’appelle alors que je te laisse en plan depuis plus d’un mois.
— Daz… arrête de te faire autant de mal. Tu n’es pas une merde.
— Si ! Si ! Il me l’a annoncé, Eren me l’a annoncé ! Et pourtant je suis resté dans mon petit confort et je l’ai laissé partir sans jamais avoir pensé à lui jusqu’à aujourd’hui, c’est trop tard maintenant.
Je pleure comme une madeleine et ma voix est saccadée par mes reniflements.
— Que t’a-t-il dit ?
— Qu’il allait se foutre en l’air !
— Et comment aurais-tu pu savoir que c’était la vérité ?
Elle me pose une colle. Rien ne vient à mon esprit si ce n’est le néant.
— Ce n’est pas de ta faute, Daz. Tu n’y pouvais rien. Tu ne l’as peut-être pas sauvé, mais ce n’est pas toi qui l’as enterré.
— Non, mais j’aurais pu le déterrer.
— Oui, tu aurais pu faire beaucoup de choses, mais tu ne l’as pas fait, ainsi soit-il.
— Tu as sûrement raison.
— Bien sûr que j’ai raison, je distingue son sourire malicieux au timbre de sa voix. Vas-tu à son enterrement ?
— Oui, lui murmuré-je.
— Veux-tu que je t’accompagne ?
— Oui, j’aimerais bien.
— Dis-moi quand il a lieu, je viendrai chez toi avant et l’on s’y rendra ensemble.
— Merci.
— Tu n’as pas besoin de me remercier.
— Je t’enverrai la date par message.
— Oui, faisons comme cela.
Je m’apprête à lui dire au revoir quand elle reprend la parole.
— Et Daz… je suis désolée pour l’autre fois.
— Tu n’as pas besoin d’être désolé. Merci de ton écoute, bonne journée, Kaja.
— Bonne journée, Daz.
Je suis revigoré. Cet appel m’a redonné une immense force. Nous sommes le samedi, l’enterrement d’Eren est mardi. Ce dimanche et ce lundi furent les pires de mon existence. Mon géniteur avait raison, l’alcool et le deuil ne font pas bon ménage. Mon cerveau me met dans des situations de déchirement sentimental. Je suis happé entre les paroles de Jessy et Kaja et celles de ma conscience, suis-je coupable ? Je n’aurai pas la réponse à la question au cours de ces deux jours et je serai emporté dans un ouragan de désespoir et de regrets.
Je me réveille mardi, les yeux humides et tâchés de sang. Il est treize heures, l’enterrement d’Eren est programmé à quinze, je n’ai que trente minutes pour me préparer, le lieu du dernier au revoir à Eren étant à une heure de route. Je me douche et enfile des habits noirs, il ne me faut que vingt minutes pour accomplir les tâches qui m’incombent et rejoindre Jessy sur la terrasse, il fume une cigarette et boit un verre de whisky, je ne l’ai encore jamais vu boire un verre d’alcool fort avant la fin de journée. Le ciel est brumeux et les nuages nous offrent une petite pluie fine, la température est glaciale, comme l’ambiance de cette journée de novembre.
— Salut, vieux.
— T’es prêt ? me demande-t-il les larmes aux yeux.
— Ouais, je suis prêt. Enfin pas vraiment, mais bon.
— Oui, moi non plus. On n’est jamais prêt pour ce genre de chose.
La sonnette retentit, il ne fait aucun doute que c’est Kaja, nous la rejoignons à l’entrée. Les salutations sont courtes et rapides, nous nous dirigeons tous les trois vers la voiture de Kaja afin de rejoindre notre lieu de pèlerinage. À notre arrivée, nous nous hissons dans la salle communale. Une centaine de personnes sont présentes, peut-être plus, il est difficile d’estimer le nombre exact. Nous sommes recroquevillés les uns contre les autres, tous vêtus de noir. La cérémonie commence, Kaja me prend le bras et se blottit contre moi. Je repense au foutu classement ABC d’Eren et voudrais lui asséner :
— Me voilà au bras de mon magnifique cinq pour cent à ton enterrement, espèce de sale enfoiré !
Malheureusement, il ne l’entendra jamais.
Le cercueil ne permet pas de voir la tête d’Eren, étant en partie déconstitué. J’imagine qu’il s’est suicidé en se jetant d’un pont ou sous un train ou, comme il me l’avait dit, avec un fusil de chasse.
Les hommages se suivent et se ressemblent, on ressent peu d’honnêteté dans la majorité d’entre eux. J’ai l’impression qu’Eren était bien seul. Malgré tous les problèmes qu’il avait avec sa famille qui l’avait mis à la porte, ils sont tous présents et aucun ne lui donnera tort, tous suceront un mort ; il faut croire que la nécrophilie est dans la nature humaine. Pourtant, au cours des quelques instants que j’ai pu passer avec Eren, je ne l’ai jamais entendu parler en bien d’un quelconque membre de sa famille, bien au contraire, et ils sont aujourd’hui tous là à lui tresser des lauriers. Ils parlent d’un être fragile qui n’était pas adapté à ce monde, si vous lui aviez ouvert les bras plutôt que de le repousser, il n’aurait sûrement pas fini ainsi. Quelle bande d’hypocrites, je suis certain que l’odeur de décomposition du cadavre d’Eren me donnerait moins envie de vomir que leur simple vue.
À la fin de l’enterrement, nous ne nous attardons pas. Kaja me propose d’aller chez elle, ce que j’accepte sans réflexion, nous déposons Jessy chez lui avant cela. Dès notre entrée dans son appartement, je m’enfuis vers le balcon afin de fumer une cigarette. Je reçois un message de Jessy sur la façon dont la star de la journée s’est suicidée, curiosité morbide, mais je ne peux empêcher cette soif de ne pas être sustentée. « Il s’est donné la mort avec un fusil de chasse. » Un sourire me vient, les larmes sont toujours là, mais un petit rire cynique couvre leur bruit. Je repense à ce que m’avait déclaré Eren quelques mois auparavant sur la terrasse. Cet enfoiré ne s’était pas moqué de moi, il a bel et bien fait une Kurt Cobain. Chapeau l’artiste ! J’écrase ma cigarette dans le cendrier et me dis que finalement, il est peut-être mieux là où il se trouve aujourd’hui, dans un endroit empli de quiétude et où la tranquillité ne s’arrête jamais.
Je retourne à l’intérieur, Kaja vient à ma rencontre et me prend la main. Elle me conduit vers le canapé de son salon, me regarde dans les yeux et, sans dire un mot, enlève son haut. Lorsqu’elle enlève son pull et son col roulé, des dragons de feu jusque-là enfermés par la laine jaillissent de ses bras et de son cou. Mon regard est ébahi devant ces créatures légendaires qui paradent tout au long de ses bras avant de se rejoindre dans une torpeur de feu au niveau de son cou. La terre qui accueille ce spectacle se met à trembler à la suite de cette libération. Je reste paralysé quelques secondes avant de river mon regard vers deux trous noirs. Tandis que je plonge mon regard dans cette obscurité, j’approche mon visage afin d’embrasser cette vision divine.
Ce coup-ci, elle ne me repousse pas.