— Yo mec ! T’es réveillé ?

J’ouvre les yeux, Jessy se tient en face de moi, c’est un homme blond, les cheveux mi-long ébouriffés, un bon mètre quatre vingt, ses yeux sont d’un bleus foncés, les joues creusés et un physique athlétique. Je me frotte le visage, l’alcool et le cannabis emplissent encore mon être, il fait toujours nuit, je ne comprends pas ce que ce Jessy me veut si tôt. 

— Ouais, ouais, mec je suis réveillé pourquoi ?

— Je rentre chez moi, je t’ai bien proposé de venir crécher pour quelques jours contre des menus service, non ? me demande-t-il en se grattant la tête

— Ouais, en effet, ouais, ouais mec dis-je en baillant.

— Ah ! Bah, du coup tu veux que je te ramène ? Si t’as des affaires à choper chez ta pote on peut faire un crochet.

J’ai un obus dans le crâne, tout est lourd, j’essaye de remettre le tout en place.  On ne se connait pas, tout juste si l’on s’est dit bonjour, et là il me propose de venir chez lui faire du bricolage. Non pas qu’on n’a pas un bon feeling mais c’est un peu impromptu et rare sont les personnes qui tendent la main lorsque l’on est au fond du trou, encore moins lorsqu’il s’agit d’inconnus. Le plus surprenant, c’est qu’il m’a proposé ça avec deux grammes dans chaque poche et qu’il respecte sa parole d’alcoolique ; cela en fait, à mes yeux,  une personne d’honneur car nombreux sont les charlatans qui content monts et merveilles lorsque l’alcool leur fait tourner la tête et reviennent sur leurs paroles lors de leur gueule de bois. Il se peut aussi qu’il soit encore ivre de la veille : si je ne vais pas avec lui tout de suite et qu’il décuve entre-temps, je risque de rater ma porte de sortie de chez Emma et me retrouver à la rue.

— Je veux bien qu’on passe par chez Emma. J’ai encore les clés de son appart, j’en profiterais pour les déposer.  On prend ta voiture ?

— Ah putain mais je suis terriblement con répond-il en riant à gorge déployée, j’ai oublié que je suis venu en Uber. Je suis désolé ! Hum, du coup deux solutions s’offrent à toi, soit on rentre ensemble chez moi de suite et je t’emmènerais dans la journée chez Emma récupérer tes affaires, soit tu rentres chez ta pote, je te passe l’adresse et tu viens chez moi par tes propres moyens.

— On a qu’à rentrer ensemble, maintenant que je suis réveillé.

— Ca marche.

Le Uber nous récupère sur le pas de la porte de Stéphanie une petite demi-heure après, le soleil se lève, il est six heures trente. Une fois arrivé dans le Uber, mon esprit m’abandonne, je m’endors pour la totalité du trajet. Alors que nous arrivons à destination, un bruit assourdissant m’extirpe de mon coma. Jessy habite un petit quartier résidentiel, un gamin en vélo en fait le tour et un bruit tonitruant se dégage de son véhicule à deux roues. 

— Putain qu’est ce qu’il peut me les briser ce gamin, ce petit fils de pute fait du vélo avec sa bouteille découpée pour avoir un vieux son de mobylette. Ca fait quinze jours qu’il fait ça, si il traverse devant moi j’freines pas ! lance Jessy au conducteur du Uber alors que ce dernier s’arrête devant la maison du futur infanticide. 

— J’espère ne pas vous voir dans le journal télé ce soir monsieur. Bonne journée à vous deux !

— Bonne journée ! répondons-nous avant de nous extirper de la voiture. 

Je suis Jessy vers sa maison. Un petit chemin dallé d’une dizaine de mètres nous mène vers l’entrée. A la droite, il y a un garage, devant la porte siège une voiture, la sienne je suppose, une Mitsubishi Lancer IV, je suis jaloux. Jessy ouvre la porte et me fait signe d’entrer. Je m’immisce dans un petit couloir où se trouve quatre portes, une à droite, deux à gauche et une au fond. Il commence à me guider dans la maison. Il n’y a là que des débarras et sa chambre. 

— Sur la première porte à droite c’est ma chambre, je ne te le fais pas visiter car il n’y a rien à voir. La première et la seconde à gauche, tiens regarde, il ouvre les deux portes coup sur coup, y a un tas de merde, l’une d’entre-elles pourraient te servir de chambre mais j’en ai une autre mieux à mon avis. La porte au fond, c’est mon salon et ma cuisine. Je l’ai plutôt bien agencé, un canapé de bâtard récupérer à l’arrière de Conforama, une grosse télé de cent-vingt centimètres pour jouer à la console, là-bas au fond c’est la cuisine, la salle doit faire vingt mètres carrés je pense, donc j’ai décidé de mettre les deux ensemble, c’est cohérent, non ?

— Ouais c’est sur. 

— Allez suis moi, la cuisine est tip top. Je l’ai conçu avec mes potes, Jessy ouvre la porte du lave-vaisselle et pointe le sol du doigt, regarde mec ! Le lave-vaisselle met une lumière hologramme sur le sol, c’est hyper stylé !

— Ouais, enfin c’est du gadget quoi. 

— Oui c’est vrai.

— Ca ne sert à rien en fait.

— Ouais, ouais, me répond-il blasé je crois que je l’ai vexé, bon sinon la cuisine est équipée de tout, micro-ondes, four, frigo, la classique, met ta bouffe et fait comme chez toi. Evite juste de me piquer ma graille, nettoie ta merde et on sera copain.

— Ouais normal.

— Bon, s’ensuit le cagibi, qui donne sur mon jardin et ma seconde maison.

— Une seconde maison ? 

Je sors, la surprise m’envahit. Le terrain est grand, je ne l’aurais pas deviné à la vue de sa devanture. Mais surtout, je comprends mieux le pourquoi de sa proposition, son terrain est un immense bordel. La végétation est luxuriante et le jardin est rempli de ferrailles et de divers encombrants. Je mesure l’étendue du travail et sais que la tâche ne sera pas celle de quelques jours mais plutôt d’une quinzaine voir bien plus, surtout lorsque l’on connaît mes capacités de paysagiste.

Sur son terrain végète une seconde petite maison. Celle-ci ne paye pas de mine, en bois et tapis sur pilotis. Elle dispose de deux petites salles, l’une aménagée en une sorte de salle de jeu/débarras et l’autre est un bric-à-brac au milieu duquel un lit est disposé. Jessy me propose de crécher dans cette dernière, j’accepte bien volontiers. Me voyant exténué, il me propose de prendre mes quartiers dès maintenant et de finir ma nuit avant d’aller chez Emma, j’accepte avec grand plaisir. 

Je m’éveille, observe autour de moi, il fait nuit. J’attrape mon portable, il affiche dix-neuf heures et vingt-trois minutes, j’ai dormi onze heures, loin de mon record. Jessy m’a annoncé qu’il me parlerait de mes futures obligations ce soir. Je bouge ma couenne et me rends vers la maison principale. J’entre dans le salon-cuisine, Jessy est posé proche de la cuisinière, il est en train de faire chauffer un couteau en en tenant un second dans son autre main. Devant lui, des petites boulettes de cannabis, dans sa bouche une paille en aluminium, sur ses oreilles, des écouteurs. Il ne m’a pas vu venir et continue sa petite tambouille. Il glisse une boulette de weed sur le couteau non chauffé puis applique le second rouge vif de chaleur sur la boulette, une épaisse fumée s’échappe qu’il aspire avec sa paille. Je n’ose pas intervenir dans ce spectacle. Jessy voit sa tête se plier vers l’arrière, ses yeux sont clos et son corps bouge au rythme de la musique qu’il doit avoir dans les oreilles. Cet événement est merveilleux à observer. Il dure l’espace d’une bonne minute, avant que Jessy ne sorte de son état aveugle, m’observe et enlève un écouteur. 

— Hey mais t’es là mon pote. Tiens viens prendre une boulette.   

S’ensuit la même cuisine que pour Jessy. Tandis que le cannabis irrigue mon être, la quiétude m’envahit. On se pose sur son canapé en regardant une émission pourrie. Jessy en profite pour rouler un joint et commence à m’expliquer ce qu’il attend de moi. Un nettoyage de son jardin, de fond en comble, virer la ferraille, éradiquer les mauvaises herbes, enlever les bottes de terres et stocker ce qui est valable dans son second garage, situé en dessous de ma chambre et que je n’avais pas encore aperçu. Il souhaite aussi que je range les diverses pièces de sa maison. Après ce long discours, Jessy me propose une bière.

— Désolé vieux, je suis un peu trop éclaté pour aller chez Emma maintenant, on récupérera tes affaires demain.

— Ouais t’inquiète, y a pas de soucis. Y a rien qui urge, si t’as un chargeur de téléphone à me dépanner ce serait top.

— Pas de problème. Sinon, tu as quel âge ? 

— Dix-neuf ans, et toi ?

— Vingt-neuf.

— Ah ouais ? Je pensais plus. T’as sacrément bien géré pour arriver à être posé comme tu l’es à ton âge !

Jessy explose de rire.

— Si tu savais mec…je suis le pire déchet ambulant de ce monde. Aucune ambition, aucune envie si ce n’est d’être tranquille. Et que dire, si ce n’est que la vie m’a offert ce loisir récemment. 

— C’est-à-dire ?

— Bah, tout d’abord mes parents m’ont laissés cette maison à leur décès, ce qui me laissait dans une situation confortable. Mais surtout, j’ai amassé huit-cent-quarante mille euros dans un tournoi de poker en ligne, un coup de bol, une chatte monumentale. Ca fait six mois, là je commence à réfléchir à comment me branler le plus les couilles sans stress grâce à ce capital. J’ai fais mes calculs, je compte vivre jusqu’à environ soixante-douze ans. J’en ai aujourd’hui vingt-neuf, soit encore quarante-trois ans à vivre. Selon mes prédictions et en prenant compte de l’inflation, il me faudra la somme de vingt mille euros chaque année, soit une somme totale de huit cent soixante mille euros. Il me manque vingt mille euros, c’est pour ça que je cherche un appoint, comme j’en parlais à l’autre gars hier soir.

— Ah oui, je m’en souviens, Fabien ce gros connard.

— Ouais tu l’as dit, quel enfoiré ! 

— N’empêche que son idée n’était pas si bête.

— Hein ? Jessy me fait des gros yeux

— Ne me regarde pas comme ça, son idée pue la merde dans son utilisation. Mais tous ces groupes type Ubereat, Airbnb, Uber peuvent être une bonne source de revenue. Vu ta maison, tu pourrais penser à AirBnb.

— AirBnB ? Le truc pour les hôtels et tout ?

— Oui, tu fais chambre d’hôte, à vingt euros la nuit dans tes deux chambres, si c’est rempli que deux soirs sur trois tu feras quarante euros que tu multiplies par vingt chaque mois, soit huit cent euros par mois, en l’espace de deux ans tu les auras tes vingt mille euros.

— Ce n’est pas bête, ça m’emmerde un peu de partager mon espace de vie. Ce n’est pas dérangeant de fumer de la weed et de laisser un peu le bordel ? 

— Bah, tu sais j’ai fais une chié de airbnb, personne ne t’emmerderas pour de la beuh  ou un peu d’alcool.

— Bon, on peut vérifier les prix que tu me dis, y a un site ? C’est dur de s’inscrire ?

Jessy n’a pas cessé de m’assaillir de questions après la découverte de ce site. Nous avons passé la nuit à épier les annonces puis créer son compte. Le lendemain, il envoyait son dossier pour devenir chambre d’hôte sur AirBnb.

Chapitre 1

Chapitre 3