Aujourd’hui nous accueillons un nouveau pensionnaire qui répond au nom d’Eren. Jessy m’a confié la mission de l’accueillir et de lui montrer les lieux, c’est la première fois depuis que nous avons commencé l’aventure AirBnb. 

Cela fait maintenant trente jours que je suis arrivé chez Jessy. Au cours de la première moitié de ce mois, nous avons fait le dossier pour AirBnb et attendu sa validation puis Jessy m’a directement mis à la tâche, j’ai passé une grande partie de mon temps à vider une des pièces et l’aménager pour en faire une chambre décente. Jessy m’a laissé un court budget, sa Mitsubishi et est parti pendant dix jours en vacances. Je ne suis chez lui que depuis trois jours qu’il me laisse tous ses biens les plus précieux ; confiant le mec me suis-je dit. Confiance que je ne voulais pas décevoir. A son retour, le dossier est accepté et la chambre prête ; nous sommes officiellement sur le marché. 

Au cours de la seconde moitié du mois, nous avons accueilli quelques visiteurs avec qui tout s’est bien passé. Quelques avis signalent une hygiène désirable mais nous avons tout de même une moyenne de quatre virgule soixante-quinze suite au séjour de quatre visiteurs. Les séjours sont de courte durée, malheur pour moi qui suis préposé au changement et nettoyage des draps et serviettes. En plus de cela je me suis attaqué au chantier du jardin. J’ai l’impression qu’à chaque fois que j’enlève une pile de déchets, une autre apparaît à un nouvel endroit. Je ne parle même pas du travail de paysagisme que cela va nécessiter. 

Au moment où je m’adonne à mon activité préférée, c’est-à-dire ne rien faire en étant allongé dans le canapé du salon, la porte émet un grincement, c’est mon invité. Je me relève afin de ne pas faire une mauvaise première impression. Un jeune homme brun, les cheveux courts, d’environ un mètre soixante-quinze,  entre dans la pièce. Il est habillé très sobrement, un t-shirt noir, un jean et des chaussures de ville. Je me lève pour aller lui serrer la main et j’ouvre la conversation :

— Hey mec, comment vas-tu ? 

— Niquel et toi ? 

— Niquel aussi. 

— Tu es Daz ?

— Oui, Eren je présume ?

— Tout à fait. Désolé d’entrer comme ça, Jessy m’a dit de faire ainsi. 

— Pas de problème. Je vais te montrer où tu crèches. Tu restes combien de temps ?

— Jusqu’à vendredi soir.

— Ok ça marche. 

Je lui offre une courte visite guidée de la propriété. Nous sortons ensuite de la première bâtisse pour nous rendre sur la seconde. Passage obligé par la terrasse puis le petit ponton qui donne une vue d’ensemble de l’état lamentable dans lequel se trouve le jardin. J’ai déjà parlé de ce jardin qui est rempli de ferrailles et de débris en tout genre mais l’intérieur de la maison n’a pas à jalouser de son état de délabrement. On y voit trôner des boîtes de conserves, emballages de divers origines, cadavres de bouteilles d’alcool et des cendriers artisanaux. Dans ce capharnaüm, nous nous sentons chez nous mais ce n’est pas le cas pour toutes les personnes qui peuvent venir. Eren n’a pas dit une complainte tout du long de la visite, je lui indique sa chambre où il pose ses affaires puis lui propose de boire un verre. Il accepte, on se pose sur la terrasse, il fait une vingtaine de degrés en ce lundi du mois de mai. Je vais chercher deux bières, arrivé au frigo, ma chance est là, il en reste deux. Je reviens à ma place et ouvre le bal, il a l’air d’être plutôt ouvert :

— Tu fumes ?

— Ouais.

— De l’herbe ?

— Bien sûr mec.

— Ah génial, on va bien s’entendre !

Je sors mon pochon et commence à rouler un joint.

— C’est de la CBD par contre, ça te dérange pas ?

— De la CBD ? Tu rigoles ?! me répond-il d’un air offusqué.

— Ouais mec c’est une blague lui dis-je d’un ton qui se veut humoristique. C’est de la merde la CBD !

— Tu me rassures. Je ne comprends pas pourquoi les gens fument ça, sérieusement, c’est quoi l’intérêt ?

Je suis d’accord avec lui. Néanmoins la CBD permet à certaines personnes de se relaxer ou d’arrêter le cannabis grâce à un effet placebo. Dans le fond ça reste une escroquerie et au prix vendu c’est un scandale. Je souhaite faire preuve de retenu et mesure mes propos.

— Ca évite de replonger, j’imagine, et y a le goût.

— T’as déjà fumé des joints pour le goût ?!

— Non, ce n’est pas le but premier.

— Ca coute cher en plus cette merde ! 

— Ouais, plus que de la vraie beuh.

Nous nous exclafons en même temps, je craque le joint, prends quelques taffes puis le lui tend. Je déguste quelques gorgées de bière puis me vint en tête un autre produit du diable.

— C’est encore pire que la bière sans alcool !

— Carrément, une autre horreur ça, qui est-ce qui boit ça ? m’interroge t-il.

— Des anciens alcooliques, je présume.

— Mais mec, ça a un goût affreux. la bière sans alcool ne ressemble aucunement à la bière au niveau de nos papilles gustatives. 

— Même une bière comme la Bavaria 8.6 semble bonne à côté. 

— Clairement ! La bière sans alcool, ça a le goût d’une limonade affreuse qui ne pourrait être commercialisé que sous le label le moins cher à Intermarché mais vue qu’on la met en verre et avec une étiquette bière sans alcool, elle voit son prix décupler. 

— C’est sur mec. Tout ça c’est que du putain de marketing. On te dit que c’est un substitut et ton cerveau atrophié par les hectolitres de vinasses qu’il a encaissé va faire le lien inconsciemment. Allez, je vais boire de la bière qui n’en a que le nom et je me sentirais mieux. Sauf qu’en réalité ça ne marche que pour les cons.

— Je hais le marketing, enculé d’Edward Bernays.

— Edward qui ? réponds-je interloqué

— Bernays, le père du marketing gros. Un putain de génie maléfique !

— Tu ne penses pas que tu exagères un peu ?

— Pas du tout. Laisse moi te compter quelques faits d’armes de ce génie. Acteur du mal durant la première moitié du vingtième siècle, Edward a tout d’abord œuvré dans la propagande de guerre au cours de la Première Guerre mondiale, changeant l’avis des américains de contre la guerre à pour. Il a ensuite mis son génie au service du privé, poussant les femmes à fumer en utilisant des moyens psychologiques hérités de son oncle Sigmund Freud.

— Des moyens psychologiques ?

— Il a fait croire au femme que la cigarette serait leur phallus. Leur cigarette c’est leur bite !

— Bordel j’imagine toute ces américaines qui fument des bites, le plus grand mac du 20è siècle !

— Yes man. Deux petites anecdotes croustillantes supplémentaires si tu me le permets.

— Vas-y, je suis tout ouïe. 

— Un connard du marketing te dira que ce n’est pas de la manipulation de masse ou de la propagande ce qu’il fait, mais c’est exactement la définition de leurs oeuvres. S’ils peuvent créer un doute à ce sujet c’est grâce à la gonzesse de Bernays, Doris Fleischman, qui lui a soufflé l’idée de ne pas utiliser le terme propagande, connoté négativement, mais celui de relations publiques, qu’on voit encore fleurir partout de nos jours.

— Ah propre, c’était un couple de génie du mal.

— Oui, je te conseille son livre « Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie », hyper intéressant. Livre qui a inspiré Goebbels pour la propagande du régime Nazi, paradoxale quand on sait que Bernays a créé ce livre pour contrôler une démocratie et non pour mener une campagne de propagande dans une dictature.

On continue de discuter jusqu’à ce que la porte de la maison qui donne sur la terrasse s’ouvre, Jessy le blondinet, les cheveux en bataille et les yeux rouges arrive sur la terrasse muni d’un pack de bière. 

— Salut les gars, vous allez bien ?

— Oui, niquel lui répond Eren

— Je vois que tu as pris tes marques, tu as rencontré mon majordome lance t-il à Eren avant de s’approcher et de lui tendre sa main qu’Eren serre. 

— C’est Daz ton majordome ? s’interloque Eren

— Oui, répond Jessy en riant.

— Au top le nouveau gars. Viens fumer si tu veux dis-je afin de couper court à cette discussion qui allait me rendre plus mal à l’aise qu’un threesome avec mes parents. 

— Désolé d’être dans un état un peu éclaté. Daz m’a dit que ça ne dérangerait pas. 

— Non, au contraire. Je vais m’installer avec vous, vous voulez une bière ? J’ai ramené un pack. 

— Carrément ! m’exclamé-je.

Jessy pose son pack sur la table de la terrasse et prends place dans le fauteuil jaune. Ce fauteuil, dieu qu’il est laid, un gros truc jaune fluo pétant mais qu’est ce qu’il est confortable. Il a vu la guerre le truc, des cendres incandescentes se sont attaqués à son aspect extérieur lui offrant de nombreux cratères. Jessy m’a raconté qu’il appartenait déjà à ses parents quand il était encore dans le ventre de sa tendre mère. Ensuite il s’est un peu enflammé et m’a dit que ce fauteuil avait dû aspirer plus de foutre de sa famille que n’importe quelle autre personne, la douceur poétique de Jessy. Il m’a ensuite dit que ce gros fauteuil jaune fluo trentenaire recouvert de foutre avait un nom, il répondait au doux nom de Flamby, je n’ai pas osé lui demander pourquoi, redoutant sa réponse. 

— Aaah, ça fait plaisir s’exalte Jessy.

— De quoi ? répond Eren.

— Bah en vrai AirBnb c’est sympa, ça fait quinze jours que je fais ça. Les premiers se sont plutôt bien passé, pas de problème majeur mais on n’a pas accueilli de personnages très intéressants. Quelques retraités, des jeunes en vacances, des personnes qui passent pour le travail, voilà le profil des êtres accueillis chez moi lors de cette première quinzaine. Ca fait plaisir d’avoir quelqu’un avec qui ça match et surtout avec qui on peut picoler et fumer.

— Ah, excellent, j’apprécie aussi d’être chez des gens avec qui on peut se lâcher.

— Et sinon, tu fais quoi ici ?

— Je travaille dans une boîte de messagerie.

— De messagerie ? Genre Outlook ou Yahoo ?

— Non, dans le transport, genre DHL, UPS tu vois.

— Ah ok, tu conduis du coup ?

— Non, j’ai un rôle ingrat, je suis au Service Relation Client.

— C’est-à-dire ?

— Je réponds au téléphone quand des gens veulent changer leur date de livraison, quand ils ont un problème ou quand ils ont juste envie de gueuler sur quelqu’un pour le plaisir de gueuler.

— Ah…pas le meilleur des jobs.

— Non du tout, c’est de la merde ! Je fais encore quelques mois afin de remplir mon compte et toucher le chômage, je ne passerais pas ma vie là-dedans. 

Eren se frotte le visage. Ses yeux sont refermés à cause du cannabis. Sa face est marqué, il a des grosses cernes qui ressembleraient presque à des cocards et a de multiples rides, il n’est pourtant pas plus vieux que moi. Jessy poursuit son interrogatoire sur le métier passionnant d’Eren.

— Genre c’est chaud ? 

— Éprouvant pour les nerfs on va dire. Les gens aiment se plaindre sans raison. Par exemple, hier matin, une gonzesse appelle et se met à gueuler, je me dis « ah merde encore un conducteur qui a déconné », et que nenni. La gonzesse gueulait car elle a reçu son colis le matin au lieu de l’après-midi. Ce boulot c’est la cour aux miracles, entre ceux qui gueulent pour rien, ceux qui ne savent pas quand se faire livrer, les vieux alcooliques avec leurs cartons de champagnes et de pinards, les connards qui te disent qu’ils ont un travail, ceux qui gueulent mais qui ont raison, qu’ils s’étouffent tous avec leur haine. Je n’y suis pour rien, on me paye une misère pour me faire engueuler à la place des fautifs. 

— Ah…je vais rayer l’option Service Relation Client de mon plan de carrière dis je sarcastiquement.

— Ouais un bon boulot de merde mais ça me fait un peu de fric. Je n’ai pas spécialement l’ambition de m’en sortir, peu de choses me plaisent ou m’emballent, surtout quand on parle de long terme et de professionnel.

— Bienvenue dans l’équipe ! Rien de tel que le système D s’exclame Jessy en tendant sa bière à Eren afin de trinquer.

— Totalement d’accord dis-je en levant ma bière en signe d’approbation, trop fatigué que je suis pour me lever du canapé après avoir écouté Eren raconter son quotidien merdique.

— Système D ? Tu parles de trafics ou autres ? s’interroge Eren

— Non, enfin si, tout ce qui est un peu parallèle. Tiens, tu veux un exemple de quand j’étais gosse ?

— Ouais pourquoi pas. 

— C’était quand j’étais môme, j’adorais l’argent, c’était mon essence. Je me suis aperçu que les enfants connaissent le commerce et le troc mais pas la banque. Mais moi j’étais en avance sur mon temps. J’ai proposé à mon camarade ayant la plus grosse force de frappe de faire fructifier son portefeuille de carte Pokémon d’une centaine de carte. Petite astuce pour votre futur, toujours vous associez avec le plus puissant, il est plus simple de dépouiller un pauvre mille fois qu’un riche une seule. L’accord duquel découlait notre entente stipulait qu’au cours de la semaine sur l’ensemble des cartes gagnées j’en prenais la moitié. Il avait des cartes Pokemon moins pour son plaisir que pour faire comme tout le monde, cela lui permettait de régner en maître sur la cour de récré. Les enfants savent bien que le conformisme est une condition sine qua none de la tranquillité. Ceux qui l’ignorent deviennent des indigents ou des artistes incompris type Philippe Katherine, Zaz ou Didier Super. Notre accord a tenu sur la durée, chacun amassant un nombre conséquent de morceaux de carton. Cette thésaurisation reposant sur cet habile stratagème vint modifier fortement et durablement nos relations avec nos jeunes camarades. Le capital accumulé agissait comme un phare devant nos camarades éblouis par nos richesses respectives. Ils rivalisaient d’ingéniosités pour s’attirer nos faveurs sachant pertinemment que nous disposions de cartes rares en plusieurs exemplaires. Je fus ainsi invité à des goûters d’anniversaires où la célébration du nouvel âge de l’hôte n’était qu’un prétexte pour me gaver de pâtisseries et sucreries afin d’abattre le mur que j’avais hérissé entre moi et eux, entre leur dénuement criant et ma richesse incommensurable.

— Haha badass, t’étais un peu le Bernard Madoff de la cour de récré.

— Ouais c’est ça, ensuite au collège je suis devenu Pablo Escobar mais ce récit sera pour une autre fois, je vais me prendre une autre bière, ça vous dit ?

— Bien sur, répondons-nous Eren et moi.

Après ce récit, la soirée continue sur les mêmes bases, bières, joints et Playstation. Eren part se coucher aux alentours de vingt-trois heures et trente minutes, dans un état attaqué, prêt à affronter les hydres qui l’attendent au travail le lendemain. 

Un réveil sonne à sept heures trente, un peu de bruit dans la maison, je présume que c’est Eren, je me rendors de suite, bon courage à lui. 

La journée s’annonce paisible pour moi, après m’être réveillé en début d’après-midi, je m’aperçois que Jessy n’est pas là, il a dû partir ailleurs, allez savoir où. Je me contente de déblayer quelque peu le jardin et je m’occupe aussi de la vaisselle. Au bout de deux heures de travail, je m’accorde un peu de répit. Eren arrive peu après, je suis alors affalé dans le canapé, en train de fumer un joint et de regarder la télé. 

— Salut vieux, t’as passé une bonne journée ? me demande t-il

— Oui tranquille. Et toi ?

— On a connu mieux, je vais prendre une douche, je te rejoins ensuite pour boire quelques bières ?

— Bien sûr mon pote. 

Eren revient dans le salon une vingtaine de minutes plus tard, je suis toujours dans la même position. Je l’invite à aller se chercher une boisson alcoolisée à base de houblon dans le frigo puis à me rejoindre dans mon oisiveté, ce qu’il fait sans réfléchir en s’étalant dans le fauteuil qui prend place à côté du sofa dans le salon. 

— Tu fais quoi? lui demandé-je. 

— Pas grand-chose, je ressasse le passé, réfléchis à ma vie, mes échecs.

— Ah, l’échec ça me connaît, j’en suis un vivant.

— On se rejoint sur ce point.

— C’est certain mais à vrai dire, je ne m’en porte pas plus mal. Être un échec par rapport à ce monde, ce système, cette société, ce serait presque une qualité, non ?

— Je n’en sais rien, vieux. On aurait pu l’apprécier ce monde, je crois que je suis trop foutu au niveau cérébral malheureusement. Dire que c’est une bonne chose, je n’irais jamais jusque là. Qu’est ce qui a fait que je suis un échec ? Mon parcours ou les armes que l’on m’a données à la naissance ? Etais-je maître de mon destin ? Je n’en ai aucune idée.

Eren m’offre un terrain de jeu merveilleux, celui de la philosophie. On n’a pas tout le temps l’occasion d’être lancé sur ce sujet par quelqu’un. J’adore cela, particulièrement lorsque quelques bières et du THC sont en moi. Je m’exalte de la future conversation qui s’offre à moi et m’y lance à corps perdu. 

— Je pense qu’il y a deux choses que nous offre dieu – entends par là la nature – à la naissance. Il nous offre donc un cadre, un contexte, que ce soit notre famille, sa richesse, ou bien le pays où l’on naît par exemple. Et la seconde chose qui nous est donné, est notre enveloppe corporelle, notre intelligence, nos maladies, bref tout ce qui nous fait en tant qu’être. A partir de là, les chances sont très éparses. Certains auront tout, un physique avantageux, une santé de qualité, une intelligence incroyable, un cadre de vie merveilleux et un contexte formidable, bref tout ce qu’il faut pour être heureux et réussir. De l’autre versant, la donne est tout autre et l’on pourra se retrouver avec un corps affreux, rongé par la maladie, pauvre et avec un entourage absent ou conflictuel, en gros aucune chance de réussite. 

— Oui enfin si tu enlèves les entraves de tout ça et que tu réfléchis de plus haut, chacun devrait pouvoir avoir une vie libre et heureuse malgré son habit de départ. On n’est pas dans un MMORPG.

— C’est sur,  le monde est aussi bien plus compliqué qu’un MMORPG.  

— Mais clairement et je te rejoins sur ce que tu dis ! Tu viens au monde et direct, tu te fais embarquer dans un délire de connards. Selon la classe sociale et la région du monde dans laquelle tu es né, ton destin est scellé. On te ballotte dans les différentes institutions avec des connards qui te notent, te jugent, te donnent des points, t’en retirent, te punissent parfois ou te récompensent d’avoir répondu à leurs désirs. Ces connards qui ne valent pas mieux que toi et moi mais qui se permettent de te moraliser. Nous ne sommes que des esclaves dans leurs mondes de connards. On parle des états Africains corrompus et de leurs souverains fantoches. Mais qui tirent les ficelles ? On parle de pays va t-en guerre comme la Russie ou l’Iran ? Mais n’est ce pas les Etats-Unis qui ont fait couler le plus de sang durant ces cinquante dernières années, si ce n’est plus ? On parle de la Chine et de son régime communiste de connard qui juge. Mais est-ce différents de l’Europe, son hypocrisie et son agence de notation qui met et enlève des points aux états membres ? Avec ses directives obligatoires ? Avec ses politiques d’austérité ? Tu n’es pas plus libre dans un pays que dans un autre. La liberté n’est qu’une illusion. Libre à toi de vivre dans l’imaginaire. Les peuples sont aux services d’une poignée de fils de putes remplis de pognon. Quelles ont été réellement nos choix de vie ? Seules ceux que l’on nous a donnés, une poignée. Nous ne sommes qu’un simple pion sur un immense échiquier. Et les fils de putes de roi qui nous dirigent n’en ont rien à foutre de nous. Pouvons-nous choisir de vivre en dehors de tous systèmes imposés par les autres ? Non, nous sommes condamnés à l’illusion de la liberté. Nous vivons sur la planète des connards, qui y a-t-il de plus à dire ?

Après avoir fini son monologue, je me dis qu’Eren avait besoin de se lâcher. Je prends mon paquet de cigarette, en sort une que je mets à ma bouche et tend mon paquet à Eren qui a bien besoin d’une sèche. Il en saisit une et m’imite, nous allumons nos créateurs de cancer le tout sans un mot et fumons. Avec l’alcool et le bédo, je me transforme en philosophe de comptoir PMU, Eren a l’air sur la même longueur d’onde que moi. Les discussions fusent au fur et à mesure que la bouteille ne voit son contenu descendre. Eren arbore de multiples discussions et j’en apprends de plus en plus sur notre nouvel invité. Nous n’avons pas les mêmes passés mais nos défaites sont nombreuses. Notre quête d’identité nous conduit à nous perdre auprès de nos proches et à nous auto-détruire. Eren continue de voguer au gré des sujets, il finit par me faire bifurquer sur la sexualité.

— Et sinon au niveau cul t’es plutôt quoi ? ouvre t-il le bal

— Bah, j’ai pas vraiment de type précis, de préférence sportive quoi.

— Ah mais je disais niveau penchant…tu préfères les femmes, je présume.

— Oui, la question ne se pose pas dis je en riant.

— Hum, elle se pose pour moi.

— Ah, désolé vieux.

— Oh t’inquiète, pas besoin de s’excuser. Tu sais j’ai déjà bien trainé mon boulet.

Je sens qu’Eren est dans un de ces moments malaisants où la personne a besoin d’expliquer que ce n’est pas grave que l’on soit dans une situation gênante. Le seul problème c’est que je ne sais pourquoi, j’ai la fâcheuse impression qu’il est plutôt doué pour rendre une situation créatrice de malaise encore plus gênante pour tous. Tant pis, il se lance.

— J’ai rapidement su que j’étais dans la merde. Vu la gueule de mes milieux, de mon entourage et de mon éducation, j’étais foutu. Ce n’est pas un truc qui est écrit sur ta tronche, toi-même tu n’en as pas conscience, mais voilà à un moment ça évolue, tu peux te mentir à toi-même mais tu le sais. Le rejet sera fait de différentes manières, l’acceptation aussi. Certains le vivront en pleins jours, sans aucune honte, d’autres se le cacheront à eux-mêmes de peur d’être blâmé quand certains ne le vivront qu’à la nuit tombée, loin des regards indiscrets. Dans mon cas ça a été la croix et la bannière, j’ai longtemps caché la chose à mon propre esprit, me rassurant au travers de masturbations improductives sur divers sites pornos. La réalité m’a rattrapé lors de mes nuits d’extases avec de jolis demoiselles, ma libido était celle d’un paresseux et je ne pouvais contenter mes conquêtes. Mon esprit a fait le reste, m’a amené vers ma vraie nature, que je ne souhaitais pas découvrir. C’était peut être un choix bête mais je me suis longtemps persuadé que je m’étais trop aventuré dans l’autre sens pour maintenant retourner ma veste et dire que je n’étais pas celui que je prétendais être. Avouer mon mensonge était avoué à tous que je n’étais qu’un menteur. De multiples sentiments m’inondaient et me terrifiaient, je n’avais jamais choisi cela, je n’osais même pas me dire à moi-même la vérité.

— Et du coup qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai dis à tout le monde que j’étais un menteur m’annonce t-il en souriant

— Tu as bien fait. Mieux vaut être refusé pour ce que l’on est, qu’accepté pour ce que l’on n’est pas.

— C’est très bateau ce que tu dis mais c’est bien vrai. Le seul problème c’est qu’on ne mesure les dégâts de son honnêteté qu’après avoir fait sa déclaration.

— Est-ce que ça t’as coûté beaucoup ?

— J’ai perdu la majorité de mes potes et ma famille proche ne me parle plus mais tant pis.

— Damnation, c’est un coup dur. As-tu su rebondir ?

— Plus ou moins. Des groupes d’entraides et de soutien m’ont permis de ne pas sombrer.

— Ca fait longtemps que tu n’as pas vu tes parents ?

— Quelques années, même s’ils me demandaient leur pardon un jour, je ne le leur offrirais jamais, ils m’ont bien trop fait souffrir.

— Dur, j’en suis navré, je suis à peu près dans la même situation. C’est un peu un refuge de la DDASS ici ce soir.

— Oui c’est vrai me rétorque t-il en riant. J’espère qu’on aura un meilleur avenir que la plupart d’entre eux.

— Moi de même.

— Sinon tu as une relation ? me lance t-il tout en me jetant un regard qui j’imagine se veut sensuel.

— Tu me dragues ?!

— Mais non, je te taquine.

— Ok, à vrai dire non, pas en ce moment, je me suis mis sur un site de rencontres il y a peu. Je n’ai pas un grand succès.

— C’est le désert ? Mets toi sur Grindr, tu aurais un succès fou.

— Mais ferme là ! Ce n’est pas totalement le désert. J’ai très peu de matchs surtout.

— Ah ça mon gars, c’est le problème de tous les mecs hétéros banals sur ce genre de site.

A cet instant, il se lève et se dirige vers la table à manger de la cuisine ou traîne un morceau de papier et un crayon. Il revient et se met à dessiner des tableaux sur la feuille pour effectuer une explication sur les sites de rencontres. En haut de la feuille est écrit L’analyse ABC des sites de rencontres.

— Est-ce que tu connais la classification ABC ?

— Non du tout.

— C’est un système qui permet de définir des catégories de produits qui nécessitent la mise en place de processus et modes de contrôle distincts. L’analyse ABC permet également d’identifier les articles ayant un impact important sur une valeur globale, de stock, de vente ou de coût par exemple. 

— T’es un véritable Wikipédia vivant ma parole !

Il me met alors son téléphone sous le nez qui est sur la page Wikipédia de l’analyse ABC.

— A vrai dire c’est la définition de Wikipédia que je te lis.

— Ah…d’accord dis-je d’un air blasé par ma propre bêtise. 

— Bref, tout ça pour dire que dans notre situation, ce classement est parfait. On va faire une comparaison avec une classification ABC que l’on utiliserait dans le cadre de la gestion de stocks.

— Je suis un peu perdu là, on n’est pas parti de Tinder à la base ?

— Si, j’y arrive de suite. Dans notre cas présent, les stocks représenteront les hommes sur le marché de Tinder. Il existe donc trois classes de personnes, c’est une bête généralisation bien-entendu.

— Laisse-moi deviner, je fais partie de la dernière ?

— Je ne pense pas, plutôt la seconde, enfin peut être la troisième. Commençons par la classe A. Dans cette classe on va retrouver principalement les queutards et les personnes avantagées physiquement. Sûrs d’eux, ce sont en quelque sorte les mâles alpha.

— Jusque-là je suis.

— Dans un système ABC, on dit que ces produits représentent généralement quatre-vingt pourcent de la valeur totale de stock et vingt pourcent du nombre total d’articles.

— Ce n’est pas très transcripteur de la situation de Tinder.

— En effet, sur Tinder, un produit est consommable à l’infini, enfin jusqu’à ce qu’il se case ou qu’il comprenne que c’est mieux d’être gay. La notion de valeur de stock n’est pas très pertinente n’ont plus. C’est pourquoi nous allons remplacer cette valeur totale de stock par autre chose, le nombre de femmes présentes sur l’application. A partir de ce raisonnement, on peut donc transcrire que la classe A qui représente vingt pourcent des hommes présents sur Tinder endigue quatre-vingt pourcent du nombre de femmes présentes sur l’application.

— T’en fais quoi des tchoins qui sont juste là pour partager leur instagram ou se faire mousser ?

— Supprime toutes les tchoins et les fake compte du raisonnement, de toute façon on n’a aucun chiffre, c’est du théorique mon ami. Bref on en arrive à la classe B. Ici on va trouver des mecs plutôt canon mais qui n’ont pas autant de charisme, de confiance en eux que la classe A mais aussi les mecs qui sont plus là pour se caser et non pour papillonner auprès de multiples conquêtes. Cette catégorie, si on transcrit la classification ABC, va récupérer quinze pourcent de l’offre de demoiselles présentes sur le site et il représente trente pourcent du nombre total d’articles.

— Tu aurais pu me dire directement que j’étais dans la dernière classe, je ne l’aurais pas mal pris.

— Désolé gros, on arrive à ta classe, la classe C. Composé de tous les rejets masculins de Tinder, on va du timide, au mec banal, au chien dégueulasse en passant par les fantasmeurs. En bref c’est la poubelle des hommes, ils se battent pour cinq pourcent de l’offre féminine du marché , et encore c’est les restes, alors qu’ils composent cinquante pourcent des hommes présents sur l’application.

— Du coup, si je discute avec une fille qui fait partie de ces cinq pourcent, c’est sur qu’elle sera laide ou qu’il y aura un vice caché ?

— Oui, en prenant en compte les probabilités, c’est certain, désolé Daz.

Je reste bloqué à fixer le mur pendant une dizaine de secondes. Je repense à la jolie demoiselle que je viens de matcher et avec qui la discussion prend. Je suis un peu résigné, elle aussi elle a un vice caché ? 

— En fait, Tinder et les applis de rencontres c’est des mochophobes me dit-il en se retenant de rire pour changer de sujet

— De quoi ? dis je interloqué. T’as trop fumé vieux.

— La mochophobie nous frappe mec. Personne ne semble faire quoi que ce soit pour défendre nos Frankenstein, il est temps de se lever et de les protéger malgré leurs peaux grasses, leurs boutons, leurs strabismes, leurs dents cassés, leurs cheveux gras, leurs fronts proéminents, leurs calvities, leurs manques de confiance en eux et j’en passe. Eux aussi ont le droit à l’amour et à un peu plus de considération !

— Tout à fait ! Ce phénomène peut nous pousser à nous poser une question, notre société est-elle immature au point de rejeter ses semblables simplement de par leur apparence ? le questionné-je en me prenant au jeu.

— A l’heure actuelle, la réponse est oui. Personne n’en parle car on aime ce qui est beau. Que ce soit dans les publicités,  que ce soit les présentateurs vedettes à la télévision, que ce soit dans les magazines,  personne n’est laid ou ils sont rares. Pourtant dans la vie de tous les jours on en croise des gens moches. Mais chez les célébrités, peu de représentation. Bien entendu on en voit quelques-un comme Ribéry, mais on se fout d’eux. L’accès à la réussite est bien plus compliqué quand on est laid, encore plus lorsque l’on est une femme, sauf sur Tinder.

— Ce n’est pas tellement faux ce que tu avances.

— Bah ouais mec, on va citer quelques noms qui réussissent malgré leurs laideurs telle que les Bogdanoff, Frida Kahlo, Nikki Lauda, le fils Pinault mais ces personnes sont riches ou talentueuses dans un domaine, ça aide beaucoup. Pourtant aussi doué soit-il on les retient principalement pour leurs traits physiques inhabituels que pour leur réussite.

— En soi, tu as raison mais le problème vient de nous-mêmes. Qui ne s’est jamais retourné pour voir un laid ou une laide et se foutre de sa gueule, qui ne s’est jamais moqué d’un plus laid que lui ? Personne, même Quasimodo s’il croisait la route d’un type plus moche que lui  se foutrait de sa gueule.

Eren se lève alors du fauteuil, il est minuit passé. 

— Bon, je vais aller me coucher, le travail m’attend encore demain.

Les deux journées suivantes offrirent le même programme. Un peu de travail durant la journée, un Jessy absent et des soirées à refaire le monde avec Eren. A son départ le vendredi, il me confie qu’il a adoré son passage ici et qu’il reviendra dans trois semaines, les trois précédentes étant déjà réservées.  

Chapitre 2

Chapitre 4