Le week-end qui suivit le départ d’Eren, je suis allé à une rave party à Clisson. Pas grand-chose à raconter là dessus si ce n’est que je suis rentré épuisé le mardi en milieu de journée. Entre-temps, la demeure de Jessy a accueilli un nouvel invité. Cyril, la quarantaine, VRP dans le bouton, marié, deux gosses et ancien champion guadeloupéen de Snooker. Physiquement c’est un type plutôt chétif, pas plus costaud que moi, un mètre quatre-vingt, très maigre, il a le visage marqué et fin, de nombreuses rides, ses dents jaunes sont parsemées de taches noirâtres. Il voyage dans toute la France et prend à chaque fois des AirBnb, ce qui l’a conduit à rencontrer de nombreuses personnes dans différents environnements. Il n’a jamais vécu dans une sorte de semi-squat comme l’est la maison de Jessy mais il s’en accommode très bien. J’étais surpris qu’il n’est jamais connu un endroit aussi bordélique, vu sa ganache il avait l’air d’avoir écûmé tous les repères de punks à chiens des pires villes françaises comme Rennes, Toulouse ou notre tendre Nantes.. Nous sommes le mardi soir, il est là depuis le dimanche. Jessy lui a proposé de venir boire un verre avec moi et Angie, une de ses vieilles amies de lycée, au Galway, le pub d’à côté. J’ai déjà rencontré Angie à la soirée où j’ai fais la connaissance de Jessy mais je n’ai pas encore eu la possibilité de discuter avec elle. Malheureusement, je saisis rapidement que je n’allais pas en apprendre beaucoup plus sur Angie ce soir mais sur Cyril.

Au Galway, nous commandons de suite chacun une pinte, les langues se délient et j’en apprends plus sur notre nouveau locataire. J’ai compris mon erreur au bout de quelques minutes, jamais je n’aurais dû sortir de chez moi. Cyril c’est ce genre de type qui ne peut s’arrêter de parler pour raconter toute sa vie dans les moindres détails. Tu adorerais qu’il ferme sa gueule mais cet enfoiré t’as déjà pris en otage. Tu lui sers de psy bas de gamme, tu essayes d’en placer une de temps à autre mais il a déjà repris la parole. En une heure, tu auras parlé une minute et lui cinquante-neuf, et encore je compte les temps de pause dans ma minute. J’emmerde ce genre de brasseur d’air ; Cyril, c’est un sacré ventilateur.

On en vient à parler du film Le grand embouteillage, enfin on, Cyril plutôt. Ce  dernier en est un grand fan, pour nous le vendre, il nous parle de la scène du viol d’une gonzesse dans une voiture par un homme peu scrupuleux, la voiture derrière ce triste spectacle – ah oui, important de préciser que tout les véhicules sont à l’arrêt puisqu’il s’agit, comme le titre l’indique, d’un embouteillage – contient trois mafieux qui se battent pour avoir la meilleure vue, la scène absurde le fait hurler de rire en même temps qu’il nous la conte. Le tout aurait pu être amusant si ce n’était pas un monologue et que le spectacle durait depuis une dizaine de minutes. Angie regarde Jessy, Jessy regarde Angie, ils se lèvent pour aller chercher une nouvelle tournée, les enfoirés ! Il me laisse seul avec lui à mon grand désarroi. 

Cyril se tourne vers moi tandis que je fais semblant de fouiller mon téléphone. Il commence à me parler de sa vingtaine, comme si j’en avais quelque chose à foutre. Ma pinte est vide, je suis incapable de me souvenir du temps passé à l’écouter palabrer, il me faut occuper mon cerveau autrement qu’en me concentrant sur la conversation. Je fume deux clopes coup sur coup pour tenter de penser à autre chose qu’à l’air nauséabond qui sort du ventilateur. Alors que mon esprit vacille au rythme des paroles de Cyril qui commence à parler de sa première femme, Angie et Jessy reviennent avec quatre nouvelles pintes, une éternité s’est écoulée dans ma tête, seulement quelques minutes en réalité. Nous n’avons pas le temps de trinquer que Cyril reprend directement le cours de son récit.

Sa première dulcinée est tombée enceinte de lui au bout de quelques mois de relation. Etant un homme et devant « porter ses couilles » comme il le dit si bien, il décida d’assumer. Malgré le manque d’amour il lui demanda de l’épouser. Au lendemain du mariage il n’en pouvait plus et savait qu’il faisait la plus grande erreur de sa vie – mon avis est que la plus grande erreur de sa vie fut le fait que sa mère ne l’ait pas avorté -, il ravala sa fierté et devenu un pourri doublé d’un lâche en demandant le divorce à sa fraîche épouse sans avoir même consommé sa lune de miel. Sa première femme n’a depuis jamais repris époux et il n’a vu sa fille qu’en de très rares occasions. Dans mon estime, il est déjà au fond du trou, pourtant il continue de creuser. Il commence alors à parler de sa nouvelle femme qu’il a rencontré quand il a débuté en tant que VRP.

— Quinze ans dans la même boite, son travail avait dû la rendre laide. Je ne l’avais pas vue sourire depuis que j’y bossais. Néanmoins, je la trouvais flamboyante. Elle faisait un mètre quatre-vingt pour un bon quintal. Elle fumait un paquet de clopes par jour, des gitanes maïs, sa voix a morflé et n’a plus grand-chose de féminine encore aujourd’hui, rare sont les fois où on l’a prend pour une femme au téléphone. Si en plus elle n’avait pas eu la sauvagerie d’être alcoolique, ce n’aurait pas été très drôle. Je soupçonnais la bonne femme de torpiller une demi-dizaine de bouteille de pinard par jour, j’ai pensé qu’elle était le pendant de Depardieu version féminin jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle avait plus de couilles que lui, d’ailleurs elle en avait plus que tout le monde. Et moi, je n’avais qu’une envie : la baiser. Une envie irrépressible et irrésistible. Je ne pouvais cesser d’imaginer la manière dont une femme pareille faisait l’amour, ou à défaut d’amour le coït. Car je ne pensais pas qu’elle faisait l’amour mais qu’elle vous baisait totalement. Il m’était impensable de l’imaginer dominé, je n’avais plus qu’une envie, qu’elle me baise. Après moult tentatives, j’ai finalement réussi à parvenir à mes fins et décrocher un rendez-vous, cela fait maintenant quatorze ans que l’on est ensemble..

— Elle a une bite ? interroge ironiquement Angie

— Si t’es pédé tu peux nous le dire y’a pas de soucis en rajoute une couche Jessy.

Cyril prend la mouche et ne parle plus. Jessy et Angie ne peuvent s’empêcher de lâcher quelques rires. Avec cette attaque, le duo a mis le champion de snooker guadeloupéen en PLS pendant approximativement une vingtaine de secondes avant qu’un bruit parasite ne sorte de nouveau de sa bouche. Mon cerveau anéanti n’a plus qu’une idée en tête, trouver une solution pour m’échapper de cette torpeur. Un joint pardi ! Je fis un petit clin d’oeil à Jessy en lui faisant un signe.

— Ah non ! Tu vas pas faire ça là, pas envie de me faire cramer ici m’envoi Jessy

— Non c’est bon, je le roule dans les chiottes lui rétorqué-je exaspéré.

— Oui enfin on le fume pas là, même devant le bar c’est suicidaire.

— Roooh ça va, on ira le fumer dans la p’tite rue à pisse.

Cyril intéressé par le plaisir du cannabis s’invite dans la conversation.

— Si vous fumez un p’tit pétard pensez à moi les gars.

— Ouais t’inquiètes réponds Jessy laconiquement.

— Ca fait longtemps que je n’ai pas fumé. 

Tandis que Cyril commence à palabrer de plus belle je prends la poudre d’escampette. Il m’a saoulé ce gros con. Je me dirige vers les chiottes, prends une des toilettes et m’assis sur la cuvette avant de rouler mon joint calmement. Je fais mon affaire et ressors des chiottes, le répit n’est pas d’assez longue durée à mon goût, pourquoi ne pas se griller une petite cigarette ? Aller, je m’assois sur la chaise proche de l’entrée des toilettes, toujours sur la terrasse et je m’en grille une, être loin de Cyril m’apaise. 

Ma clope consumée je rejoins le reste du troupeau qui se demande ce qui a pu me prendre tout ce temps, aucune réponse ne sort de ma bouche. On prend alors la sortie et nous nous posons au coin à pisse. Pourquoi le coin à pisse ? Car c’est une petite rue proche du bar où les nombreux pots de fleurs servent d’urinoirs à la viande froide nantaise si bien que cette rue pue continuellement l’urine. J’allume le ter, je tire deux tafs quand Cyril m’interrompt dans mon plaisir.

— Tu fais tirer ?

— Hein ? 

— Je peux tirer quelques tafs.

— Bah c’est bon me stresse pas, je viens de l’allumer lui réponds-je passablement énervé.

— Ouais enfin t’as déjà bien fumé mon salop.

— Oh vas y tu me les brises !

Je lui tends alors le joint à peine allumé et repars vers le bar. Laissant mes deux camarades Angie et Jessy avec cet abruti fumer le joint. Après mon entrée, j’attends quelques instants avant d’être servi. Une boule de nerfs s’est invité depuis quelques minutes dans ma tempe droite. Je ne vois pas pléthore de solutions pour l’oublier ; je commande deux shots de whisky et une nouvelle pinte, les deux shots disparaissent aussi magiquement que Carlos Ghosn du Japon. Je ressors de l’intérieur pour aller m’asseoir en terrasse, tandis que je savoure ma pinte en fumant une cigarette, le whisky fait son travail en imbibant mon corps, une douce montée de chaleur me prend calmant mes nerfs à fleur de peau. Quelques instants plus tard, Cyril réapparaît. Angie et Jessy sont retournés à la maison, me laissant à nouveau seul avec cet énergumène. Il s’assoit avec une pinte remplie, je mesure l’ampleur du désastre, il va lui falloir à minima quinze minutes pour la finir, me laissant seul avec lui pendant un long moment. Ces quinze prochaines minutes vont être les plus longues de ma vie. Après un court monologue Cyril me dit alors quelque chose qui me laisse circonspect :

— Tu me fais penser à moi quand j’étais jeune.

— Je…ouais ok si tu veux.

— Non mais tu vois quoi.

Je reste perplexe, ne sachant que répondre à un type qui vient de me raconter toute son existence sans même s’intéresser un instant à moi. 

— Bah nan mec. Je vois pas. 

— Ce n’est pas péjoratif tu sais, je me vois un peu en toi.

— Mais qu’est-ce que tu vois ? Tu ne me connais absolument pas, si ce n’est le fait qu’on boit une bière et qu’on a fumé un joint ensemble. A part mon prénom tu connais quoi de moi ? lui asséné-je exaspéré par sa débilité. Un silence apparaît, le second de la soirée depuis le coming-out de Cyril. 

— Désolé Daz, je parle peut être un peu trop de moi. Ce n’était pas voulu, je comprends ton agacement. C’est un peu mon défaut dit-il légèrement titubant. Stupéfait par sa réaction, je prends alors sur moi.

— Ce n’est pas grave vieux, fini ton verre et on va fumer un dernier joint avant de se quitter bons amis. 

Une nouvelle erreur, Cyril finit sa pinte d’une traite et nous quittons le Galway. On rentre à la maison et nous nous posons sur la terrasse, il me fait signe qu’il monte chercher à boire, je me pose sur le canapé. Sa petite sérénade de la fin du bar m’a fait de la peine et je lui trouve un nouveau jour, celui d’une personne repentante. Je roule le joint en écoutant le son de Toploader, jouer sur mon enceinte Bluetooth bas de gamme, Dancing in the Moonlight. Cyril revient avec une canette de Navigator à la main, une bière imbuvable qui n’a de qualitatif que son degré d’alcool pour un petit prix. Il me tend la canette, je refuse poliment. Je mets le joint à ma bouche et l’allume quand Cyril se met à partir dans une tirade sur les noirs et leurs gestions du pouvoir. 

— Je veux pas être raciste hein, j’ai habité dix ans en Guadeloupe, j’ai eu une copine pendant six ans là-bas, j’ai même été champion de Snooker de Guadeloupe, je ne te l’ai pas dit, hein ?

— Si si mais euh..je comprends pas le lien.

— Ah oui non du coup je disais je suis pas raciste mais si on regarde la civilisation et le passé, et tout ça, y a un seul peuple qui n’a rien fait.

— Hein ? De quoi ?

Tandis que je peux enfin fumer quelques tafs sans que Cyril ne m’ôte le joint de la bouche, je reste stupéfait par ses paroles et dans l’attente du pire quant à la chute. Car comme le dit Hubert Koundé : « l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». Là je sens qu’il va se péter les deux jambes, le bassin et mon crâne par la même occasion.

— Les noirs. Je te jure, quand tu leur donnes du pouvoir, bah automatiquement ils en abusent et ça finit en système dictatorial, c’est comme ça. Regarde ils tuent tous les contre-pouvoirs et ils finissent seuls dans des pays gangrenés par le chaos, la corruption, la violence et le manque de ressources.

— La géopolitique c’est plus compliqué que ça hein lui-dis-je circonspect par sa connerie.

Je tire une dernière taf et lui tend alors le joint. Il l’attrape et reprends de plus belle alors que je souhaite continuer de parler.

— Bah non, là c’est très simple. Tu regardes le monde, les populations, les guerres et situation de chaque pays et tu en retiens cela.

— Tu ne peux pas dire ça. Regarde les ficelles, il y a des financements, même des pays qui se développaient comme le Burkina Faso de Thomas Sankara se sont fait renverser par des financements extérieurs qui corrompent le système et arment des révolutions, l’indépendance africaine ne plaît pas. 

— Bah tu vois la corruption, la révolution, le conflit, toujours !

Je soupire, au même instant je me sens légèrement vacillé, mon énervement et le bédo me foutent une claque et je me retiens en me sentant bouillir. Je ne parle plus. Cyril entame un long monologue, je fini par rebondir sur sa dernière phrase.

— Un pays sous développé, il y avait encore du cannibalisme avant qu’on arrive.

— Yooo, mec là tu commences à partir en vrille !

A ce moment là, je ne suis plus capable de rien, je me concentre sur ma respiration, expirer, inspirer, le combat contre la crise blanche débute pour moi. Des sueurs froides me prennent au corps, je me sens tomber, je ferme les yeux. Cyril ne cesse de parler, ne se rendant même pas compte de mon état cadavérique. Son flot m’emporte le cerveau, le peu de parole que je comprends me bouffe la tête. « Inculte », « pas civilisé », « sauvage », tout y passe, le peu de bribe de conversation qui parvient à mon cortex cérébrale m’attaque et me met au plus mal. Après deux minutes de calvaire supplémentaires, je me lève, m’excuse brièvement et m’en vais vers ma chambre, m’allonge tout habillé dans le lit et comate pendant une dizaine de minutes.

Ce sommeil est réparateur, je me sens revivre, me relève du lit et me dirige vers la salle d’eau où je me rince le visage. Je retourne ensuite dans le jardin où Cyril est en train de cuver sa bière. A ma vue un sourire narquois s’empare de son visage.

— Ouais excuse vieux j’ai eu un sale contrecoup lui dis-je. 

— Ah bah que veux-tu, c’est ça quand on est fragile.

— Hein ?

— Bah t’es pas très costaud quoi. Tu fais le gars à rouler des gros pétards mais tu les assumes pas derrière.

— Euh…tu peux te calmer un peu là, je vais finir par te monter en l’air.

— Tu le fais déjà bien tout seul me rétorque t-il en riant.

J’expire, je le regarde circonspect avant que la colère ne me monte à la gueule.

— Hey mais tu vas vite te calmer là.

— Quoi ? Tu crois que me fais peur avec ton physique de crevette et tes ailes de poulet ?

— Mais putain ferme là ! Tu t’arrêtes jamais espèce de vieux raciste de merde, tu radotes tout le temps la même chose mais on s’en pignolle de ta vie de raté ! 

— D’où tu me traites de raciste poulet aux crevettes ?! 

En même temps qu’il ne dit ses paroles, Cyril se lève de sa chaise et pose sa canette sur la table.

— T’es un raciste et un raté gros connard !

Alors que les coups vont pleuvoir, Jessy sort par la porte arrière de la maison qui donne sur la terrasse.

— Woooh ! Vous foutez quoi là ?! Ce n’est pas bientôt fini ?! Vous allez réveiller tout le voisinage bande de dégénérés hurle-t-il.

Nos corps tendus se tournent vers Jessy.

— Je…il est allé trop loin, il raconte que de la merde, dit des trucs racistes, se fout de moi, j’en peux plus Jessy me défends-je les larmes aux yeux.

Cyril lève les bras au ciel.

— Raciste, moi ? Mon ex-femme est martiniquaise petit con.

— T’avais pas dit qu’elle était guadeloupéenne ?

— C’est la même chose !  

— Ce n’est pas parce que tu fétichises les noires et que ta section favorite est Ebony sur Youporn que tu n’es pas un sombre connard de raciste !

— Bon on va se calmer de suite ! Allez dans vos chambres, couchez vous et arrêtez de faire chier le peuple tente de temporiser Jessy.

— Mais il m’emmerde ce pauvre con, vue sa tronche je suis certain qu’il est puceau ou pédophile, ou les deux sort Cyril ne sachant pas s’arrêter

— S’il est pédophile, vaut mieux qu’il soit puceau rétorqua alors Jessy blasé par la connerie de Cyril, bref on va s’arrêter là, merci.

C’est à ce moment que nous allons chacun nous réfugier dans nos chambres respectives. Le lendemain, Cyril quitte le logement alors qu’il lui reste encore trois jours de réservation. Il donne une évaluation plus qu’acide concernant mon accueil.

 « Jessy est une personne agréable et sympathique, néanmoins mon séjour s’est terminé en eau de boudin à cause de son valet de maison, Daz. Un jeune homme agressif, peu cultivé et peu respectueux. Je ne recommande pas ce lieu à cause de cette personne de petite vertu. »

Chapitre 3

Chapitre 5