Qu’est-ce que j’aime ne rien foutre. Le dimanche est de loin ma journée favorite. Non pas que c’est une journée très différente des autres au niveau programmation pour moi ; c’est surtout que c’est farniente pour tous, ce qui me permet de me branler la nouille en ayant la conscience tranquille. Il est seize heure, j’ai nettoyé le jardin pendant une bonne heure en début d’après-midi, je dois bien ça à Jessy. Je gratte mon grinder afin de me couler une douille, il me reste des résidus, suffisant pour m’envoler. Une quinzaine de minutes plus tard, alors que je suis en train de plonger dans le coma sur le canapé, les yeux éclatés, Jessy rentre dans le salon, se pose en face de moi et me fixe du regard.

— Hey mec, tu branles quelque chose en ce moment ? On avait un marché pour le loyer.

Je ne comprends pas, quand on ne comprend pas, le mieux est encore de ne rien dire. 

— T’étais censé t’occuper du terrain, de la vaisselle, de changer les draps des nouveaux arrivants et quelques broutilles, là à par squatter mon canapé tu ne fous rien. A la limite si tu cherchais du taf ou quoi mais non, va falloir arranger ça mec. On n’est pas dans Naruto, personne lancera un : t’en fais pas on va tous faire des efforts pour rattraper ça ! Bref file un peu de ta beuh au moins.

Je l’observe pendant cinq secondes avant de lui annoncer : 

— Y a plus rien 

— Putain mais dis plutôt que t’as tout fumé comme un crevard. 

— Non, il me restait trois fois rien.

— Mais t’es turbo éclaté, avec tes yeux en trait d’union, la prochaine fois que tu me refais un coup de pute du genre, tu dégages.

Jessy sort du salon, appelle son dealer et part dans les deux minutes qui suivent la fin de la discussion. 

Scotché au canapé, la weed m’explose la tête, mon esprit erre dans le salon. Les paroles de Jessy me reviennent en tête, ma conscience commence à me travailler, « tu n’es qu’un moins que rien » , « tu ne fais rien de ta vie » , « tu gâches toutes tes chances » , « on ne peut pas te faire confiance » , les mauvaises ondes m’envahissent. J’ai bu le calice jusqu’à la lisse, arriverais-je au point de non-retour ? Putain on est dimanche, non ? Je réfléchis, « si encore tu cherchais un taf », ne serait-ce pas là la solution ? Après une quinzaine de minutes à fixer le mur en pensant à des chimpanzés astronautes et tout autre fantastique image que m’offre mon esprit, je me décide de bouger mon cul du canapé et me diriger vers mon ordinateur.

Me voilà surfant sur Internet pour trouver un emploi. Je discute avec des amis afin de voir s’ils n’auraient pas des idées. C’est là que surgit Enrico qui me parle de la cueillette de pommes. Ni une, ni deux je me lance à la recherche d’une exploitation qui a besoin de petites mains. A la suite d’un rapide tour des exploitations dans l’ouest et quelques appels, j’ai vite trouvé une entreprise prête à m’accueillir situé à trois heures de route. Un salaire au rendement, à savoir vingt-deux euros la bin de quatre cent kilos, le proprio m’assure qu’en bossant bien je pourrais faire plus d’un demi milliers d’euro chaque semaine. Le prix du logement, pourvu par le propriétaire, est fixé à cinquante euros, le plan me semble plus que correct. Je croise Jessy, revenant avec un pochon d’une once, à qui j’annonce la nouvelle, sa réponse : 

— Va bien te faire exploiter mon gars, j’ai hâte de te voir revenir la queue entre les jambes. Reste que c’est toujours mieux que de te voir rien foutre dans mon salon. 

Sa positivité ne me démoralise pas. Je fais mon sac, prend un billet de train pour le lendemain et me voilà parti.

J’arrive à Poitiers aux environs de quinze heures où le propriétaire doit venir me chercher comme nous l’avons convenu le jour précédent, direction Le Joli Verger, nom de l’exploitation, situé à Bonnes, une ville perdue dans le département de la Vienne. Ne voyant personne correspondant à mon futur employeur aux alentours, je me permets de l’appeler, pas de réponse. Une heure défile, puis une seconde avant que je ne reçoive un message de Roger : « Beaucoup de travail aujourd’hui, j’arrive dans vingt minutes.» Pas d’excuses, si je n’avais pas déjà dépensé du fric dans le billet de train et qu’il y avait encore un départ en ce jour en direction de Nantes je me serais déjà barré. 

Roger arrive quarante minutes plus tard au volant de son C15 blanc, il me serre la paluche et me fait signe de monter. Il a la cinquantaine, un gros bide, une moustache mal entretenue, il porte un t-shirt blanc trop court laissant apparaître son ventre, il a les tétons qui pointent et deux auréoles au niveau des dessous-de-bras, nous ne parlons que très peu durant le trajet. Nous arrivons au verger et nous arrêtons un instant dans les champs de pommiers. Il me montre la marche à suivre pour être le plus productif possible, insiste sur la rotation du poignet pour retirer les fruits des arbres. Je rencontre son chef d’équipe, Amine, jeune Indien, la vingtaine d’années, sale et une dégaine à faire passer un punk à chien pour un esthète de la mode, néanmoins il est une machine de haute compétition dans la cueillette de pommes, capable de remplir une dizaine de bins par jour, je ne mesure pas encore la prouesse que cela représente ; si la cueillette de pommes était un sport olympique, Amine serait un champion légendaire, et son pays l’Inde, avec seulement neuf médailles d’or, en aurait rapidement fait la plus grande légende sportive de tout les temps. Malheureusement pour Amine, on s’en balance de la cueille de pomme et Abhinav Bindra restera encore longtemps le seul champion olympique en sport individuel du plus grand pays au monde. On part des pommiers pour notre lieu de vie, on arrive devant un petit hangar en tôle qui menace de s’écrouler au moindre coup de vent.

— On va rencontrer tes futurs collègues.

— On est nombreux ?

— Oh, une dizaine, ça dépend des semaines, il y a pas mal de rotation. 

Qui dit turn-over important, dit boulot de merde.

— Pour le logement, tu as l’argent ?

— Oui pas de problème, c’est bien cinquante euros ?

— Hein ? Ah non, c’est cent euros la semaine à régler directement.

— On avait pourtant dit cinquante hier. 

— Ah non, désolé mais ce n’est pas possible. Il faudra me faire un virement si tu n’as pas l’argent dès ce soir. Tu as une paire de gants ?

— Non. 

— Il t’en faut ou tu ne vas pas tenir très longtemps, on te fournira une paire pour quinze euros.

Je viens de me faire baiser, m’annoncer un prix puis le doubler à mon arrivée sur les lieux, en matière de fils de puterie, on est sur du haut niveau, onze sur dix sur l’échelle de Balkany. Mon moral chute de plus en plus. On entre dans le petit hangar qui n’en est pas un, c’est notre lieu de vie, le désarroi et la résignation de m’être fait entuber empli mon être. On entre à l’intérieur, une cuisine merdique, une salle où se trouve une dizaine de lits à même le sol, des toilettes et une douche digne d’une prison turque. Une odeur horrible s’échappe du lieu, mélange d’urine, de transpiration et d’insectes écrasés dans une ambiance lugubre due à des lumières qui ne fonctionnent pas ou momentanément. Voilà pourquoi j’ai payé cent euros. Je préfèrerais encore dormir dans une morgue. 

Je fais brièvement connaissance avec mes nouveaux camarades, deux français et six polonais en plus du chef d’équipe Amine. N’ayant pas spécialement la force ni l’envie de discuter, je me pose sur mon lit, je jette un oeil à mon téléphone, pas d’internet. Je ne vais pas pouvoir discuter avec Kaja, la cinq pourcent dont j’avais parlé à Eren. Je suis encore plus dégoûté par mon arrivée. Résigné, je mets mon casque afin d’écouter de la musique et cherche le sommeil pour affronter ma journée de taf du lendemain. 

Le réveil sonne, il est six heures du matin, les troupes se lèvent en même temps que le soleil pour aller affronter les pommiers. Après une préparation rapide, une banane et un brossage de dent, je grimpe dans le quatre-quatre de Kamil, l’un de mes camarades de fortune, pour se déplacer vers les champs. Kuba et Krzysztof nous accompagnent, ils ne parlent que très peu français, les dix minutes de trajet se passent dans la langue de Lewandowski, je ne bite rien à ce qu’ils racontent. On arrive vers les lieux où l’on est séparé chacun sur une rangée. On m’offre un sac que je place sur mes épaules pour pouvoir mettre les pommes. Je dispose aussi d’une échelle de vingt-cinq kilos sur six mètres de long et me voilà lancer à la conquête du fruit défendu. Une heure passe, ma bin n’est toujours pas remplie, logique. Deux heures passent, ma bin n’est toujours pas remplie, normal, trois heures passent, ma bin n’est toujours pas remplie, inquiétant, quatre heures passent, ma bin n’est toujours pas rempli, qu’est-ce que cette arnaque ? La pause de midi retentit à la cinquième heure, je viens de finir de remplir ma première bin, j’ai gagné vingt-deux euros en cinq heures soit un salaire de quatre euros et quarante centimes de l’heure. Je grimpe dans la voiture de Kamil, je suis dégoûté. Arrivé dans notre lieu de vie, je me fais une gamelle de noodle, tout tourne dans ma tête et j’ai principalement un sentiment de rage. Je croise Sylvain, l’un des français. On commence à discuter.

— T’as rempli combien de bin mec ? l’interrogé-je

— Trois, c’est un score assez famélique et toi ?

— Une, je suis dépité pour te dire la vérité.

— C’est normal, c’est le premier jour. Tu vas t’améliorer, je faisais pas bien mieux que toi au début.

— Ah ouais ? Ca fait combien de temps que tu fais ça ?

— C’est ma troisième saison là.

— Ah ! C’est rassurant m’exclamé-je d’un air ironique.

— Haha, ne t’inquiètes pas, tu vas t’y faire.

Je croise Robert qui tente de me remonter le moral avec la même rengaine que Sylvain, je préfère encore écouter les polaks parler entre eux. Je suis au bout du rouleau mais je continue de le dérouler. On reprend la route, je ne ferais qu’une bin supplémentaire en l’espace de quatre heures. Quarante-quatre euros pour une journée de neuf heures, mon salaire horaire s’est amélioré durant l’après-midi, passant de quatre euros quarante de l’heure à quatre euros quatre-vingt neuf, sacrée augmentation que m’envirais tout travailleur d’une usine du tiers-monde. Je me pose à l’extérieur du hangar pour manger ma gamelle, je finis mon bol de riz quand me rejoint Anna, une jolie jeune femme d’une vingtaine d’années, des cheveux courts blonds, un visage léger et mignon, une belle paire de seins, enfin de ce que j’en vois bien que l’on m’a toujours dit de ne pas juger une paire de seins à son décolleté. Elle est l’autre française piégée dans ce bourbier avec moi et Sylvain.

— Comment s’est passé ta première journée ? me demande t-elle.

— Pas terrible. Deux bins en l’espace de neuf heures, j’ai mal partout, cette foutue échelle m’a détruit.

— Oui, c’est un travail assez difficile.

— Tu arrives à t’en sortir physiquement ? Enfin sans vouloir faire le misogyne c’est déjà galère pour moi, alors pour une gonzesse.

— Oh, c’est une question de technique tu sais, une fois que tu as pris le coup c’est bon.

On continue de discuter une dizaine de minutes en fumant nos cigarettes, elle me donne des astuces pour pouvoir porter l’échelle et cueillir les pommes de la manière la plus rapide possible,  rien ne fonctionnera. Je remplis deux bins et demi le lendemain, mon moral chute drastiquement et mon corps est à l’agonie. Cette putain d’échelle me détruit, porter vingt-cinq kilos ce n’est pas un problème mais réparti sur une longueur de six mètres, ça devient une épreuve de force pour laquelle je ne suis pas constitué. Je n’en suis qu’à ma deuxième journée que je suis épuisé comme je ne l’ai jamais été de toute mon existence. 

Il est vingt heures, je viens de me réveiller d’une courte sieste de trois heures. Allongé dans mon lit, je cogite. Que suis-je venu faire dans ce bourbier ? Les larmes me montent aux yeux. Rien ne peut me faire rester si ce n’est l’argent. J’ai dépensé trente euros dans un billet de train, cent dans le loyer, quinze dans une paire de gants, il me faut dépenser trente euros de plus pour rentrer chez moi, ce qui nous donne la bagatelle de cent-quarante-cinq euros, en deux jours je n’ai réussi à remplir que quatre bins et demi en dix-huit heures de travail soit la somme de quatre-vingt-dix-neuf euros, en partant maintenant je serais déficitaire de cinquante-six euros. Payer pour se casser le dos, on a rarement vu aussi flex en matière de code du travail. Je suis le travailleur 2.0, l’esclave moderne. Je ne souhaite qu’une chose, rentrer dans mes frais et me casser d’ici, tant pis si je passe pour un pleutre et que Jessy se moque de moi.

 Je me motive à aller me faire à bouffer. Des pâtes, il ne me reste que ça et quelques rations de noodles, ne pouvant aller acheter des vivres par mes propres moyens. Alors que je suis dans la cuisine à faire bouillir mes pâtes, Kamil apparaît et me fait signe de le suivre à l’extérieur. Je lui montre mes pâtes sur le feu, il insiste, je laisse le feu allumé en espérant que ce ne sera pas trop long. A l’extérieur les cinq autres polonais sont assis et enchaînent les shots, Kamil me sourit et m’en tend un en me disant en polonais : zdrowie, je présume que cela veut dire à la tienne ou quelque chose de similaire. Je prends quelques autres shots avec mes camarades ; en l’espace d’une vingtaine de minutes, je suis rincé. Combiné avec la fatigue, l’alcool ne fait pas bon ménage. Je sens mon estomac qui gronde et me remémore mes pâtes, qui sont aussi une excuse pour m’extirper de ce traquenard. Arrivé dans notre pseudo cuisine, je m’aperçois que mes pâtes sont dans un état aussi délabré que je ne le suis, une partie s’est accroché à la casserole, je mange ce qui est récupérable et gratte le fond pendant une vingtaine de minutes pour rattraper ma bêtise. Exténué et enivré, je me serais bien passé de tout cela. Sylvain sort de sa cahute – comprenez par là matelas à même le sol – à cet instant.  

— Hey Daz, la forme ? T’étais avec les polonais me dit-il en souriant d’un air malicieux.

— Ouais…ce n’était pas une grande idée. J’étais déjà cramé répond-je en soufflant.

— Ah, tu as l’air aussi cramé qu’un vietcong durant la guerre deuxième guerre d’Indochine en effet. Tu sais si t’en peux plus tu ferais mieux d’arrêter. Il y a encore quelques années je t’aurais dit de continuer car les payes valaient le coup de se péter le corps, maintenant c’est du foutage de gueule.

— Tu le penses vraiment ?

— Ouais mec, fût un temps où les fermiers et les petites mains, telles que nous, nouèrent une relation de confiance mutuelle, deux entités du picking coexistaient pacifiquement. Payées à l’heure, les petites mains n’avaient pas de quoi se plaindre, elles travaillaient heureuses dans les longues allées pour ramasser le fruit défendu.

— Et que s’est-il passé ?

— J’y arrive ! Vint un jour le paiement au rendement et les surtaxes. Devant ces nouvelles espèces, les fermiers décidèrent de faire volte-face et de se retourner contre les petites mains en acceptant les conditions de leurs nouveaux alliés. En sous nombre, moins bien équipés, tributaires des fermiers et fassent à l’arrivée massive des alcooliques de l’est, les petites mains furent vaincues et durent accepter à leur tour les conditions plus extrêmes des vainqueurs. 

— Coup dur pour nous.

— Oui en effet. Sinon, tu retournes avec les polonais ou tu finis de bouffer tes pâtes carbonisées seul ? 

Je regarde ce qu’il reste de mon dîner d’un oeil dubitatif, l’état dans lequel j’erre ne m’aide point.

— Je vais aller me saouler, dis je en posant la casserole dans l’évier. 

Je rejoins mes nouveaux meilleurs amis polonais avec Sylvain, les shots supplémentaires me coupent toute réflexion, ne laissant qu’un trou noir. 

Étonnamment, la troisième journée accouche d’un résultat encore plus médiocre que les précédentes. Comble du bonheur une douleur oubliée au dos revient m’agresser. Ma brillante idée de me mettre une cuite hier me met au tapis encore plus rapidement que lors des deux journées précédentes. Je ne sais pas comment j’ai fais pour me lever ce matin, peut-être le fait que je vive dans la même pièce que sept autres personnes y est pour quelque chose. Le travail a commencé à six du matin, il est maintenant onze heures, je suis pris de sueurs froides, des relents acides m’attaquent l’estomac ;je n’ai pas encore rempli une bin. 

Une heure plus tard, Kamil me fait signe que nous rentrons pour manger. Je ne le sais pas encore mais c’est la dernière fois que je mets les pieds dans ses champs d’orangers. Nous rentrons, Kamil se fout de moi en disant que je suis plus blanc que lui et ses collègues polak. Je n’ai pas la force de répondre. On arrive à notre superbe demeure. Je n’ai qu’une envie, m’allonger et dormir. Je somnole une dizaine de minutes quand mon ventre me réveille. Tel le cri avant l’éruption d’un volcan, mes gargouillements me somment de vite me rendre aux latrines. J’ouvre la porte que je referme en claquant et dégobille. Je reste dans les chiottes une vingtaine de minutes avant que Kamil ne vienne me dire qu’il repart. Je ne donne qu’un beuglement pour lui faire comprendre que je ne suis pas en condition pour retourner dans le Jardin d’Eden, paradoxalement ce lieu est le Pandemonium pour moi. Cette éruption est mon chant du cygne. Je décide de jeter l’éponge et annonce la nouvelle à Robert lui disant que je ne peux supporter l’épreuve plus longtemps. Je lui demande un lift vers Poitiers, il me répond « t’as un pouce qui marche encore ? ». La colère grimpe, j’arrive à me calmer, me barre vers mon pieu et me dit que cette aventure en enfer prend fin le lendemain. 

Malheureusement pour moi, le stop ne fonctionne pas très bien dans le coin reculé où je me trouve. Je mets plus de sept heures pour atteindre la gare qui était à vingt minutes de trajet. J’ai bien dû me farcir plus de la moitié du chemin à pied. Je prends le premier train pour Nantes et rentre la queue entre les jambes chez Jessy. 

Voilà comment j’ai payé une cinquantaine d’euros pour me péter le dos.  

Chapitre 4

Chapitre 6