Suite à cette soirée, j’ai repensé au fait que Daz avait mentionné une demoiselle qu’il souhaitait rencontrer. J’avais oublié ce facteur lorsque je lui avais fait la proposition de faire la bête à trois dos avec moi et Angie, il faut croire que lui aussi. Durant les jours qui ont suivi, il était taciturne et ne souhaitait pas mentionner notre fait d’armes. J’imagine qu’il se sent coupable, déjà amoureux qu’il est sans même avoir rencontré sa dulciné. Eren est arrivé deux jours après notre aventure. Cela faisait du bien d’avoir un pensionnaire moins hystérique, Charlotte Guevara et Cyril le raciste laissant encore un goût amer dans mon esprit. Notre note sur AirBnb a drastiquement chuté avec nos deux derniers visiteurs, passant à trois virgule quatre-vingt-cinq. J’ai peur que le site ne me retire de leur catalogue si la note chute de nouveau, le retour d’Eren est salvateur pour moi et mon gagne-pain. 

Daz a vu juste avec ce site, je ne gagne pas une fortune mais cela me permet de couvrir mes frais. Mon revenu est de seize euros par nuit, si le mois est complet je peux donc viser quatre-cent quatre-vingt euros. Pas une somme incroyable mais Daz ne va pas rester ici sans payer de loyer indéfiniment, ce qui va me permettre de pouvoir doubler mon rendement et compter sur une somme d’argent suffisante pour mener à bien mon objectif : ne plus jamais avoir besoin de gagner de l’argent de toute mon existence. En parlant d’argent, ce soir-là, je rentre dans le salon après avoir passé le début de soirée avec Elise, une jeune femme charmante. Ah, dis comme ça on dirait que c’est une pute, mais non pas du tout, je l’ai rencontré, elle aussi, sur Tinder. Bref je ne sais pas pourquoi je parle de cette demoiselle. Le rapport à l’argent vint d’Eren. Celui-ci m’interpelle directement à mon retour chez moi, il est légèrement éméché avec Daz qui n’est pas dans un état plus exemplaire.  

— Hey tu devais pas nous dire comment t’étais devenu le Pablo Escobar de ton collège ?

— Ah euh, salut Eren. Si c’est vrai, ça va prendre un peu de temps, vous êtes sûrs de vouloir écouter ça ?

— Oui, vas-y pas de problème.

— Ok, laisse-moi prendre une douche et je reviens.

Je me barre sous la douche, prends mon temps pour me décrasser de ma copulation de l’après-midi. Je me regarde dans le miroir, qu’est-ce que c’est que cette trace rouge ? Oh…non. Elise m’a laissé un suçon qui m’offre une énorme marque dans le cou, je n’avais encore rien remarqué. Quelle pute ! Bref, je retourne dans le salon et me prépare à conter aux deux agneaux mes prouesses d’autrefois. 

— Ma seconde aventure dans le monde du commerce à débuter de manière fort hasardeuse alors que j’étais un collégien lambda de douze ans. Tout a commencé suite à un cours de pratique de la natation. Nous rangions nos affaires lorsqu’un de mes camarades a vu un bâton explosif qui traînait dans mon sac, il m’a proposé de l’acheter. La vénalité dont était composé mon jeune être n’a pas hésité. L’affaire était pliée en dix secondes, cinquante centimes pour un pétard aussi vieux que Mathusalem. C’était la première transaction de ce qui allait devenir un véritable petit business organisé. Le pétard vendu n’a pas fonctionné et mon premier pigeon est devenu mon associé. 

Moi et Florent – mon associé – habitions dans le même coin de la ville de Questembert. Le schéma n’était pas encore très clair mais nous allions devenir les vendeurs de farces et attrapes de notre établissement. Je vous resitue le contexte, Questembert est une petite ville perdue du Morbihan où sept mille âmes coexistaient en harmonie. La majorité de mes congénères du collège habitaient dans des bourgades de moins de deux mille habitants, les commerces y étaient rares. Pas évident pour les gamins d’avoir accès à ce genre de produits, nous nous sommes engouffrés dans la faille. Pas besoin d’étude de marché, le marché n’existait pas. 

On a commencé à vendre dans notre classe, puis le bouche-à-oreille a fonctionné. Nous avions mis en place au bout de deux mois une véritable organisation qui n’avait rien à envier au Cartel de Medellín. Tous les quinze jours, nous faisions une petite dizaine de kilomètres en vélo pour nous approvisionner à Fest-Anim, magasin spécialisé dans la vente d’articles de fêtes. Notre premier catalogue était composé de produits très classiques, des produits qui font « Boom ! » : triple bang, bison, mitraillette, fusée et j’en passe. Nous arnaquions notre clientèle de manière éhontée, revendant jusqu’au décuple nos produits où les échangeant contre divers jeux vidéo. Parmi mes plus beaux coups je me souviens avoir récupéré Age Of Empires III, jeu sorti moins d’une année plus tôt contre un paquet de pétards à deux euros, je vendrais le jeu quelques semaines plus tard contre une vingtaine d’euros. 

Le business ayant totalement pris, on a mis en place un réseau avec des grossistes attitrés. On prenait la commande de notre propre clientèle et de nos grossistes, on s’approvisionnait, on revendait. Nos bénéfices étaient importants et nous voulions voir plus gros, notre appétit étant insatiable. C’est à ce moment que l’on a décidé de se diversifier, fini le petit jeu, nous voulions monter en gamme. On était devenu des clients réputés à la boutique. Nos fournisseurs avaient fini par se demander de quelle manière les jeunes pousses que nous étions se démerdaient pour faire partir autant d’argent en fumée. Nous avons expliqué notre business-plan à nos pourvoyeurs de plaisirs futiles, la crainte qu’ils nous dénoncent ne nous a jamais traversé l’esprit, en même temps il faudrait être bien bête pour dénoncer sa propre clientèle. Quoi qu’il en soit, ça les a scotchés. Ils nous ont conseillés sur les produits les plus explosifs et tape à l’oeil que l’on pourrait avoir en toute légalité. Ils nous ont ouvert leur catalogue et nous pouvions maintenant effectuer nos propres commandes. On a décidé d’acheter des bonshommes qui collent, des cierges magiques, des abeilles qui explosent et des boules puantes. On s’est aussi lancée dans une activité parallèle avec le tabac à priser. À douze ans on avait déjà compris le terme de diversification et on l’appliquait. Seul problème, on s’est complètement planté. Je ne vais pas vous faire un dessin, ça a été un échec commercial de grande ampleur, mis à part pour les boules puantes. Un collégien ça s’en branle de la lumière et de bonhommes qui font de l’escalade. On aurait dû faire une étude de marché. 

Je disais que les boules puantes ne faisaient pas partie de nos échecs commerciaux, c’est vrai, néanmoins ça a aussi été une belle idée de merde. Un midi, alors que je déjeunais à la cantine, la Moule Junior – son grand frère avait pour surnom la Moule, il en a hérité – eut la brillante idée de faire exploser une boule puante dans le réfectoire. Il n’y a nul besoin ici de préciser la provenance de l’arme du crime. L’odeur abominable remplit l’entièreté de l’enceinte, c’était extraordinaire enfin ignoble serait un mot qui conviendrait plus à la situation. Ma première réaction fut étonnement de la fierté, celle d’être indirectement l’instigateur de cet événement qui venait offrir une distraction nouvelle à nos journées monotones de jeunes collégiens. Ce sentiment a duré une dizaine de secondes, jusqu’à ce que le chef cuistot devienne plus rouge que la tomate farcie qui composait notre plat de résistance et qu’il ne pète les plombs. Il souhaitait désigner cinq coupables au hasard, une mise en pression de bas niveau si vous voulez mon avis mais qui eut son effet sur une jeune demoiselle. Elle passa à table et offrit sur un plateau la Moule Junior. Mauvaise idée pour elle, elle fut affublée du sobriquet de Balance pendant les trois années suivantes. Pour ma part, je lui en fus grandement reconnaissant ayant quelques fioles dans mes poches. Si par malheur le hasard m’avait offert un rendez-vous chez le directeur j’aurais passé un moment épouvantable, allez expliquer que vous avez des boules puantes car vous êtes un trafiquant de farces et attrapes et non car vous trouvez ça drôle d’offrir une odeur d’œuf pourri dans les narines de vos camarades qui se délectent de leur victuaille, compliqué. 

C’est là que j’ai compris que l’utilisation des produits que je vendais pouvait me revenir dans la gueule comme un boomerang. Un peu comme si un trafiquant d’armes comprenait qu’une kalachnikov pouvait servir à tuer. Un autre événement me fit comprendre que vendre de tels produits à de jeunes enfants décérébrés pourrait m’exploser en pleine face. Un de mes clients se prit pour Mario Balotelli, joueur de football connu pour ses frasques en dehors du terrain dont un mythique feu d’artifice dans sa demeure londonienne. Il fit donc comme son idole, un spectacle pyrotechnique – composé d’une maigre fusée fort heureusement – dans sa cuisine, mettant en flamme la table à manger et obligeant l’intervention des soldats du feu.  Ces premières mésaventures en amenèrent d’autres. 

Nous étions à la tête de notre réseau depuis six mois quand les ennuis les plus importants prirent place. Une partie de notre réseau se fit démanteler par la délation, mon principal grossiste se fit cafarder par l’un de ses clients qui s’était fait attraper avec des explosifs par l’un de ses professeurs. Un effet domino qui me faisait perdre ma vache à lait mais pas seulement, dans la panique je vidais dans les toilettes du collège tous mes stocks contenus dans mon sac à dos représentant une cinquantaine d’euros, une fortune pour un adolescent prépubère. Le CPE n’eut jamais l’idée que ce grossiste n’était pas la grosse tête du système et que derrière ce jeune adolescent se cachait un vaste trafic au sein de son collège, c’est là qu’était notre chance et aussi le fait que nous ne fûmes pas balancés par ce même grossiste. Dans un film de gangsters, on lui aurait mis un micro, l’aurait envoyé en pâture dans notre fosse aux lions pour trouver ses associés, au collège Saint-Joseph, on lui a simplement donné une colle. 

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster » . Cette phrase d’Henry Hill dans Les Affranchis m’a longtemps collé à la peau et a agi comme un credo sur mon jeune être. Avec ce trafic c’était comme si j’en étais un, en tout cas c’était ce que je ressentais. Et bordel, qu’est-ce que c’était bon ! Ce sentiment de passer entre les mailles du filet, de construire un véritable organigramme de la revente clandestine tout en ayant le soutien de ses proches, c’était génial. Malheureusement, dans un film de gangsters la conclusion ne peut qu’être mauvaise pour le principal protagoniste. 

Ce n’est pas de l’autorité collégiale que vint notre fin, elle n’avait aucune chance de mettre la main sur les apprentis gangsters que nous étions. Ce qui tua notre entreprise de farces et attrapes fut la découverte du prix réel des produits que nous vendions. Le coup fatal fut lorsqu’un de nos camarades de classe se rendit lors d’un week-end chez notre fournisseur. Ce lanceur d’alerte révéla le pot aux roses à tous nos camarades, nous n’étions plus les bons samaritains pourvoyeurs de farces et attrapes mais de simples escrocs. Les acheteurs se faisant de plus en plus rares et la fin de l’année approchant, nous avons mis la clé sous la porte non sans lâcher une petite larme. 

— Génial ! Putain c’est la guerre des boutons mélangé à Escobar ! s’exclame Daz.

— Tu n’as pas voulu tenter ta chance dans le trafic de drogue ? m’interroge Eren.

— Si mais l’histoire est moins drôle. 

— Tu racontes ?

— Non, je garde ça pour moi, je m’en excuse.

Autant j’étais fier d’avoir fait mes conneries au collège et en primaire mais je n’avais aucune fierté du trafic que j’avais mis en place avec l’un de mes meilleurs amis. Il a fini à base de délation, d’arrestation et de dépression, une sale histoire que je préfère conserver pour moi en espérant un jour que le temps la fera disparaître de ma mémoire.

— Tu t’es fais coffrer ? me demande Daz plus intrusif qu’un agent des STUP.

— Non, non, je te le répète je ne veux pas en parler. Sincèrement j’ai bien déconné et ça m’a fait relativiser. Je vais parler en un langage que tu connais, celui des séries télévisées. Au début de ma vie, je me voyais un peu comme un futur Pablo Escobar, trafic de drogue, corruption, argent  facile, voilà tout ce qui m’attirait et me tentait. Suite à ces péripéties, la situation a évolué. Je ne sais pas si tu connais Shameless, une série américaine ? Je me vois aujourd’hui plus comme Frank Gallagher, alcoolique notoire et roi du système D pour s’en sortir. A cela tu me mélanges avec les mecs de Trailer Park Boys et on obtient ma personne, en plus riche, plus intelligent et plus organisé.

— Ah ouais ça me parle. 

— Bref, sur ce je vais me coucher, j’ai un avion demain.

— T’as un avion demain ? me questionne Daz

— Oui, je vais en Thaïlande, je ne te l’ai pas dit ?

— Bah non du tout. Je garde la maison ?

— Tu gardes la maison. Je pars 3 semaines, normalement tu seras toujours là Eren, non ?

— Oui oui, je suis là pour tout le mois d’août. 

— Parfait, à dans trois semaine.

Je quitte la pièce et vais m’allonger dans mon lit. Petite rectification, la vérité n’est pas que j’ai oublié d’en parler à Daz mais que je ne m’en souvenais pas moi-même jusqu’à ce jour. J’ai commandé mes vacances alors que j’étais complètement saoul avec mon ami Benjamin. C’est ce dernier qui m’a rappelé ça aujourd’hui en recevant un courrier dans sa boîte mail. Nous avions déjà réservé billets d’avions et hôtels pour un séjour de trois semaines. Une sacrée bonne nouvelle ! 

Chapitre 7

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