Jessy a bel et bien décollé pour la Thaïlande. Je ne l’avais pas cru sur le coup, pensant à un canular. Qui prévient son valet -j’ai fini par accepter mon rôle- de son départ la veille pour le lendemain ? Jessy apparemment. Reste que ce n’était pas un grand dérangement, Eren passait le mois ici donc je n’avais aucunement à m’occuper de l’accueil d’une nouvelle personne, de changer des draps ou de gérer les réservations de la chambre sur AirBnb. Mon occupation du moment est des plus savoureuses, trouver un emploi ! Il me faut de l’argent. Jessy ne m’en a jamais parlé mais je ne suis pas complètement con ; je sais très bien que je ne vais pas pouvoir habiter ici indéfiniment sans payer un loyer. J’arrive bientôt à bout du nettoyage du jardin et il n’aura plus besoin de moi pour s’occuper de la maison, il serait bien bête de se priver de la possibilité de mettre ma chambre sur Airbnb. Cela ne me dérangerait pas de payer un loyer mais je n’ai aucune rentrée d’argent.
Cela fait déjà une dizaine de jours que Jessy est parti mais j’ai l’impression de vivre la même journée éternellement. Je me réveille aux environs de dix heures, passe la matinée à nettoyer un peu le jardin, s’ensuit des après-midi longues et ennuyeuses où j’épie toutes les offres d’emploi du secteur. J’envoie ensuite mon CV et ma lettre de motivation à toutes les offres qui correspondent à mes compétences et expériences, c’est-à-dire les emplois qui ne requièrent aucune compétence ni expérience.
Afin de parer à la monotonie de mes journées, je m’offre une nouvelle activité aujourd’hui, la relève du courrier. J’ouvre la boîte aux lettres, blindés de publicités inutiles et de papiers à destination de Jessy. Dans la dizaine de lettres, je trouve mon bonheur, une m’en est adressé, venant de la société Kicéo, un exploitant transport routier, de bus et de car pour faire simple, je me souviens avoir postulé à un poste de contrôleur de billets. Après avoir observé le nom de la personne à qui ce courrier est adressé, je me crois rêvé. Mais non je ne rêve pas, ce courrier n’est pas au nom de Monsieur Daz Every mais de Madame Daz Every. Ne prenons pas de suite la mouche, quelle entreprise s’emmerderait à répondre à tous leurs mails de candidature par voie postale, je garde bon espoir et retourne dans la maison. Je pose la pile de courriers destinés à Jessy sur la table de la cuisine puis me dirige dans le canapé du salon où je m’affale en espérant avoir une bonne nouvelle. Samedi oblige, Eren ne travaille pas et est dans le fauteuil en train de jouer à la console. J’ouvre le courrier, Eren est toujours concentré sur son jeux vidéo, je commence à le lire à haute voix pour lui faire profiter de ma future réussite.
— Madame Every,
Ca commence mal mais ça a eu le mérite de gagner l’attention de mon auditoire, c’est-à-dire Eren, qui me regarde interloqué.
— Sensibles à l’intérêt que vous avez manifesté pour notre groupe, nous vous remercions de nous avoir adressé votre candidature. Après une étude minutieuse de votre dossier, nous avons le regret de ne pas pouvoir donner une suite favorable à votre proposition de collaboration. Nous vous souhaitons de trouver rapidement un emploi en accord avec votre projet professionnel et vous prions de recevoir nos sincères salutations.
Un silence se crée, Eren le clotûre de la plus belle des manières.
— Tu veux aller fumer un joint dehors pour te consoler ?
— Ouais allons y.
Nous nous posons sur la terrasse. Eren est pieds nus, ce qui me laisse apercevoir qu’il a un tatouage au pied droit. C’est la théorie de l’évolution de Darwin mais avec l’ajout à la fin d’un homme s’apprêtant à se pendre.
— Je n’avais jamais vu ton tatouage au pied droit.
— Ah, oui, symbole de mon pessimisme sur le monde qui nous entoure et sa future évolution.
— Sympa, pas de métaphore quant à ta future fin j’ose espérer.
— Oh non du tout, ne t’inquiète pas.
— Ca me rassure.
— La pendaison c’est naze, j’opterais plutôt pour une Kurt Cobain.
— Hein ? Au fusil de chasse ?
— Oui, repeindre la tapisserie.
Eren m’annonce cela d’une façon pince-sans-rire qui me laisse un peu dubitatif, est-il sérieux ? Je le regarde légèrement inquiet.
— Je te rassure, je n’ai pas de fusil de chasse.
Ca ne me rassure pas.
— Bon, pour réchauffer l’ambiance, ça te tente un tequila suicide ?
— Je ne connais pas lui réponds-je
— Tu vas voir, c’est comme un teq paf mais…en plus fantasque dit il en se levant
— Fantasque ?
— Je reviens. Je vais chercher les ingrédients.
Un peu de fantasque dans la vie. Pourquoi pas ? Eren revint avec une bouteille de tequila, du sel et des citrons.
— En fait c’est basiquement la même chose qu’un teq paf dis-je ironiquement à la vue des ingrédients.
— Que nenni ! L’important ne sont pas les ingrédients mais la méthode d’ingestion de ces mêmes ingrédients !
— Ouh là ! m’esclaffé-je, puis-je en savoir plus ?
— Tout d’abord, dit-il tout en tapotant la salière sur la table pour faire une trace, il faut se mettre ça dans le pif, chose qu’il fait immédiatement après l’avoir énoncé.
Il ne me laisse pas le temps de réagir qu’il enchaîne par un gorgon de la bouteille de tequila qu’il a préalablement ouverte.
— Et enfin !
La face rougie par l’alcool, il prend deux rondelles de citrons coupées et se les enfonce dans les yeux.
— Bordel ! J’avais oublié ! hurle-t-il.
Il se met alors à se frapper le crâne à trois reprises contre la table basse en bois de la terrasse. Il lui faut ensuite une minute de récupération à allaiter, gémir et se mettre de l’eau sur les yeux pour se remettre de son effort. Il m’observe, fier de son oeuvre. Il est vrai que j’aime les jeux d’alcoolisation débiles mais celui-ci me paraît encore plus débile que les plus débiles auxquelles j’ai joué.
— Sinon, niveau risque, tu as une idée des possibles conséquences ?
— Le sel peut provoquer des saignements nasaux, le citron peut conduire à des yeux injectés de sang et le plus important, ce combo entraîne un état de déchirement total !
— Hum, le dernier point mérite réflexion.
— Le jeu en vaut la chandelle ! Crois-moi !
Il ne m’en faut pas plus pour me lancer dans ce jeu débile et enchaîner les shots de tequila suicide, je crois que le quatrième a eu raison de mon cerveau.
Je me réveille le lendemain à la mi-journée, je suis encore tout habillé dans le canapé de la terrasse. Je me lève et me dirige vers la salle de bain. J’ai une tronche terrible. Mes yeux sont rouges et gonflés, même la meilleure des Jack Herrer ne m’aurait pas mis dans un tel état, je n’arrête pas de renifler à cause du sel et j’ai un mal de crâne terrible. Quel abruti ai-je été de suivre Eren dans sa connerie. Ce type est taré, sympa mais taré.
Hier était le modèle type de mes journées. Le seul rayon de soleil dans tout ce brouillard est ma correspondance avec Kaja. Depuis ma discussion avec Eren il y a de cela deux mois, je n’ai pas arrêté de parler à ma cinq pourcent. Après d’innombrables échanges de messages, je suis enfin parvenu à décrocher un premier rendez-vous. Il est programmé demain, un café au bar littéraire de la rue Jean Jaurès à treize heures.
C’est la seule avec laquelle j’ai senti une quelconque alchimie sur Tinder. Cela peut sembler fleur bleue mais je ne suis pas à la recherche d’une simple aventure sexuelle. Je peux passer des heures à discuter avec elle. L’idée de partager plus qu’une saison avec une jolie demoiselle ne m’a jamais semblé aussi réel que depuis que j’ai entamé ma correspondance avec elle.
Après quelques minutes d’attente devant ce bar, une jeune femme semble se diriger vers moi. Elle vient vraiment vers moi. Est-ce Kaja ? Elle ne correspond pas du tout à sa description et à sa photo. Elle est bien Caucasienne cependant tout le reste est différent. Elle a les cheveux roux, est un peu ronde, les pommettes saillantes et le menton recourbé, de plus elle porte des lunettes. Je m’attendais à une petite brune frivole avec les cheveux aux carrés bruns et des traits fins, je n’avais pas aperçu de lunettes non plus. Bon pourquoi pas, on dit que les gens ne ressemblent que très rarement à leur photo de profil Tinder, ce n’est pas très grave, le physique n’est pas le plus important. Elle arrive à ma hauteur et je lui arbore mon plus grand sourire. Elle engage la conversation.
— Coucou ! Comment vas-tu ?
— Super et toi ?
— Super, MD, enchantée ! j’imagine que c’est son surnom, elle ne m’en a pourtant jamais parlé.
— Daz. Sympa ce petit surnom, on devient vite accroc ?
— Oui répond-elle en laissant s’échapper un petit rire, on m’en parle souvent. Sinon je peux te parler quelques minutes.
— Bien sur, on a rendez-vous, non ?
— Oh quel charmeur !
Drôle de façon d’aborder un rendez-vous. Mais bon, si elle aime bien les jeux de rôle ça me va.
— En fait je représente la WWF, j’imagine que tu connais ?
— Hein ?
— C’est une association qui défend l’environnement.
C’est le coup de froid malgré les trente degrés offert par cette journée du mois d’août. Elle commence à me réciter son speech tandis que je comprends enfin la situation. Cette demoiselle n’est pas Kaja, mais une parfaite inconnue qui veut me racketter ! J’ai la haine ! Je hais ces escrocs. En réalité elle doit bosser pour une boîte mandatée par WWF pour jouer sur la corde sensible des êtres naïfs. Je la coupe en plein milieu de son récital.
— Ouais en fait désolé je ne suis pas intéressé.
— Quoi ?! Tu avais l’air plus qu’intéressé au début. Laisse-moi te parler des possibilités de financement.
— Non, pour ne rien te cacher j’attends quelqu’un.
— Et bien tu as le temps de m’écouter alors me dit-elle fière de sa répartie.
— Je t’ai confondu avec elle, je ne donnerais rien, désolé. Bonne journée.
MD part alors quémander des donations vers d’autres horizons. En la voyant partir dépité, je me dis que je suis tout de même un sacré abruti, elle porte un sweatshirt placardé WWF dessus, ait muni d’un calepin, d’un stylo et de nombreux prospectus, n’est pas Sherlock Holmes qui veut.
Suite à ces quelques minutes perdues, je regarde mon téléphone et vois plusieurs messages de Kaja. Elle est là et m’attend. Je tourne mon regard un peu partout et aperçois une petite demoiselle, exactement celle que j’imaginais au travers de sa photo. Une petite brune frivole avec les cheveux aux carrés bruns, des traits fins et un visage harmonieux. Elle est vêtue d’un sweat à manche longue et d’un col roulé noir qui recouvrent ses bras et son cou, ça reste d’un bien meilleur goût qu’un sweatshirt WWF. Nos regards se croisent, elle me fait un timide sourire, je la rejoins.
— Bonjour…Daz ?
— Oui c’est ça. Enchanté, Kaja ?
— Hum, oui c’est ça me répond-elle en se caressant les cheveux. Je suis désolé, j’ai cru deviner que c’était toi qui discutais avec la fille mais je n’étais pas totalement sûre alors je n’ai pas voulu déranger.
Je me sens bête, a t-elle entendu ce que je lui ai dis ? Il n’y a pas mille et une façons d’en avoir le coeur net.
— Tu as entendu notre conversation ?
— Oh oui, quelques bribes. Mais ne t’inquiète pas, moi aussi je déteste ce genre de racoleur ! Ils ne sont même pas bénévoles ! s’exclame t-elle énervé avant de mettre sa main droite devant sa bouche et de rougir. Je me suis emporté, excuse-moi.
— Oh, il ne faut pas !
Je suis déjà amoureux.
— Allons-nous boire ce café ? lui demandé-je
— Oh oui, bien sur. Je te laisse entrer d’abord.
Mon habitude dans un bar, même littéraire, aurait été de commander une bière mais je me laisse aller pour un verre de vin, un chemin sur lequel me suit Kaja. Elle me plaît décidément de plus en plus. Le nom du bar est le Petit épicurien, il joue le jeu à fond avec la possibilité de manger du fromage, du saucisson et de déguster de superbes vins, le tout avec des étagères ayant de multiples livres en libre-accès. Un repère à bobo et hipsters, il n’en reste que c’est un lieu agréable.et que l’on ne choisit malheureusement pas sa clientèle.
— Est-ce que tu lis régulièrement ou c’est juste pour me faire croire que tu es un intellectuel que tu m’as amené ici ?
Bim, elle m’attaque au corps de suite. Sous ses airs timides, elle a beaucoup de répondant.
— Je lis un peu, rien d’incroyable mais je trouvais que le lieu était sympa. A la fois entre le rendez-vous au musée et le bar de nuit, un bon compromis.
— Tu m’as l’air de bien t’y connaître. Tu vois souvent des filles ici ?
Bam, un nouvel assaut, je ne dois pas baisser ma garde.
— Non du tout, le lieu s’y prête bien mais je n’ai pas pour habitude de voir des filles sur ce type d’application.
— Tu n’as jamais vu aucune fille avec cette application ?
Pas d’attaque violente mais elle a l’air de chercher une ouverture, est-ce une feinte ?
— Non jamais.
— Ah…d’accord me dit elle d’un air blasé en prenant une gorgée de vin. Es-tu vierge ?
Boum, uppercut !
— Je…euh..euh non pas du tout dis-je en balbutiant.
Techniquement je ne le suis plus. Mais mon hésitation peut faire penser le contraire. Mais à vrai dire, est ce qu’un threesome compte comme un dépucelage ?
— Ca ne me dérange pas du tout si tu es vierge, je le suis moi-même.
— Ah…
Je ne sais quoi lui répondre, où veut-elle m’amener avec cette conversation ?
— J’arrête de t’embêter, désolé Daz. Tu m’as dit que tu lisais un peu, quels auteurs apprécies-tu ?
— J’aime bien Cyzia Zykë, Charles Bukowski et Emile Zola.
A la mention de ce dernier, ses yeux se mettent à pétiller. J’ai peur de la suite, ma connaissance de Zola se résume au pauvre Sylvestre et son crâne explosé lors de la révolution et au prémisse du syndicalisme de Germinal. Ce qui est sûrement bien plus que la moyenne des êtres humains mais vue sa réaction je sens que je viens de faire une connerie, j’aurais mieux fait de m’arrêter à l’aventurier pédophile Zykë.
— Je suis une grande fan de Zola ! J’ai quasiment tout lu.
— Quasiment tout lu ?
— Oui, enfin je m’emballe excuse-moi. Quasiment tout lu la série Rougon-Macquart.
Quoi ? Elle lit une série ? Il a fait des séries Zola ? Mieux vaut me taire je sens que lui poser la question me ferait passer pour un idiot.
— Ah, pour être honnête je suis un petit joueur à côté de toi. Je n’ai lu que Germinal et La fortune des Rougons.
— Oh, ce n’est pas grave, ne te dévalorise pas. Et ce Cyzia Zykë, qu’écrit-il ? Je ne le connais pas.
— C’est un aventurier franco-arménien complètement allumé. Je suis un grand fan.
Et pour le coup c’est vrai. Je suis un fan hystérique de Cyzia Zykë, ce type a vécu des aventures extraordinaires et les raconte d’une manière très brute. Bon, certains passages un peu pédophiles sont à gerber mais pour le reste il a une prose merveilleuse et je me suis farci une bonne partie de sa bibliographie. Je m’épanche sur le sujet pendant quelques minutes, parlant de ses aventures de prospection d’or au Costa-Rica dans Oro, de son incroyable trafic de voitures dans Sahara, de son aventure dans les bas fonds d’Amsterdam ou encore de son écrivain paranoïaque Fernand Duclos. Notre conversation continue et je l’écoute me raconter ses diverses passions. Nous prenons tous deux un second verre. Nous sommes au début de l’après-midi mais elle ne semble pas incommodée par le fait de boire plusieurs verres, j’adore.
Mon manque de confiance en moi ne m’empêche pas de voir que je commence à lui plaire. Malgré sa confiance au cours de nos discussions, elle est toujours nerveuse durant notre rendez-vous, lors de nos blanc, elle fixe les autres clients du bar, regarde toujours autour d’elle de manière inquiète, ne cesse de réajuster son col roulé et ses manches. J’essaye de ne pas y prêter attention. Je pense que le fait d’être vu avec un dreadeux comme moi lui fait honte.
Nous ne parlons que très peu de nos situations personnelles, nous les avons déjà abordé par messages. Je sais qu’elle est étudiante à Nantes, ses parents sont franco-polonais mais habitent à Varsovie. Je ne souhaite pas en savoir plus sans qu’elle ne me le dise par elle-même et préfère m’intéresser à sa personne plutôt qu’à son entourage. Aux alentours de trois heures, après deux verres de vin supplémentaires et deux heures de discussions enrichissantes, elle me dit qu’elle doit me quitter mais qu’elle serait ravie de me revoir. Nous nous séparons, je rentre comblé à la maison.
Je m’installe sur la terrasse de la maison. Pour une fois je me retiens de fumer un joint ou de boire une bière dès le milieu d’après-midi, enfin je dis me retenir mais je ne me retiens pas, je n’ai pas envie d’être défoncé, je suis défoncé à l’amour. Je pense à Kaja, son joli sourire, ses fossettes, ses manières timides et maladroites. Je suis aux anges quand la porte d’entrée claque. Je me lève et entre dans la maison où je vois Eren, rouge et qui se met à hurler. Il est seize heures, il rentre habituellement plus tard.
— Ils m’ont viré ces cons ! Mais qu’ils aillent se faire voir ! hurle t-il.
— Hein ?
— Viré mec ! A cause d’un gros connard de vieux bourgeois à qui j’ai dis d’aller se faire mettre une bouteille de champagne dans l’orifice anal ! Ca va ! C’est pas méchant, ça l’aiderait peut-être à enlever le balai qu’il a dans le cul !
— T’es viré viré ou suspendu ?
— Viré viré. C’est la merde me dit-il résigné.
— Wow, c’est dur.
— Oui putain, j’en ai les larmes aux yeux.
Eren a bien les larmes aux yeux. Son visage est rouge, il a les traits marqués, devant la détresse de mon ami, je n’ai qu’une option pour essayer de lui faire oublier sa douleur.
— Pétard – Ricard ?
Il hoche la tête nonchalamment et me suit vers la terrasse. Je lui sers un ricard, habituellement l’eau noie le jaune, pour l’occasion j’inverse les rôles. Eren ingurgite plusieurs verres en un temps record, l’alcool aidant il commence à me dévoiler sa détresse.
— Le truc c’est que, il s’arrête et met ses mains sur son crâne, je n’ai pas tant que ça d’argent, pas de logement ni de filet de sécurité, ce boulot c’est tout ce que j’avais. Je ne peux me permettre d’avoir à payer un loyer.
Je me vois dans la situation de Eren. Sans compétence, sans expérience probante, sans argent, sans famille, sans logement de secours, à la limite de devenir sans domicile fixe. Je n’ai pourtant aucun conseil à lui prodiguer, je ne suis pas capable de mener ma propre barque. Je ne dois pour le moment mon salut qu’à Jessy et mon nouveau statut de majordome mais je doute qu’il en ait besoin d’un second, d’ailleurs je doute qu’il en ait besoin d’un tout court encore longtemps.
— Tu vas faire quoi ?
Eren est assis sur flamby, le fauteuil de la terrasse, recroquevillé sur lui même, les deux coudes sur les jambes et les mains qui tiennent sa tête. Sa jambe droite ne cesse de trembler.
— Je vais chercher un emploi. Je ne pense pas rester ici. Normalement, j’ai un ami qui peut m’accueillir quelque temps gratuitement. Je vais essayer de voir avec Jessy si je peux annuler les jours de réservation qui viennent afin de récupérer mon argent, tu penses qu’il acceptera ?
— Ouais, ouais je pense. Ce n’est pas un crevard Jessy.
Nous enchaînons les joints et l’alcool, je ne suis pas forcément demandeur mais Eren ne s’arrête pas. Je l’abandonne à au lever du jour. Le lendemain à mon réveil, je le vois à ma surprise au même endroit en train de fumer une cigarette et de boire un verre de whisky, il n’est pas encore midi.
— Tu n’as pas dormi ? lui demandé-je.
— Non, enfin très peu, j’ai essayé mais je n’y arrive pas.
— Tu as pu avoir Jessy ?
— Oui on s’est arrangé. C’est un chic type. Je pars cet après-midi.
Eren est blanc comme un linge. Il tremble de partout. Après avoir fini sa cigarette, il en sort une autre de son paquet, j’ai l’impression qu’il en a déjà fumé une entière cartouche depuis hier soir, va savoir de quelle manière il en a autant. Il prend la bouteille de whisky et un verre qui traîne.
— Je suis désolé, mais je t’invite car c’est probablement la dernière fois que l’on se voit et…
Un relent le saisit, il ravale le tout, se ressaisit et me fait un sourire tout en se frappant le thorax.
— Excuse moi Daz. Je disais que je souhaitais trinquer une dernière fois avec toi.
— Bon…je n’ai pas pour habitude de boire au réveil mais pour toi je peux faire une entorse à mes principes.
Je ne souhaite pas boire un whisky avant la mi-journée, mais je me vois mal refuser à un homme en état cadavérique que je considère de surcroît comme un ami de partager un verre. Bordel ! Ce con me remplit le verre, une quinzaine de centilitres d’alcool à quarante degrés à me mettre dans le gosier dès le réveil. Ma journée est foutue avant même d’avoir commencé. Tant pis, il me tend le verre, je le prends et accepte ma sentence.
— Va te faire enculer M’sieur Bourbon ! Je te la mets dans le cul ta bouteille de champagne !
— Va te faire enculer M’sieur Bourbon ! répété-je bêtement,
Je n’ai aucune idée de qui est ce Monsieur Bourbon. Peut-être fait-il mention au vieux qui l’a fait virer. J’aurais beau interroger Eren, je sais que je n’en tirerais rien. Il est rond comme une queue de pelle et pour être honnête je m’en fous de savoir qui est ce Monsieur qui porte un nom de spiritueux. Eren continue son triste spectacle d’alcoolique dépressif jusqu’à son départ quelques heures plus tard. Au moment de son départ, il s’écroule dans mes bras ivre mort, s’excuse de son état, se détache de moi, embarque son sac et s’en va. Devrais-je l’aider ?