Mon cerveau ne me lâche pas, il est trois heures du matin et il m’assaille de réflexions. Le stress m’empêche de dormir et malgré les deux joints déjà consommés il ne cesse de m’envahir, tout ça à cause d’un entretien d’embauche pour un job minable. Je divague et pars sur différents sujets, je sais que je n’arriverais pas à rejoindre les bras de Morphée avant d’être complètement épuisé, regarder le plafond me rend fou. J’arrive finalement à oublier cet entretien et à laisser mes pensées voyager ailleurs.

Autant mourir que de ne faire que survivre, à un moment il faudra vivre. Je n’en peux plus de n’être rien, de n’avoir d’ambition que celle du jour prochain. Mon existence doit prendre un autre tournant. Je ne peux rester là, à me lamenter mais je n’y arrive pas. Comment trouver le moyen de combattre son mal-être. Quelle solution trouvée ? Il est simple de se dire que l’on va faire du sport, aller copuler, trouver un travail, mais si l’on y trouve aucun plaisir ? Que se passe-t-il ? On retourne tout simplement et inexorablement vers la case départ. Le cercle vicieux des âmes perdues de notre monde. Certains se conforteront à donner un but à leur existence au travers d’un travail, d’une religion ou de leur famille, mais quel objectif y a-t-il à cela ? Trouver un objectif, un cadre à son existence, c’est à ce moment que les chaînes invisibles se créent et après le premier crédit pour la maison, le second pour la voiture familiale, le péquin moyen se retrouve enraciné pour à minima un tiers de sa vie dans le même lieu de villégiature avec une dette en guise d’épée de Damoclès. Ces personnes trouvent elles une lueur à leur existence ? Comment peut-on vivre en se disant qu’il n’y aura jamais qu’un travail stable, l’éducation de ses enfants et l’existence passive dans un monde au bord de l’implosion ? Je n’en sais foutrement rien, d’ailleurs où peut me mener cette réflexion si ce n’est dans une impasse ? 

Il est certain que tant qu’à faire de trouver un but autant se dire que nous ne sommes rien par rapport à l’immensité de l’univers, nous n’avons aucun impact et même si nous en avions, il ne pourrait durer car un jour nous serions évoqués pour la dernière fois et nous n’existerions plus à tout jamais. Mais là j’échangerais volontier ma situation avec celle d’un père de famille ayant un boulot stable et un crédit de vingt ans à payer pour sa foutue maison. Le sommeil s’empare alors de moi et mes paupières se ferment en même temps que mes pensées ne s’arrêtent. 

L’alarme du réveil retentit : 

— Putain ferme là !

L’alarme du réveil retentit de nouveau cinq minutes plus tard :

— Putain ferme là !

L’alarme du réveil retentit une nouvelle fois cinq minutes plus tard :

— Et merde !

Je me réveille en trombe, la bouche pâteuse et l’impression d’avoir un cendrier dans la bouche. Autour de moi restent mes ustensiles pour parer aux idées noires, le paquet de clopes de la veille, les canettes de bière et la moitié du bout de chichon, ça en fera pour ce soir. Ce putain de réveil m’a sorti de la brume, de mon matelas à même le sol et de mon trou noir. Je descends de mon nuage, un fond de whisky traîne sur ma table de chevet, c’est pour mon gosier, réveil brutal. 8 h 30, il est temps de se bouger. J’enfile la chemise de la veille, mes chaussettes de la veille, bonne nouvelle mon calbar de la veille est déjà enfilé. Plus que le froc et mes vieilles baskets et c’est ok. Je chope le dentifrice sur la table du salon, allez savoir ce qu’il fout là, j’me l’enfourne dans la gueule et le presse pour en tirer ce qu’il en  reste, pas le temps de me brosser les dents, avaler la pâte fluorée au goulot c’est pour les guerriers, j’en suis un, tant mieux. Me voilà sur mon trente et un, il est important de toujours faire bonne impression lors d’un entretien d’embauche.

Je pars de la maison et la referme. En avant pour une journée de merde, première étape : le tram. Six minutes d’attente interminable, il arrive, je grimpe direction le centre et mon entretien chez Newvivo. Travailler c’est essentiel pour être intégré dans la société, c’est ce que m’a imprimé dans le crâne l’Education nationale, on devrait appeler ça l’Endoctrinement national, ça sonnerait plus juste. Je me rends à un entretien pour le premier taf qui vient, le premier qui a bien voulu de ma carcasse, quitte à devenir un étron vivant. Le monde du travail va m’ingéré sous ma forme primaire pour me ressortir de la sorte. Mon tram s’arrête. Le bruit de la sonnette d’arrêt m’arrive aux oreilles, descends me dis-je, je descends, mon cerveau répond, tant pis.

Direction l’avenue Charles-de-Gaulle, là je croise le chemin d’une chose difforme, une sorte de monstre, je crois qu’elle a établi son territoire à cet endroit. Elle gueule, vocifère avec son sceau dans la main droite, le secoue laissant s’échapper le bruit du métal des pièces qui s’entrechoquent et me fait comprendre ses besoins. Le casque vissé sur les oreilles avec un son qui me permet de penser à autre chose qu’à l’entretien qui m’attend, elle me crie à la gueule :

— Désolé d’interrompre votre concert. 

Le lofi hip hop est chassé par son baragouin, on arrive très vite au pourquoi de son intervention :

— J’ai besoin d’argent

— Je n’ai rien pour vous

— Vous êtes méchants que la gueuse ose m’envoyer

— Allez vous faire voir ! que je lui assène afin de conclure cette discussion enrichissante. 

Je ne me suis pas fait chier à prendre un risque incommensurable dans la sournoise esquive du paiement d’un ticket de tramway pour me faire baiser à sa sortie, ma conscience est foutue, tant pis. Mon porte-monnaie n’est pas totalement vide, tant mieux. 

J’arrive sur mon futur lieu de travail, deuxième étage d’un immeuble, je franchis la porte, devant moi une quinzaine de personnes entassées dans deux pièces, sur une surface de trente mètres carrés, travaillant au sein d’une cacophonie sans nom. Une véritable usine à esclaves avec leurs casques micros sur la tête qui jactent, jactent, jactent. Une personne me pointe une porte du doigt sans même prendre le soin de me dire bonjour. Je me dirige donc vers cette porte vitrée, une femme s’y trouve sur un bureau, la pièce est modeste, je frappe et rentre à l’intérieur en m’annonçant. J’apprendrais plus tard qu’elle s’appelle Karen, c’est elle que j’ai eu au téléphone quelques jours plus tôt pour convenir de ce rendez-vous.

— Bonjour, je viens pour l’entretien, Daz Every.

— Ah…euh oui bien, je n’en savais rien. 

Belle entrée en matière. Je la regarde, elle continue de taper sur son clavier sans s’occuper de moi un seul instant. Au bout d’une minute, elle daigne enfin tourner sa vision vers moi.

— Je m’en excuse mais je n’ai pas le temps. Vous avez la journée ?

— Oui, l’entretien dure toute la journée ? C’est un peu surprenant. 

— Non, je vous laisse avec Delphine. C’est la femme brune à droite à la sortie de mon bureau. Elle va tout vous expliquer.

Après deux minutes d’explication rapide sur l’administratif, Delphine m’explique que je vais avoir droit à une rapide formation aujourd’hui suivi d’un test, si ce dernier est concluant, je serais embauché. Elle aborde ensuite la question de la rémunération, des primes et de divers cadeaux merdiques que l’on peut gagner en décrochant le plus de rendez-vous. Elle me lâche le programme, je vais passer les deux prochaines heures à écouter mes futurs collaborateurs pour apprendre le métier, tout d’abord avec Saïd dont je vais écouter les conversations pendant une heure au téléphone, puis avec Rachelle, jeune mère au foyer décrépit pendant une autre heure, viendra ensuite le moment du test avec Delphine. 

J’ai très vite compris ma future tâche. Le boulot consiste à harceler des personnes, âgés de préférence, pour prendre des rendez-vous pour des techniciens qui effectueront un bilan énergétique gratuit. Saïd enchaîne les rendez-vous, les speechs sont complètement guidés, il aborde de vieilles conventions que personne n’a lu pour justifier des financements dont on ne connaît rien. Il lit ses arguments comme un robot. La plupart des gens comprennent vite l’arnaque et raccrochent rapidement ou insultent même l’appelant mais Saïd ne se débine jamais. Rachelle est plus coulante et fait moins vendeur de tapis que Saïd, elle a moins de résultats. Je n’écoute pas la plupart des discussions, c’est aliénant et abrutissant. S’ensuit mon test que je réussis sans la moindre difficulté. Il consiste à réciter le prompteur qui s’affiche sur notre ordinateur. 

— Allo ?

— Bonjour Madame, Daz de la société Newvivo, je vous appelle car vous allez prochainement pouvoir bénéficier d’un bilan thermique complet de votre habitation. 

— Ah bon, gratuitement ? 

— C’est une prestation offerte par notre société en tant que partenaire Bleu Ciel EDF.

— Ah d’accord très bien.

— J’aurais de ce fait quelques questions à vous poser pour pouvoir bénéficier de ce rendez-vous.

— Très bien je vous écoute.

Je déroule ensuite le speech, prends les informations de la pseudo cliente avant que Delphine ne m’interrompe, elle est satisfaite. Cette dernière m’invite alors à revenir le lendemain à neuf heures tapante pour effectuer ma première journée officielle de travail. Je rentre chez moi.

Jessy n’est pas là ce soir, je mange un plat préparé immonde, fume quelques joints et bois plusieurs verres de whisky, néanmoins ce soir je ne traîne pas et fonce dans mon lit, l’insomnie de la veille n’est plus présente, je me masturbe puis m’endors de suite, il est seulement dix neuf heures.

Mon réveil me fracasse les tympans, comme la veille il me faut trois alarmes pour dénier sortir de mon lit. J’enfile mes fringues de la veille, qui sont donc devenus mes fringues de l’avant-veille, ou peut-être le contraire, allez savoir. Tire quelques taffs sur le bédo restant et on est parti. Je recroise la grosse mendiante à qui je n’offre qu’un sombre regard de mépris. J’arrive dans la salle où règne toujours une cacophonie sans nom. Je me fourre le micro-casque et commence mes appels. Ma première matinée se passe sans encombre mais après moult insultes essuyés je commence à être à bout. Après trois heures de taf, j’ai droit à ma pause-déjeuner et m’offre le délice d’un sandwich triangle à deux euros. 

A mon retour un petit groupe de fumeurs se tient devant le bâtiment, j’en grille une et écoute leur discussion, je reste à l’écart, je n’ai aucune envie de rejoindre le cercle des hyènes disparus. Apparemment un type se serait jeté ce matin du haut de la Tour Vicomte située à cent mètres d’ici, vingt-cinq mètres de haut, par chance son corps a amorti la chute. Une chance oui, j’ai toujours eu de la peine pour les suicidés qui se ratent. Il en est qu’il vaut mieux en finir que de se rater, rien de pire qu’un suicide raté. On a tendance à dire que le paroxysme du raté est de rater son suicide, est ce vrai, est ce faux ? Je n’en sais rien, reste que l’adage est et ne quittera pas le suicidaire raté. On en conclut dans cette équation que la personne qui veut se suicider a raté sa vie, il n’en est rien. Par contre il est clair que rater son suicide c’est s’offrir tout le privilège de rater le reste de sa nouvelle vie, offrant au misérable le plaisir des rendez-vous chez le psy, un tour en HP et du bourrage de médocs. Si jamais je veux en finir, le suicide par arme à feu me semble la meilleure option avec neuf chances sur dix d’y rester. Ma clope est terminée, il est tend de retourner à une activité encore plus sombre que le suicide : arnaquer des petits vieux. 

Je croise Karen, la chef du service télépro, celle qui m’avait réorienté vers Delphine lors du premier jour. Une femme affreuse, dix ans dans la même boîte, un boulot comme ça sa doit déformer la tronche à force d’être une saloperie. Je ne l’ai pas vu sourire depuis hier, en la croisant je lui fais un petit signe de main et mon plus beau sourire de constipé, elle s’en branle et trace sa route. J’entre dans le bureau, mon poste de travail m’attends, un ordinateur datant du siècle dernier, un micro casque et ma chaise de bureau, je m’assois et lance le logiciel Hermès. Il faut savoir que notre base de données d’appel ne respecte rien ni personne ce qui nous conduit à finir dans des lieux insolites. Après quelques appels vers une paroisse, des vieux alités, un presbytère, des vieilles mourantes, un funérarium et des retraités qui m’insultent, je me dis que j’ai un emploi qui sent le sapin. 

Je ne sais pas si c’est la cuite de l’avant-veille ou ma conscience qui me rattrape mais le dégoût et un mal de crâne m’attaque. A ma gauche, une de mes collègues gueule car un type la traiter de chienne, elle aboie qu’on devrait un peu la respecter, j’ai tendance à être d’accord… avec son interlocuteur, nous sommes des chiens. A quel moment peut-on demander un semblant de respect lorsque la cible favorite de son entreprise est la veuve éplorée ? A la fin de cette réflexion, l’horloge indique seize heures trente, ma journée est finie, chacun quitte son poste. J’aimerais bien leur dire d’aller tous se faire enculer mais j’ai salement besoin de fric. Le réveil sonnera encore demain. 

J’arrive à la maison, je me pose dans le canapé. Je suis à bout de nerfs quand je reçois un message de Kaja. Je lui fais part de mes états d’âme par texto. 

— Tu devrais arrêter si ça te bouffe la conscience me conseille t-elle. 

Elle me dit que ce ne serait pas bête d’aller voir à quoi ressemblent ces fameux techniciens en faisant des recherches sur Internet. Je la remercie grandement pour son réconfort et ses conseils et me plonge dans une investigation sur mes employeurs. 

Après quelques clics, le problème apparaît, ces techniciens n’en sont pas vraiment. Il s’agit en réalité d’un technico-commercial, doux double mot-valise permettant d’affubler une compétence à un commercial qui n’a en fait de technique que l’appellation. Tout est dans l’art d’édulcorer la vérité afin qu’elle soit vendable. L’arnaque est dans le fait qu’après ce bilan énergétique rapide s’ensuit un constat sur le fait que rien ne va dans la maison, que l’isolation est à refaire, que les pignons sont poreux ou encore que la toiture est pourrie. Les avis sur cette entreprise mafieuse sont affreux, je me sens sale. Un SMIC vaut-il la peine de voler des petits retraités ? La réponse est simple, non. Le soir même, je me vautre dans le sofa et reprends mon confort perdu.

Le lendemain matin, mon réveil sonne, je me lève et le débranche. J’ai oublié de couper l’alarme hier, qu’ils aillent se faire voir, eux, leurs isolations et ce fils de pute de Saïd, son âme brûlera en enfer dix ans de plus à chaque petit vieux arnaqué. Je finirais bien par trouver un emploi qui ne me conduit pas tout droit au Pandemonium. 

Chapitre 10

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