A son retour de vacances, Jessy est agréablement surpris, tout est en bon état, je n’ai en effet rien cassé. Il s’avère qu’il est paranoïaque. Il est dans un état encore plus lamentable que lors de mon appel il y a quinze jours, il n’a aucune énergie. Je me demande combien il a de grammes de sang dans son alcool. Il passe sa semaine à végéter et à dormir. Son état ne l’empêche pas de voir que j’ai quasiment fini de ranger sa maison et de nettoyer son jardin, après trois mois de dur labeur. Ma peur est maintenant de le voir me demander un loyer, être hébergé gratuitement pour accueillir un visiteur AirBnb de temps en temps serait cher payé pour lui. Alors que je me prélasse dans flamby en regardant des vidéos débiles sur mon téléphone, Jessy se joint à moi. Il s’assoit dans le canapé et me fixe.
— Daz ?
Quand quelqu’un vous fixe et prend son temps pour ouvrir une conversation, ça n’augure jamais rien de bon.
— Il ne va pas te rester grand-chose à ranger chez moi. Je ne vais bientôt plus avoir besoin de tes services.
— Ah, je me doutais bien que ce jour finirait par arriver.
— As-tu une solution de repli, du travail qui pourrait arriver ? On peut s’arranger sur un loyer.
— J’en sais rien vieux, j’enchaîne les refus. Ca me désespère. Après je ne t’en veux pas de vouloir faire du pognon, c’est complètement logique.
— T’as pensé à l’intérim ?
— Ah ouais non c’est bon, l’intérim j’ai déjà donné ! L’intérim, c’est n’importe quoi. Le summum de la flexibilisation du travail. Ils peuvent t’appeler à n’importe quel moment, sur n’importe quel téléphone même celui de tes parents, de ta sœur, de ton frère, de ta cousine, de ton ex. Tu dois être tout le temps disponible. A l’instant où tu dis que tu es ok pour la mission, bam te voilà aspiré pour aller lever des palettes et démonter des chapiteaux.
— T’as déjà donné ?
— Ouais j’ai déjà bossé en usine et en grande distribution l’an dernier.
— Combien de temps ?
— J’en sais rien, plusieurs mois.
— T’as déjà touché ton chômage ?
— Mon chômage ?
— Est-ce que tu as travaillé au moins six mois ?
— Ouais, environ je pense.
— Eureka ! s’exclame t-il. Quel âne tu es ! Tu n’as jamais touché ton chômage. Notre solution est là.
— Ah euh génial dis-je en balbutiant.
Je ne comprends pas totalement son enthousiasme mais il me paraît clair que je vais toucher le jackpot avec son histoire de chômage.
— Tu peux m’expliquer pour le chômage, je n’y connais rien.
— Et bien, si tu as travaillé un certain nombre de mois, tu peux toucher le chômage.
— C’est pas quand on démissionne ça ?
— C’est exactement le contraire ! Bref l’important c’est que tu puisses toucher du pognon pendant quelques mois.
— Excellent ! Et je peux cumuler avec un taf ?
— Non, sinon ça te le mange.
— Ah…qu’est-ce que je vais foutre pendant tout ce temps ?
— J’en sais rien, ce que tu fais maintenant, non ?
— C’est pas faux.
— Sinon tu peux faire des formations sur Internet, trouver une école, un métier qui peut te plaire ou encore préparer un voyage.
Je me gratte la tête, cherchant une idée derrière cette dernière.
— Me former ? Mais comment ?
— Il y a des formations pour tout sur internet, payante pour une majorité mais certaines sont gratuites.
— Sérieusement ?
— Oui, sérieusement, j’ai appris à développer comme ça.
— Ah ouais, développeur web ? Genre créer des sites ?
— Oui, j’ai un niveau bas de gamme mais en travaillant pendant six mois je pense que tu peux trouver un emploi dans un domaine qui te plaît.
— Bah genre créer des sites ça pourrait me plaire. Et puis y’a du boulot dans ce secteur.
— J’imagine oui. C’est très demandé.
— Je pense que ça pourrait me correspondre, ça a l’air plutôt cool comme milieu.
Après cette discussion, je me jette à corps perdu dans mon inscription sur Pôle emploi. A la fin de mon inscription, j’ai une estimation de mes droits, mille cinquante et un euros par mois. Je vais toucher le jackpot ! Jessy me transmet ensuite de nombreux liens vers des cours gratuits sur Internet. Je découvre des bibliothèques immenses de cours sur le développement web. Il me conseille de commencer par le HTML et CSS avant de travailler le PHP. Je me mets au travail de suite.
Les semaines qui suivirent virent mon dossier être accepté par Pôle Emploi, je suis maintenant payé mille trente-six euros – un peu moins que l’estimation mais je m’en satisfais parfaitement – chaque mois par l’Etat. Suite à l’acceptation de mon dossier, j’ai le droit à un rendez-vous la semaine qui suit avec ma conseillère Pôle Emploi, Madame Hulin. Pour cet entretien, je me pare de mes plus beaux habits, enfin « mes », je devrais plutôt les qualifier des fringues les plus dégueulasses de Jessy. Je lui ai piqué une chemise noire ayant de multiples trous de boulettes et qui est trop grande pour moi, un pantalon de costard bleu foncé qui ressemble à un baggy lorsque je le porte et une paire de mocassins marron dans lesquelles mes pieds font de la natation.
Je débarque dans l’agence muni de mon CV, une file d’une dizaine de personnes attend de prendre un numéro à la machine automatique afin d’obtenir un rendez-vous avec une des conseillères. Une jeune femme demande à chacun des gueux présents dans la queue la raison de leur présence dans le sanctuaire de l’emploi, quand arrive mon tour, je lui apprends que je suis ici pour un rendez-vous avec Dame Hulin, elle me somme de prendre place sur un des sièges présents dans un coin du hall, j’esquive la longue attente, je suis un privilégié.
Une quinzaine de minutes après mon entrée, une femme d’une quarantaine d’années, la démarche nonchalante, des lunettes rondes, un visage harmonieux entouré par des cheveux gris et taillés court s’avance vers moi.
— Monsieur Every ? me demande-t-elle.
— Oui, Madame Hulin ?
— Tout à fait, enchanté de vous rencontrer.
— Moi de même.
— Je vous prie de me suivre.
Je talonne mon guide jusqu’à son bureau, j’en profite pour observer son fessier, elle a un cul flasque qui me laisse de marbre. Nous arrivons dans son bureau, aucun objet personnel ne trône dans ce lieu en faisant un endroit morne et sans vie. Pas de photo de famille, pas de tableau, pas de poster, pas même une figurine fantaisiste, nous sommes là pour me trouver du travail, pas pour se taper une tranche de rigolade.
Dame Hulin me prie de prendre place dans la chaise en plastique qui lui fait face, je m’exécute sans coup férir.
— Monsieur Every, je vais vous présenter le cheminement de notre rendez-vous. Vous allez tout d’abord me parler de votre parcours, nous allons ensuite aborder votre situation personnelle et familiale actuelle. Puis nous nous attablerons sur la situation du marché du travail local et ses opportunités avant de partir sur vos attentes personnelles en matière d’emploi. Au cours de cet entretien nous nous attarderons aussi sur votre CV et les outils mis à votre disposition par notre organisme pour vous permettre de redevenir un élément productif de notre société.
Son discours déjà répété devant des milliers de pauvres types comme moi s’arrête là. A force de dicter ce pamphlet il a dû s’oblitérer dans sa mémoire, elle ne fait que le ressortir robotiquement. Rien ne sort de ma bouche, elle doit être habituée à des types plus loquaces.
— Je vous écoute Monsieur Every.
— Vous m’écoutez ?
— Oui, votre parcours, je vous prie.
— Mon parcours ?
C’est la première fois de ma vie que l’on m’interroge là-dessus, une erreur de la part de Dame Hulin, cette dernière va me servir de psy bas de gamme.
— Mon parcours ? Il est plutôt chaotique. Je crois que je ne me suis jamais vraiment trouvé. J’ai toujours été plus ou moins un électron libre, perdu dans une société qui ne me ressemble pas. Au cours de mon enfance, j’ai eu sûrement des phases de bonheur, le plaisir innocent qui accompagne chacune des âmes naïves de ce monde. Puis peu à peu, la torpeur a pris par dans mon processus de réflexion. Elle m’a mangé, a fait de moi un être passif, blasé et lassé par la réalité. La poursuite des billets et du besoin de se sentir reconnu pour laquelle je n’avais aucune affinité m’a mis au ban de notre société. Je ne me suis jamais senti à ma place dans le monde du travail. De ce fait, j’ai raté le train de la réussite, n’y voyant aucun terminus. Rien ne me plaît dans notre monde, basé sur la croissance, le paraître et le besoin de se sentir utile aux autres aux travers d’une sur-production inutile.
— Hum…Monsieur Every, je m’excuse mais je pensais plus à votre parcours professionnel qu’à vos états d’âme.
— L’un va avec l’autre, c’est ce qui explique ma présence ici aujourd’hui. Permettez-moi de poursuivre.
— Très bien, mais recentrons-nous sur votre parcours et vos compétences, voulez-vous ? me lâche-t-elle résigné.
— J’ai poursuivi mon petit bonhomme de chemin, ne sachant jamais réellement quelle voie choisir, j’ai pris celle de tous les êtres paumés et pas trop bête, la filière générale. Elle ne m’a mené à rien de bon, je m’y suis totalement perdu, ne sachant pas où aller à sa suite. J’ai fait le choix de ne pas faire de choix.
— Pour quelle raison ?
— Et bien…je ne sais pas. Lorsque l’on n’a pas de passion, nos décisions sont effectuées par défaut. Les possibilités deviennent extrêmement limitées et mènent toutes à la même finalité.
— Laquelle ?
— Celle du réveil matin quotidien à sept heures, de prendre sa bagnole pour se taper des embouteillages afin se rendre dans un lieu lugubre où l’on fait un taf ingrat durant huit heures chaque jour de sa triste vie avant de se retaper une heure de bouchon pour rentrer chez soi. Tout cela pour offrir son temps de vie à des tâches ennuyantes, aliénantes et sans intérêts qui offrent des profits à un connard que je ne connais pas.
— Il ne faut pas le voir comme ça, vous pouvez vous accomplir dans votre travail !
— Ce sont les ratés qui se complaisent dans la médiocrité qui pensent comme cela. Aucun gosse ne rêve de travailler à la chaîne, de vendre des produits inutiles ou de finir caissier. On nous a vendu du rêve toute notre enfance, avant que la réalité ne nous rattrape et ne nous offre que deux solutions, marche ou crève.
— Non Monsieur Every, je ne peux vous laisser dire cela, il y a un entre-deux.
— Quel entre-deux ?
— Vous pouvez vous complaire dans votre emploi et dans le plaisir de créer du plaisir pour autrui. Qu’est-ce qui vous amène ici si vous ne vous voulez pas rejoindre le monde du travail ?
J’ai comme l’impression qu’elle se répète. Passons sur ce point, il vaut mieux pour moi que je ne m’attarde pas sur cette question piège. Si je continue dans le cul-de-sac que j’emprunte depuis le début de cette conversation, Dame Hulin risque de m’envoyer tout droit vers la Némésis des improductifs : la radiation. Il me faut faire demi-tour fissa ou je cours tout droit à la catastrophe.
— Madame, je vous prie de m’excuser si vous avez mal interprété le pourquoi de ma venue aujourd’hui de par mes bêtes élucubrations. Je souhaite évoluer et changer cette mentalité qui est mienne.
Un sourire vient prendre place sur son petit visage et je vois au travers de ses lunettes ses petits yeux de taupe s’illuminer, j’ai réussi mon virage à cent-quatre-vingt degrés. La suite de l’entretien se passe selon sa volonté. J’acquiesce à chacune de ses paroles et la remercie à chacun des conseils qui me sont prodigués. Nous suivons le fil du plan qu’elle avait évoqué au début de notre tête à tête. Parlons du marché local, de mes attentes – qui n’existent pas – avant d’arriver à la présentation de la nouvelle plate-forme intuitive et révolutionnaire, selon ses dires, de Pôle Emploi.
Grâce à la dernière innovation technologique de la mecque du travail, Madame Hulin candidate en mon nom à diverses offres présentes, l’une d’entre elles est pour un poste d’éboueur. Étant tétanisé par la peur de me faire radier, je n’ose lui faire savoir que je n’accepterais jamais un tel emploi. J’ai passé les trois derniers mois de mon existence à ramasser les déchets de Jessy, ce n’était pas pour me préparer à faire de même pour les détritus de tous les citoyens de la ville de Nantes.
Elle s’attaque ensuite à mon curriculum vitæ. Selon elle, il est mal rédigé, ne met pas en valeurs mes compétences inexistantes, ne comporte pas mes données personnelles, la liste est bien plus longue que cela mais je ne vais pas en faire son étalage, pour faire bref : il est minable. Elle me demande d’en refaire un et si besoin est de m’inscrire à une formation pour le remodeler. Ca ne me touche pas personnellement, j’ai piqué ce CV sur Internet, je volerais de nouveau l’oeuvre d’un autre ; nul besoin d’apprendre à en faire un lorsque des personnes offrent leur art gratuitement sur la toile.
A la fin de cet entretien d’une trentaine de minutes, ma conseillère aborde la partie qui m’intéresse le plus : l’actualisation de mes droits. Je souhaiterais lui répondre que c’est bien le seul rendez-vous pour lequel je ne serais jamais en retard mais je préfère m’abstenir. Nous nous quittons ensuite sur une franche poignée de main, je ne suis pas radié et vais pouvoir profiter d’une paie sans quitter la résidence de Jessy pendant les six prochains mois, je suis aux anges.