J’ai continué à voir Kaja de manière régulière. Rien n’a évolué au niveau tactile mais je suis certain que je lui plais. Je sais maintenant que c’est une personne très anxieuse en public ; ce n’était pas moi qui lui faisait honte lors de notre premier rendez-vous, ça m’a rassuré et à la fois, je me dis qu’il y a anguille sous roche.
A chacun de nos rendez-vous, qu’importe le temps, elle porte des manches longues et un col roulé. Je n’ai jamais pu apercevoir ses bras ni son cou. Je ne suis pas un fin détective mais si elle a un bien un vice caché, selon la classification ABC d’Eren, s’est à chercher de ce côté. Pourtant je n’ai aucune envie de la brusquer. Sa simple présence suffit à mon bonheur et je ne voudrais pas perdre cette simple chose par envie d’en gagner plus. Elle est comme une fleur de pissenlit après floraison que l’on cueille afin de souffler dessus, on prend son temps car l’on ne souhaite pas en perdre une seule aigrette, voulant se garder tout le plaisir pour nous. Nous sommes le 9 septembre 2018, aujourd’hui je vais cueillir une fleur de pissenlit muni d’un bouquet de roses.
J’ai rendez-vous avec Kaja au cinéma. Les salles obscures sont le parfait endroit pour tenter ma chance, l’ombre sera mon alliée. J’arrive une dizaine de minutes avant, muni d’un bouquet de roses. Après quelques minutes d’attente je me dis que c’est particulièrement con d’offrir un bouquet de roses encombrant avant une séance de cinéma. Tant pis c’est trop tard. Kaja arrive, rayonnante, elle porte un sweatshirt noir et un t-shirt à col roulé, comme à son habitude. Je lui tends mon bouquet de roses.
- Oh ! Il ne fallait pas me dit-elle en rougissant.
Je n’ose pas lui dire que c’est exactement ce que je pensais quelques minutes avant son arrivée. Nous optons pour le film Taxi 5, normalement femme qui rit est à moitié au lit. J’ai envie de me frapper pour avoir pensé cette phrase de beauf.
Nous nous rendons dans la salle, nous nous asseyons et puis rien. Je ne tente rien durant la séance, le film est bien trop prenant. Putain ! Mais à qui vais-je faire croire que ce film est captivant ? C’est une vraie bouse comme seul le cinéma français actuel en a le secret. Malik Bentalha, le voleur de blague, ressemble à un chauffeur de tuk-tuk qu’on aurait mis au volant d’une ferrari tandis que Franck Gastambide est un Vin Diesel du pauvre. Ce film est une atrocité emplie de blagues lourdes qui n’ont pas à être jalouse de la mienne sur les femmes et le rire. J’aurais eu tout le loisir de tenter ma chance avec Kaja, une simple main sur la cuisse aurait peut-être suffi à déverrouiller sa timidité mais la vérité est ailleurs, je n’ai pas eu les foies de tenter ma chance. J’ai eu peur.
A la sortie du cinéma, elle me propose d’aller nous balader dans un parc, il est vingt heures et le soleil commence à se coucher. A notre arrivé dans le parc, elle me prend alors la main, dans l’autre elle tient le bouquet de roses que je lui ai offert. Nous faisons une vingtaine de mètres de la sorte, avant qu’elle ne s’arrête, tourne son visage vers moi et plonge son regard noisette dans le mien.
— Je crois que tu me plais beaucoup m’avoue t-elle timidement.
— Ah…ah oui ? articulé-je béatement
— Je n’ai jamais vu quelqu’un autant de fois.
C’est mon ouverture ! Je n’ai plus qu’à cueillir tendrement la fleur de pissenlit. Je ne peux résister, je tente de l’embrasser. Je pense pourtant avoir tout bien fait mais elle se retire de moi et me lâche la main. C’est le désarroi. Elle s’excuse ensuite, me dit que c’est maladroit de sa part. Je n’entends plus rien, je suis au bout de ma vie, je pense que cela se voit. Nous nous quittons une dizaine de minutes plus tard dans une situation gênante. Je la laisse sur le quai du tramway avec son bouquet de roses.
La tristesse m’envahit, je viens de tout foutre en l’air. L’été touche bientôt à sa fin et avec lui s’envole le sourire rayonnant de Kaja et les aigrettes du pissenlit que je n’ai pas été capable de cueillir.