Nous sommes deux jours après la soirée champot’, une soirée qui a laissé des traces. Laura est tombée au champ d’honneur et se tape une méchante fièvre, combinée à une sympathique bronchite qui la cloue au lit. Mon ami Josh, lui, va nous quitter aujourd’hui afin de rejoindre Eric en Indonésie. Je vais être seul.
Josh parti, Laura malade, je viens de perdre mes deux lieutenants et le combat devient rude. Après le départ du Germain à la mi-journée, je décide de m’en aller vers Santa Fe afin de surfer en solitaire. La session est top, puis je prends le chemin du retour.
Alors que j’accélère en évitant les chiens des rues, me reviennent en tête toutes les personnes rencontrées qui ont déjà quitté les lieux : Eric, Josh, Théo, Tim, Favi, Lexy, Robin, Angela, Reina, et j’en passe. Les voyages en solitaire ont aussi cette souffrance : le renouvellement continu des au revoir, sans savoir si nos existences se recroiseront un jour.
Malgré la perte de mes frères de combat, il ne faut pas tomber dans la dépression ; l’important est de savoir rebondir. À mon retour à l’hôtel, les Philippins Marie, Athena, Bryan et Harry sont en train de se mettre la tête à l’envers. Marie m’interpelle :
— Viens boire avec nous, Marlou ! C’est l’anniversaire d’Harry.
— Ah, dans ce cas-là, je ne peux pas refuser.
Au fur et à mesure de la soirée, de multiples personnes se joignent à nous : Kai, Paco, deux blondes suédoises, Iza, et j’en passe. Mon taux d’alcoolémie grimpe, emportant avec lui ma mémoire.
De l’hôtel à la rue, peu de temps s’écoule dans mon cerveau. Alors que j’étais encore en train de m’abreuver de rhum à Ilakai, me voilà à valdinguer dehors en compagnie des deux blondes et d’Iza. Nous passons devant un lieu où cinq Philippins exercent l’occupation la plus agréable du monde : se saouler.
— Hey les gars ! Vous allez bien ? nous demandent-ils.
— Oh ouais, au top !
— Haha, vous voulez vous joindre à nous ?
— Carrément, ce sera mieux que de traîner à la recherche d’un lieu qui n’existe pas. HEY LES FILLES, RAMENEZ-VOUS !
Elles continuent leur chemin sans même se retourner.
— Bon, je crois qu’elles s’en branlent. Je vais aller les chercher.
Ma tentative de les ramener vers nos nouveaux camarades se solde par un échec. J’abandonne le banc de chattes pour de nouveaux compères. Je suis saoul et je n’ai aucun espoir d’en lever une ; autant tenter une nouvelle aventure.
Petit aparté : je ne vous ai pas parlé d’Iza, cette douce Philippine au cul aussi voluptueux que celui de Kim Kardashian. J’ai passé toute une nuit à discuter avec elle. Le feeling était doux et sincère. Je la trouvais sublime, et elle l’est toujours. Une femme riante, intéressante, intelligente, drôle et plutôt belle. Enfin, quand je suis saoul, toutes les femmes correspondent plus ou moins à ce descriptif. Elle ne plairait pas forcément à tout le monde, mais personnellement, j’en étais totalement fan.
Le lendemain de cette discussion, durant laquelle nous nous étions tous deux ouverts, je rentrais d’une soirée fortement alcoolisée. Iza était au téléphone. Empli de confiance, je l’alpague pour relancer notre relation naissante, ce à quoi elle me répond :
— Désolée, je suis avec mon petit copain en France.
Fin des espoirs. Le malheur se poursuit.
Avant de revenir vers mes nouveaux amis, j’achète une bouteille de Tanduay. Mes nouveaux hôtes, pensionnaires d’un salon de tatouage, ne pensaient absolument pas que je reviendrais. Mais je suis un homme de surprises. Je prends la bouteille, avale une grosse rasade et la tends à mes nouveaux amis. Chester, Clifford, James, Marie et D vont relancer ma soirée.
Toutes les personnes présentes sont des locaux, installés de père en fils sur l’île de Siargao. Je suis la pièce rapportée. Pourtant, l’ambiance se place rapidement sous le signe de la bonne humeur, du partage et du sourire. Mes comparses jouent de la musique, et plutôt bien ; j’apprécie le rap et la guitare. Ni une ni deux, je tente de lancer Chester sur un riff.
— GET ME A LOOP, GET ME A LOOP AND I GO !
Qu’est-ce qu’il raconte, ce con de Français ? doivent se demander mes comparses. J’attends simplement une suite d’accords et, lorsque Chester se lance, je m’élance à mon tour. Je lâche un freestyle ignoble en français. Mon flow correct, combiné à l’incompréhension totale de ma langue par le public, me vaut un torrent d’applaudissements.
Chester me tend le verre contenant le Tanduay et je le rince cul sec. Je ne sais pas si j’en ai déjà parlé, mais il existe une manière de boire chez les Philippins appelée le tagay. En groupe, il est de coutume de partager un seul verre en le faisant tourner. Si l’un des participants semble moins atteint que les autres, on lui en servira davantage. Le partage de l’alcool est un véritable rite dans ce pays de marlous, l’alcool lui-même une religion et le Tanduay son étendard.
Étant dans un salon de tatouage, mes comparses m’en proposent un. Je leur réponds que ma bêtise m’a déjà amené à me faire tatouer le dragon de Dragon Ball Z dans le dos. Je leur montre mon horreur ; ils me disent qu’il n’est pas si mal. J’ai l’impression de voir des députés LREM défendre Schiappa. Ils me demandent alors quel serait mon second tatouage :
— Fuck off on my leg.
Clifford se lève, m’observe les yeux écarquillés et me tend son coude devant le visage. Au premier abord, je crois qu’il va m’éclater la tronche, mais finalement j’observe : Fuck off est tatoué sur son coude. Je réalise, observe ses deux gros yeux qui me font face, puis tends les bras pour enlacer ce fou qui n’est autre que mon frère d’une autre mère.
La soirée se poursuit et mon alcoolémie atteint un point de non-retour. Chester, qui prend la direction de mon bivouac, m’offre une place derrière lui sur son scooter.
Retour au domicile.
Nous sommes le samedi 12. Dans deux jours, je quitte cette île pour une nouvelle aventure. Mon esprit souhaite rester là, mais mon corps, lui, ne demande qu’une chose : du repos. Manille, que je rejoins pour quinze jours, m’en donnera peut-être.
J’en doute.
Le jour, je continue à me donner côté surf, allant m’éclater sur les vagues, en particulier depuis la découverte de Santa Fe. Des vagues douces et légères, pas de rochers et un spot presque désert : le paradis pour un surfeur de niveau intermédiaire. Le soir, lui, est réservé à la consommation de spiritueux et de gourgandines. Il n’est pas une nuit sans que mon corps soit empli de poison.
Ce poison est infect et vous fait parfois faire des choses que vous ne souhaitez pas. La veille, en after, mon alcoolémie était haute mais sans plus. Nous étions dans un cadre idyllique : un petit stand vendant bières et moult spiritueux, un feu de camp et une cinquantaine de personnes en train de boire, discuter, fumer et forniquer. Une femme qui me tourne autour depuis une quinzaine de jours, que je ne trouve pas très attirante — pour être honnête, plutôt repoussante — m’agrippe par le colbac d’une main, puis le sexe de l’autre.
— What the fuck are you doing?
— It’s my birthday today, I want to suck your dick.
Je la repousse, bien que je sente mon corps réagir.
— No, I don’t want. Get out, please.
— No way, it’s my birthday, give me a present!
— I don’t want!
Elle se met à me palper le sexe de manière plus virulente et approche sa bouche de mon oreille.
— It’s not what your dick said.
En effet, mon sexe disait autre chose. Mon phallus réagit à peu près à n’importe quelle femme qui me touche. Je finis pourtant par céder et la suis dans un buisson non loin.
Mon consentement, lui, n’était pas là.
Je me réveille donc en ce samedi qui ouvre la dernière grosse soirée de ce périple. Une belle journée que je passe globalement seul, allant surfer en début d’après-midi, fumant un peu de pot avec mon pote Paco à la fin, puis jouant aux échecs dans mon hamac à Ilakai en début de soirée.
Il est vingt heures. Il est temps pour moi de me mettre dans le rythme. Beth surgit de l’ombre et me saute dessus.
— Hey bitch ! C’est le moment de boire.
Elle me dit cela avec son grand sourire pétillant et une bouteille de Tanduay dans la main droite.
— Of course.
Les verres de rhum se suivent.
Kai est là elle aussi. Elle discute avec une nouvelle venue, une Polonaise institutrice qui a l’air complètement éclatée, non pas par l’alcool mais simplement par son QI négatif. Elle reste plutôt drôle et je me laisse prendre au jeu. Je suis entouré presque exclusivement de femmes nymphomanes, ainsi que de Tom, un Néerlandais qui vient d’arriver à l’hôtel.
L’alcool coule à flot et mon cerveau ne répond bientôt plus très proprement. La minute suivante, je suis au Harana en train de danser un slow avec She, la Philippine quarantenaire investisseuse dans la crypto qui possède un stand de location de planches de surf. Comment en suis-je arrivé là ? Mon cerveau n’en sait rien.
On s’observe, on s’embrasse. Allons-y, quoi.
Alors que la soirée s’arrête en ce lieu, je croise Chester, qui nous propose d’aller à Hang Loose avec son véhicule : un scooter doté d’un side-car de fortune, une sorte de cage en métal. Nous prenons place à l’intérieur. Hang Loose, c’est l’after du samedi, une boîte où l’on entre pour 300 pesos, toujours bondée. Je n’en suis pas du tout fan mais, n’ayant aucune envie que ma dernière soirée s’arrête là, je ne fais pas le difficile. Sur le chemin, Chester récupère un Anglais complètement zinzin qui vient se placer à l’avant de la cage.
Celui-ci s’amuse à faire des figures et à se tenir avec un seul bras. Je continue à peloter She. Le Britannique est à deux doigts de tomber, je continue à peloter She. Il s’amuse à sauter hors de la cage avant d’y revenir tandis que nous prenons des virages, je continue à peloter She.
Nous arrivons finalement à bon port sans encombre.
Dans la boîte, je ne fais guère autre chose qu’embrasser She et peloter ses seins. Au bout d’une petite heure, je lui propose de finir la soirée dans ma demeure. Elle accepte. Elle ne fait qu’un court passage : mes draps sentent la mort, je n’ai pas de capote et elle ne souhaite pas que les résidents de l’hostel la voient. Nous nous livrons donc à une rapide copulation, le temps pour moi de découvrir ses seins nus, avant qu’elle ne quitte les lieux et me laisse seul dans ma chambre puant la transpiration.
Nous sommes le dimanche 13 novembre 2022, l’avant-dernière journée de mon séjour à Siargao. Une île que j’ai découverte sous toutes ses coutures. Pourtant, je ne me sens pas prêt à la quitter.
Pour cette dernière journée complète, nous décidons d’aller nous enquiller des bières à Secret Beach avec Paco, Kai, Laura, Beth et une Polonaise qui vient d’arriver. Nous l’appellerons Beata, je n’ai aucun souvenir de son prénom. Secret Beach est une petite plage entourée d’une mangrove où les locaux ont l’habitude de se poser pour écouter du son, boire de l’alcool — est-il utile de le préciser ? —, rencontrer de nouvelles personnes, se baigner et faire du paddle. Cette dernière activité intéresse davantage mes camarades que moi.
Kai a amené deux paddles sur son tuk-tuk. Nous nous posons, installons le hamac de Paco entre deux arbres et commençons à boire en écoutant divers sons. Je commence à avoir une petite chauffe et tout le monde me pousse à aller faire du paddle. Ça ne me tente absolument pas. Je trouve cette activité d’un ennui sans nom. Ils ne cessent de me charrier et, devant mon inflexibilité, Kai me propose de prendre la place habituelle de Luna, son chien : assis devant elle en tailleur pendant qu’elle pagaie. Devant le peu d’effort exigé par cette proposition, j’accepte. Je suis un peu saoul et il m’est alors agréable de voir mon ate Kai me traîner sur l’eau.
Elle me montre les alentours puis m’emmène vers un resort monstrueux qui a fermé ses portes à la suite du Covid. Elle m’apprend qu’une nuit y coûte plus d’un SMIC, mais que l’endroit permet de pratiquer toutes sortes d’activités de fou furieux, de manger les mets les plus délicats et de vivre une expérience hors du commun. C’est un peu le rêve de tout habitant de Siargao d’y passer une nuit.
Personnellement, la fange me va très bien. Je n’en ai cure. Nous retournons sur la terre ferme et je peux reprendre ma bière, à mon plus grand plaisir.
À notre retour, Beata et Laura se préparent chacune pour une virée en paddle. Elles s’envolent vers de nouveaux cieux pendant que je continue à cuver ma bière. L’alcool aidant, je vais voir moult nouvelles personnes. Non, je déconne. Je suis aussi asocial que possible, sachant que je pars le lendemain.
Il est environ seize heures trente lorsqu’elles prennent le large. Tandis que Laura s’essaie à la discipline en restant dans la crique, toujours visible, Beata s’aventure bien plus loin. Laura revient au bout d’une bonne demi-heure. Nous ne nous inquiétons pas encore, mais la nuit commence à tomber.
Petite parenthèse : aux Philippines, le soleil se lève et se couche peu ou prou toujours aux mêmes heures, entre cinq et six heures du matin pour le lever et entre cinq et six heures de l’après-midi pour le coucher.
Il est dix-sept heures trente et Beata n’est toujours pas de retour. Une fine pluie commence à tomber, les moustiques prennent place et nous souhaitons tous rentrer à l’hôtel. Problème : la native d’un pays qui se fait rouler dessus à chaque guerre n’est toujours pas revenue.
Dix-huit heures. La nuit est tombée, la pluie se fait plus forte, les moustiques nous agressent et il n’y a désormais plus personne sur place. Kai décide de partir à la recherche de notre championne. Paco devient agressif et sort sa langue de sa poche, ce qu’il ne fait que très rarement.
— T’imagines que c’est à ce genre d’ahurie qu’on confie nos gosses ? Beata est prof.
— Ouais, j’ai jamais pu avoir une once de respect pour les profs.
— Tu m’étonnes. Quand tu vois celle-là, tu te demandes si elle va pas filer de la MD à tes gosses pour le goûter.
— Elle me met la haine, en vrai. C’est ma dernière journée et elle va se perdre comme un singe on ne sait où.
— Vas-y, va te caler dans le tuk-tuk avec Laura. Au moins vous éviterez la pluie. Je vais attendre Kai et la retardée.
Je ne suis pas du genre à me faire prier lorsqu’on m’offre du confort. Je saisis la perche et vais m’abriter dans le tuk-tuk avec Laura.
Une trentaine de minutes plus tard, aux environs de dix-neuf heures, Kai, Paco et notre vedette du jour débarquent. La prof d’école s’était égarée mais, surtout, elle était partie extrêmement loin sans réaliser que le soleil se coucherait aussi vite. Un comble pour quelqu’un qui est aux Philippines depuis plus d’un mois. Paco est ulcéré :
— She’s so retarded.
Nous rentrons enfin à l’hôtel.
La soirée est timide et tranquille. Nous fumons de la ganja en regardant un film, Beth, Laura, Saï et moi. Rien de bien intéressant, mais je ne peux pas me permettre de faire des folies, devant quitter les lieux le lendemain aux alentours de midi.
La nuit est tendre. L’alcool et les stupéfiants font leur effet. Je m’éveille vers onze heures. Mon sac est prêt et j’attends simplement le chauffeur du van qui doit m’emmener vers de nouveaux horizons. Je ne sais pas encore lesquels, n’ayant rien réservé après Manille, cette merveilleuse ville où je compte séjourner quinze jours supplémentaires. Plusieurs possibilités me tentent : rejoindre Eric et Josh en Indonésie, partir vers les temples d’Angkor au Cambodge, visiter le Vietnam ou encore aller m’enfumer le crâne en Thaïlande.
Que de possibilités.
Mon chauffeur est là. Je fais un câlin à Beth, qui m’embrasse goulûment dans le cou, à Laura, que je ne reverrai peut-être jamais, puis à Cy, qui me gratifie d’un check du démon.
Je passe les checkpoints, prends mon avion.
Me voilà de retour dans la superbe Manille.